C’est le lot des nations qui se rappellent, en soufflant les bougies du gâteau, qu’un jour elles écrivaient l’histoire : la France aime les anniversaires. On commémore, on se souvient, on évoque, on remémore et on ressasse, on exerce son devoir de remembrance, on se repasse le film et on joue les remake. Les années où l’on n’a pas d’abattis suffisamment présentables à exposer au Panthéon, on se contente d’accrocher un brin de Vergissmeinnicht à sa boutonnière patriotique. L’odeur des chrysanthèmes nous est tellement montée à la tête qu’on ne se demande même plus pourquoi Victor Hugo écrivait dans Quatre-Vingt-Treize ce qui depuis cinq mille ans constitue la sagesse des nations : « Quel bienfaiteur pour l’humanité qu’un distributeur d’oubli ! » Et l’on se reprend de ces mauvaises idées. On se sniffe discretos un stick de naphtaline. Y a pas à dire, ça requinque.

Rien qu’en 2008 – et l’année n’est pas finie –, on aura donc fêté le quarantième anniversaire de mai 68, le cinquantième anniversaire de ce qui reste de la Ve République, le quatre-vingt-dixième anniversaire de l’armistice de la Grande Guerre, sans compter le trentième anniversaire de la mort de Jacques Brel et le quarante-cinquième de celle d’Edith Piaf… Cette effervescence commémorative nous aurait presque fait oublier que 2008 est aussi l’année du quatre-vingt-dixième anniversaire de l’inscription de Gaston Monnerville au barreau de Toulouse. Manquerait plus que ça !

Ah, Gaston Monnerville ! Président du Conseil de la République, devenu le Sénat en 1959, il est resté pendant vingt-deux ans le deuxième personnage de l’Etat. Un record historique ! Un record d’autant plus époustouflant qu’il présida la Haute Assemblée sous les deux septennats du général de Gaulle tout en étant l’un des adversaires les plus acharnés du chef de l’Etat. C’est Monnerville qui en 1962 accusa Georges Pompidou de « forfaiture », avant de dénoncer le « viol de la Constitution » par le général de Gaulle… On connaît la suite et la réponse du général : « On ne viole pas sa femme. » Tante Yvonne, toujours consentante ?

Il n’en reste pas moins qu’alors que François Mitterrand s’essuyait encore le lait qui lui perlait du nez Gaston Monnerville avait une légitimité incontestable. Il était venu à la politique dans les années 1930 avant d’être nommé secrétaire d’Etat sous le Front populaire. Durant la guerre, il avait rejoint les maquis du Cantal, devenant l’une des figures de la résistance auvergnate. C’était l’un des plus brillants orateurs politiques de la République, de la trempe d’un Gambetta ou d’un Jaurès, et, surtout, l’un des tacticiens dont l’habileté à la manœuvre aurait fait passer le cardinal Mazarin pour le premier sciocco venu.

Monnerville avait du talent. Il avait du panache – ce qui jamais ne gâche rien. Il avait du courage – ce qui relève du miracle chez un radical. Et voilà toute la différence entre Gaston Monnerville et Patrick Lozes : le premier avait du cran, le second le préside. Je suis bête et vous prie de m’excuser d’avoir omis de mentionner une chose : Monnerville était noir. Sur l’échelle Gobineau de la diversité, qui s’étend du gris pâle au noir profond, Monnerville était très coloré. Plus coloré en tout cas que Barack Obama. Et, puisque le temps en est à célébrer le culte des origines et de la pigmentation cutanée, Monnerville était guyanais et petit-fils d’esclave. Le voilà outé.

Tandis que chaque jour pendant vingt-deux ans deux huissiers endimanchés d’une queue-de-pie mal ajustée accompagnaient Gaston Monnerville jusqu’au Plateau, tiraient vers l’arrière son fauteuil afin qu’il pût s’asseoir et déclarer d’un ton solennel l’ouverture de la séance, rappelant au règlement ministres et sénateurs, négociant au forceps l’ordre du jour de la Haute Assemblée avec le gouvernement, les Gaston Monnerville états-uniens avaient le choix de baisser la tête quand ils croisaient un white anglo-saxon protestant ou d’exceller en jazz pour se casser des States et émigrer dans les caves germanopratines. Quand le chauffeur de la présidence du Sénat ouvrait la porte de la DS républicaine à notre Gaston national afin qu’il puisse bien se caler au fond des sièges, outre-Atlantique on indiquait à Rosa Parks que sa place était là-bas, au fond du bus.

Ce n’est qu’une différence bien maigre, puisqu’elle tient essentiellement à l’usage des transports collectifs ou privés, mais cela fait toute la différence. Si personne pendant vingt-deux ans ne s’est inquiété, dans cette France moisie, réputée raciste et négrophobe, qu’un homme tel que Gaston Monnerville fût le deuxième personnage de l’Etat, c’est que son talent et sa valeur balayaient à des rangs subsidiaires toute autre forme de considération. Pour résumer d’un point de vue strictement gaulliste : Monnerville était beaucoup plus emmerdeur que noir… N’est-ce pas ce qui compte en politique ?

Je veux bien que Patrick Lozes, président du Cran (Conseil représentatif des associations noires), profite de l’élection de Barack Obama pour réclamer en France un président noir – nous en avons eu quelques-uns de marron, ça ne va pas nous changer beaucoup – et oublie au passage que son propre père Gabriel avait eu, lui, le talent, de se faire élire sénateur sous la IVe République. Les Etats-Unis découvrent seulement aujourd’hui qu’en politique la couleur de la peau ne fait pas tout (et ils vont, dans les prochains mois s’en rendre compte encore davantage). Après avoir abandonné il y a tout juste quarante ans leur odieuse politique ségrégationniste, nos amis américains découvrent ce qu’ici nous connaissons depuis près de quatre siècles, quand ce Rital de Giulio Mazarino conduisait la France de Louis XIII à des succès diplomatiques et militaires dont les effets se font encore sentir aujourd’hui (les traités de Westphalie n’ouvrent-ils pas l’ère de la politique moderne ?).

Malraux, dont la propension à broyer du noir accompagnait au fil des ans sa soif à devenir de plus en plus brun, a établi définitivement le programme de la modernité politique dans Les Noyers de l’Altenburg : « L’homme est ce qu’il fait. » Qu’on nous objecte que les Etats-Unis aient inventé et mis en place l’affirmative action quand la France se contentait de tenter de faire vivre le modèle républicain relève du plus malfaisant révisionnisme historique. D’abord, parce que la France pratique l’affirmative action depuis bien plus longtemps que les Etats-Unis : le système redistributif qu’est, par exemple, la Sécurité sociale est le parangon de toute discrimination positive (on donne plus à ceux qui ont moins)… On peut reprocher beaucoup de choses à notre vieux pays, mais jamais la France n’a pratiqué l’apartheid et n’a fait de la pigmentation cutanée un fait institutionnel : au nom de quoi devrait-elle aujourd’hui réparer une faute dont elle n’est pas entachée mais que les Américains, eux, ont commise ? Catholiste, je suis assez favorable à la repentance et à la correction fraternelle. En tout lieu, en tout temps, mais pas à la place des autres.

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