Un sondage commandé à l’Ifop par La Croix et publié le 25 janvier révèle qu’un bon tiers des Français pensent que l’économie de marché et le capitalisme forment un système qui, je cite, « fonctionne mal et qu’il faut abandonner », que seuls 15% d’entre eux estiment qu’il « fonctionne plutôt bien et qu’il faut le conserver » et que les 52% restants jugent qu’il « fonctionne plutôt mal mais qu’il faut le conserver car il n’y a pas d’autre alternative ». Ce résultat est d’autant plus remarquable que cette étude a été menée dans 9 autres pays – l’Allemagne, la Grande Bretagne, les Etats-Unis, la Pologne, l’Italie, les Pays-Bas, la Chine, le Brésil et l’Australie – et que, manifestement, il y a là un truc tout à fait spécial avec les Français.

On n’est bien sûr pas étonné d’apprendre que 65% des Chinois se prononcent en faveur du capitalisme et que seuls 3% d’entre eux l’abandonneraient volontiers. Ce qui est plus frappant, c’est qu’en matière de détestation de l’économie de marché, nos compatriotes remportent – et de loin – la palme d’or de cette sélection de dix pays. Jugez plutôt : les plus critiques juste après nous sont les 22% d’Italiens qui prônent un abandon pur et simple du capitalisme – 11% de moins que chez nous – suivis de 20% des Néerlandais, 15% des Polonais, 13% des Etatsuniens, 12% des Allemands, 10% des Anglais, 9% des Australiens, 7% des Brésiliens et – comme déjà noté plus haut – 3% des Chinois.

Là où cette étude est encore plus instructive, c’est que l’anticapitalisme à la française est plus présent chez nos 18-24 ans que dans toutes les autres tranches d’âge. Ils sont tout simplement 48% à vouloir abandonner l’économie de marché contre 22% des jeunes Italiens (qui arrivent en deuxième position) et – par exemple – 4% des 18-24 ans allemands.
Il y a donc vraiment quelque chose de spécial en France. Un quelque chose qui fait que nous avons une vision extrêmement négative de l’économie de marché alors que des pays similaires – comme nos voisins d’outre-Rhin – en ont une vision clairement positive (46% contre 15% en France) ou, au moins, estiment que c’est la meilleure alternative disponible. Un quelque chose de spécial qui fait que nos 18-24 ans sont de très loin les plus critiques vis-à-vis de ce système qui remporte ailleurs une adhésion très large, notamment chez les jeunes adultes.

Les Français sont nuls en économie

Et ce quelque chose c’est que les Français sont notoirement nuls en économie. Encore soulignée par le quizz 2010 de TNS Sofres qui nous attribue une note moyenne de 8.5 sur 20, cette petite particularité a été régulièrement signalée par des enquêtes internationales qui nous placent systématiquement parmi les nations les moins compétentes en la matière. La plupart des Français parlent de « la croissance » sans savoir de quoi il est question, n’ont pas la moindre idée du fonctionnement d’une entreprise et se font une idée totalement fausse de l’économie de leur propre pays.

Il n’y a pas de mystère. Ce n’est pas que nous soyons moins malins que les autres mais c’est plutôt que nous baignons, depuis notre plus tendre enfance, dans l’idée selon laquelle l’économie est une science mineure, presque inutile et qui n’existe qu’en tant que subdivision du discours politique. Notre système éducatif néglige ou – dans le meilleur des cas – bâcle cette matière à tel point que les 35% de nos compatriotes qui déclarent avoir suivi une formation en économie au cours de leur scolarité n’arrivent pas à obtenir la moyenne au quizz de TNS Sofres. Nos médias – télévision en tête – relayent une information économique d’une pauvreté effarante quand elle n’est pas honteusement partiale (l’inénarrable « Fric, Krach et Gueule de bois », présenté en prime-time sur France 2 par Pierre Arditi, Daniel Cohen et Erik Orsenna est un modèle du genre). Les rayons « économie » de nos librairies – quand ils existent – alignent au mieux deux ou trois brûlots conspirationnistes (la « stratégie du choc » de Naomi Klein ou « l’horreur économique » de Viviane Forrester) et un manuel pratique d’évasion fiscale. Nos politiques, énarques de formation, n’ont pour la plupart jamais suivi la moindre formation économique et – pour enfoncer le clou – n’ont jamais mis non plus les pieds dans une entreprise.

Il y a quelques années, Paul Krugman notait qu’« il y a quelque chose de spécial dans la façon dont la classe politique française discute de questions économiques. Dans aucun autre pays développé, on ne trouve une élite aussi désireuse de laisser les belles phrases l’emporter sur le raisonnement, de rejeter les leçons de l’expérience au profit d’illusions de grandeur ». Je ne suis pas souvent d’accord avec Krugman mais là, il faut le reconnaitre, il vise assez juste. Au-delà même de notre classe politique, il y a chez nous et particulièrement dans l’esprit de nos « élites intellectuelles » l’idée fermement ancrée qu’une analyse économique et la présentation des faits n’a pas plus de valeur qu’une opinion. En France, le réel n’a pas prise. Une vague conviction personnelle a plus de valeur qu’un raisonnement étayé par les faits et une affirmation fallacieuse conforme à nos idées toutes faites a plus de poids qu’une demi-douzaine de démonstrations.

Pendant ce temps, le peuple français souffre, mais le pire c’est qu’il ne sait pas pourquoi.

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