La vie est un long apprentissage. Pendant longtemps, j’ai pensé – sans jamais vraiment chercher à le vérifier – qu’une immigration importante ne pouvait avoir qu’un effet négatif sur le salaire et le taux de chômage de la population d’un pays. Après tout, c’est le principe de l’offre et de la demande : si l’offre de travail augmente, à demande constante, les salaires doivent s’ajuster à la baisse et si les salaires ne peuvent s’ajuster (à cause d’un salaire minimum légal par exemple), un afflux d’immigrants devrait créer mécaniquement du chômage. Eh bien j’avais tort.

Il y a eu, ces dernières années, un regain d’intérêt remarquable pour les études économiques sur l’impact de l’immigration sur le marché du travail. C’est un phénomène classique : en période de crise, les premiers accusés sont les immigrés qui viennent « voler nos emplois » et cette idée est d’autant plus facile à vendre – politiquement parlant – qu’elle a la couleur, le goût et l’odeur d’une simple remarque de bon sens. Seulement voilà, à chaque fois qu’on a essayé de mesurer objectivement cet impact, on n’a rien trouvé de significatif et, mieux encore, on a même souvent découvert un léger effet inverse. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce que nous disent les chiffres, c’est qu’un fort taux d’immigration n’entraîne pas de baisse des salaires (ou de montée du chômage) et peut même entraîner une légère hausse des rémunérations des travailleurs natifs (ou un recul du chômage).

Ce que démontrent ces études, c’est que les immigrants ne remplacent pas les natifs – c’est-à-dire qu’ils n’entrent pas ou peu en compétition avec eux pour les mêmes emplois – mais augmentent le nombre total d’emplois dans l’économie. En d’autres termes, il existe un effet de complémentarité qui fait plus que compenser l’effet de substitution. Imaginez, par exemple, qu’une entreprise du bâtiment n’arrive pas à recruter d’ouvriers : elle se trouve, dès lors, dans l’obligation de licencier plusieurs de ses chefs de chantier. En revanche, si elle a la possibilité d’employer des ouvriers immigrés – qui, parce qu’ils sont moins qualifiés, acceptent de travailler pour moins cher ou d’exécuter des tâches moins gratifiantes que les natifs – elle peut accepter plus de chantiers et donc embaucher du personnel d’encadrement qui a toutes les chances d’être composé de natifs. Dans une note de synthèse de ses recherches sur le marché du travail étatsunien[1. The Effect of Immigrants on U.S. Employment and Productivity, G. Peri (2010)], Giovanni Peri, l’un des spécialistes les plus reconnus en la matière, confirme que cet effet de complémentarité crée plus d’emplois pour les salariés nés américains que n’en « détruit » la compétition avec des immigrés. En approvisionnant l’économie américaine en maçons, ouvriers agricoles et autres chauffeurs de taxis, l’immigration permet aux entreprises américaines d’accroître leur capacité de production, de vendre plus et donc, d’embaucher plus de chefs de chantier, de responsables d’exploitation et de répartiteurs de taxis américains.

L’Etat-providence a cassé la machine à intégrer

Au total, comme le note Giovanni Peri dans son résumé, l’immigration augmente la capacité productive d’une économie, stimule l’investissement et promeut la spécialisation qui, à long terme, améliore la productivité. Rajoutez à cela que lesdits immigrés vont bien évidemment devoir se nourrir, s’habiller et se loger et vous obtenez un bilan économique net de l’immigration aussi positif dans les faits qu’il est négatif dans l’imaginaire collectif.

À ce stade, on est dans un monde harmonieux où des immigrés viennent compléter les capacités productives du pays accueillant, s’insèrent dans sa société par le travail et adaptent d’eux-mêmes leurs us et coutumes pour augmenter leurs chances de succès dans leur nouveau pays. Seulement voilà : il semble que malgré cela, nous ayons vraiment un problème avec notre immigration et que ce problème ne soit pas lié au nombre d’immigrants, puisqu’en 2008, nous affichions un taux net de 1.48 immigrants pour mille habitants alors que des pays comme le Portugal ou l’Australie affichaient des taux de deux à quatre fois supérieurs sans que cela pose de problèmes insurmontables à leurs populations natives.

La réalité de notre monde, c’est que l’Occident, l’Europe et la France sont des îlots de prospérité perdus au milieu d’un océan de pauvreté. C’est de moins en moins vrai au fur et à mesure que les pays dits émergents émergent effectivement en rejoignant le concert de l’économie de marché et de la mondialisation mais cela reste une réalité tangible de ce monde. Une autre réalité, cette fois ci une réalité française, c’est que nous avons un Etat-providence qui, dans un moment de faiblesse, a décrété que ses largesses ne se limitaient pas aux seuls Français mais à toute personne vivant sur notre sol. Or, voilà, dans ce monde tel qu’il est, offrir à des étrangers la possibilité de profiter de nos systèmes sociaux pour peu qu’ils viennent s’installer chez nous a une conséquence évidente : cela attire des gens qui ne viennent pas pour travailler et s’intégrer mais pour profiter de l’aubaine.

Les seuls fautifs, c’est nous !

Entendons-nous bien : moralement, humainement, nous n’avons pas le droit de reprocher à un Tunisien ou à un Algérien de fuir la misère de son pays pour venir profiter de nos aides sociales. Ce faisant, il ne fait rien d’immoral et se comporte au contraire en bon père de famille qui cherche à assurer une vie meilleure à ses enfants. De quel droit le lui reprocherions-nous ? Ne ferions-nous pas exactement la même chose à sa place ? Nous avons créé une règle du jeu ; les gens utilisent cette règle au mieux de leurs intérêts : c’est aussi simple que cela. Dans cette histoire, nous sommes les seuls fautifs.

Si on veut trouver une solution, il faut commencer par identifier correctement le problème et en l’espèce, ce n’est pas l’immigration en tant que telle mais « l’immigration d’assistance » – générée par notre Etat-providence. Non seulement, notre système n’est pas viable financièrement – nous ne pouvons pas, comme disait Michel Rocard, « accueillir toute la misère du monde » – tout en admettant qu’il fallait en prendre notre part -, mais il a aussi, et surtout, brisé le mécanisme d’intégration naturel de notre société civile. C’est pourtant si simple, si évident : pour vivre, il faut travailler et pour travailler, il faut s’adapter, coopérer et s’intégrer à la communauté dans laquelle on prétend vivre. C’est ce mécanisme qui a fonctionné pendant des millénaires durant lesquels nous nous sommes très bien passés de ministères de l’immigration, de l’intégration ou de l’identité nationale et c’est ce mécanisme qu’il s’agit de remettre en état aujourd’hui.

[1]

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