De Georges Bernanos, antisémite catholique repenti, on se souvient du « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ! » par lequel il rompit, pendant la seconde guerre mondiale, avec ses amis de l’Action Française, englués dans la Collaboration. Ainsi prenait-il élégamment congé de ses maîtres, Charles Maurras et Edouard Drumont, sans pour autant renier leur héritage. N’eût été Hitler et Auschwitz, la judéophobie tel qu’on la pratiquait en France sous la IIIe République aurait donc, si l’on suit Bernanos, mérité une postérité moins sulfureuse que les Faurisson et autres Dieudonné. C’est aller un peu vite en besogne…

Un historien de la nouvelle vague, Grégoire Kauffmann, nous invite en effet à une visite guidée dans les coins et recoins de la vie et de l’œuvre du pape de l’antisémitisme à la française, Edouard Drumont (1844-1917). Cette biographie sans empathie, ni antipathie affichée, mais qui évite la froideur entomologique de l’accumulation des faits par le souci de faire revivre une époque bien oubliée, fait justice de cette prétendue « honorabilité » dont Bernanos crédite ses mentors. L’ascension sociale fulgurante d’Edouard Drumont, gratte-papier famélique ne s’étant jamais tout à fait remis de la chute de son père Adolphe dans la folie et de la ruine de sa famille, est la conséquence du succès immense, en 1886, de son pamphlet La France juive. Au départ ses éditeurs Marpon et Flammarion y croyaient si peu qu’ils n’acceptèrent de le publier qu’à compte d’auteur et en raison du parrainage accordé à l’ouvrage par Alphonse Daudet. Comment un pensum de 1 200 pages, au style tantôt pompeux tantôt besogneux, devint-il en quelques mois un best seller, qui fit la notoriété et la fortune de son auteur ? En deux ans, de sa parution à 1888, on le réédita cent quarante fois ! Comment expliquer un tel engouement ?

Il y eut, bien sûr, les duels médiatisés qui l’opposèrent, sur le pré, à quelques uns de ceux qu’il avait insultés, comme Arthur Meyer, le directeur du journal Le Gaulois – on gagne toujours à se battre avec quelqu’un de plus connu que soi… Mais la clef du succès est ailleurs : à la différence de Maurras, qui ne déteste le juif qu’en « raison » de son emprise supposée sur « la Gueuse » (la République), Drumont éclaire l’histoire du monde, et ses coulisses, explique tous les malheurs de la France par la nocivité intrinsèque des Israélites. Après la guerre de 1870 la « germanité » des juifs ashkénazes qui ont fui l’Alsace-Lorraine conquise par la Prusse en fait, pour Drumont et ses adeptes, des Boches camouflés, prêts à former une cinquième colonne le jour où sonnera l’heure de la revanche. Si on rajoute à cela quelques pincées d’antijudaïsme chrétien bien implanté dans le bas clergé rural, un anticapitalisme limité aux Rothschild, Pereire et Fould (dont le péché capital a été de moderniser la France), on obtient un concentré de passion antijuive d’une efficacité redoutable.

Où est donc alors cette « honorabilité » de l’antisémitisme français dont Hitler aurait brisé l’échine ? Dans les imprécations d’un Léon Daudet où l’on a cru discerner du style derrière l’ordurière prose antidreyfusarde? Dans les tripotages financiers, petites escroqueries et grosses carambouilles qui se concoctent dans les couloirs de La Libre Parole, le journal fondé par Drumont ? On découvre par exemple, en lisant Grégoire Kauffmann, que l’évêque de Laval fut contraint de payer une somme de 5000 francs-or au journal pour faire taire une campagne de calomnies à son encontre lancée par la Libre Parole, sans aucun fondement, mais abominablement destructrice. Injures, diffamation racket – mais quant à l’honneur… Tel est du reste le mérite de cette biographie : hier comme aujourd’hui, « patriote » ou « internationaliste », à Berlin comme à Durban, la haine du juif se nourrit toujours du même délire et appelle systématiquement au meurtre. Honorable, pour le chrétien comme pour l’humaniste, il ne le pourra jamais être.

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