Turquie: le Kurde, voilà l’ennemi! | Causeur

Turquie: le Kurde, voilà l’ennemi!

La nouvelle diplomatie turque se recentre sur sa priorité

Auteur

Hadrien Desuin
Expert en géo-stratégie, sécurité et défense

Publié le 30 août 2016 / Monde

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Des tanks turcs stationnés à Karkamis tout près de la frontière syrienne (Photo : SIPA.AP21943273_000007)

Ce n’est certes pas la première fois que l’armée turque vient frapper, en appui des milices djihadistes, au Nord de la Syrie. Mais jusqu’à présent, avions, blindés et canons retournaient dans leurs bases après quelques jours ou quelques heures d’opération. Il semble que cette fois, l’armée turque ne va pas se contenter de coups de semonce. Comme si les grandes puissances lui avaient donné tacitement l’autorisation de poursuivre sa manœuvre en profondeur. François Hollande a de son côté déclaré qu’il « comprenait » cette attaque turque après l’attentat de Gaziantep. Il a en revanche omis de parler des Kurdes que nous sommes censés défendre et qui sont la vraie cible stratégique de l’armée turque…

Pas question de laisser Poutine à Ankara

Le putsch avorté de la mi-juillet avait été l’occasion pour Erdogan de resserrer les liens avec l’ennemi d’hier, Vladimir Poutine. Une quinzaine de jours après leur réconciliation, le Kremlin avait eu l’habileté avec Téhéran d’assurer Erdogan de son soutien. Tandis que les « alliés du Golfe » restaient étrangement silencieux. La diplomatie américaine, montrée du doigt elle aussi, s’est alors empressée de recoller les morceaux avec Ankara, dépêchant en urgence Joe Biden en personne. Washington peut redouter une nouvelle percée russe au Moyen-Orient. La Turquie est une alliée traditionnelle de l’Amérique et un des piliers militaires de l’OTAN ; elle a une position géopolitique cruciale pour contrôler l’Eurasie et a fortiori la Russie. Hors de question pour les Etats-Unis de laisser s’installer Poutine en Turquie.

Depuis, Ankara semble jouer à merveille de sa nouvelle position médiane entre Moscou et Washington. Position confortable, comparable à celle de l’Egypte et d’Israël (et qui fut autrefois celle de la France). C’est ainsi que le grand Turc a obtenu les garanties suffisantes américaines pour entrer sans coup férir en profondeur en Syrie. Le vice-président américain était encore sur le sol turc le jour de l’offensive vers Jarablus. Pour la Maison-Blanche, cette concession à la Turquie est une façon de faire rentrer Ankara dans son giron. Ni les Russes ni les Américains, les principaux fournisseurs des kurdes syriens, ne peuvent s’y opposer. Ils ne souhaitent d’ailleurs pas que les Kurdes du PYD fassent la jonction entre leurs cantons pour fonder un « grand Rojava », lequel mordrait sur des terres arabes le long de la frontière syro-turque. C’est aussi impensable pour les alliés régionaux respectifs de Moscou et Washington, Damas et Ankara. Moscou a donc laissé faire, sachant la lutte pour Jarablus pourrait détourner les rebelles islamistes de la bataille pour Alep.

 Damas pas encore prêt à un renversement d’alliance

Si ces conquêtes turques se font en étroite coordination avec les factions islamistes de Syrie (sur le dos de Daech dans un premier temps, sur le dos des Kurdes désormais), le rapprochement turc esquissé avec Bachar Al-Assad est-il encore d’actualité ? Pour le moment, Damas n’est pas prêt à un tel renversement d’alliance. Les diplomaties syrienne comme russe ont formellement protesté contre cette nouvelle incursion turque. Le rapprochement turco-syrien sur le dos des Kurdes n’est donc pas pour tout de suite.

Sur les lambeaux de Daech, Erdogan tient non seulement à faire oublier les états d’âme de ses armées par une campagne militaire victorieuse ; il tient à s’assurer une porte d’entrée centrale sur la Syrie. Le président turc ne se contente pas de contrer le parti kurde après sa victoire à Manbij. Il saisit des territoires qui sont autant de gages pour l’avenir. Un peu sur le modèle (toute comparaison gardée) de l’armée française fonçant vers Berchtesgaden, Stuttgart ou Turin en 1945, afin de négocier avec Roosevelt des compensations de toute nature.

Malgré les inévitables pertes militaires, la percée turque en Syrie marque une avancée stratégique intéressante pour Ankara. Une avancée qui n’eut pas été possible sans un repositionnement diplomatique. Moins dogmatique (Ankara était le soutien aveugle des printemps islamistes), recentré sur ses intérêts (son alliance avec les pétromonarchies du Golfe lui a fait perdre de vue la question kurde), la nouvelle diplomatie turque du ministre Mevlut Cavusoglu et du chef du gouvernement Binali Yildirim, joue désormais un jeu plus subtil et plus équilibré entre Arabes sunnites et chiites, Kurdes, Américains et Russes. Les partisans du Kurdistan autonome syrien ont quelques raisons de s’inquiéter…

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    • 4 Septembre 2016 à 17h56

      beornottobe dit

      Erdogan ou le renouveau de l’Ottomanisme!……
      à surveiller de près!
      (à moins que ce soit l’Onanisme ?…….)

    • 4 Septembre 2016 à 17h53

      beornottobe dit

      il faut manger plus de harengs……. (mais ça fera toujours quelques siècles d’écart!)

    • 4 Septembre 2016 à 11h43

      beornottobe dit

      c’est ça……. Kurde toujours!

    • 1 Septembre 2016 à 11h32

      QUIDAM II dit

      Aujourd’hui les Kurdes et les Chrétiens d’Orient (comme hier les Juifs) sont des peuples qu’il est loisible de massacrer dans la tranquillité la plus parfaite.
      Business as usual…

      • 1 Septembre 2016 à 15h17

        beornottobe dit

        c’est le résultat des convictions (et de la propagande) socialiste! (oui, oui ! même là-bas ! puisque maintenant c’est mondial)

    • 31 Août 2016 à 18h26

      beornottobe dit

      voilà ce que c’est que de donner un boîte d’alumettes à un enfant et de lui montrer comment s’en servir !…….

    • 31 Août 2016 à 17h59

      Tonio dit

      Erdogan, petit dictateur ordinaire, sait que personne ne réveillera le traité de Sèvres et peut massacrer encore plus de Kurdes qu’Ismet Paça.
      A Obama sans idées, sans autre conception que la soif de pétrole, Erdogan oppose Poutine stratège et joue l’un contre l’autre comme Nasser: les canons soviétiques et les subventions US.
      Et en attendant le dépeçage de la Syrie, il met déjà le pied dans les provinces qui lui reviendront la paix retrouvée, laissant le reste à Israël, sans doute, avec l’accord tacite de Hillary, n’est-ce pas ?

    • 31 Août 2016 à 17h52

      beornottobe dit

      avez-vous “vu” LEUR fusée à l’arrière plan ????????
      ce sont les américains qui apprécient !
      et les russes (et autres “arabes”) qui rigolent!

    • 31 Août 2016 à 17h00

      beornottobe dit

      Erdogan….. le nouveau Talaat Pacha !……..(c’est Mustapha Kemal qui doit se retourner dans sa tombe!)

    • 31 Août 2016 à 11h39

      beornottobe dit

      c’est aussi ce qu’on appelle “salade de Kurdité” (selon Erdogan)

    • 31 Août 2016 à 10h31

      HdA dit

      Les Kurdes ont deux défauts: ils tentent d’obtenir une reconnaissance et une nation alors que leurs terres sont dans 4 pays (Turquie, Iran, Irak, Syrie). L’autre défaut est qu’ils mettent en avant leur laïcité et l’égalité homme-femme dans une région musulmane et donc qui punit toute revendication d’émancipation des femmes ainsi que toute aspiration à la laïcité. 
       Quand l’Islam et la géopolitique ont les mêmes intérêts, on ne peut donner cher de la peau des aspirants à la liberté. 

      • 31 Août 2016 à 18h06

        Tonio dit

        @HdA – Vous oubliez que le PKK (parti communiste kurde) a été tenu sur les fonds baptismaux par l’URSS, qui a placé à sa tête Barzani, et ce pour titiller à la fois le Shah d’Iran et la Turquie de l’OTAN.
        C’est vieux, mais encore d’actualité; comme l’Algérie, ils pratiquent l’islam pour tenir le bon peuple tranquille et le léninisme pour avoir une place sur la scène internationale: la carpe avecque le lapin … vous vous souvenez ?

    • 31 Août 2016 à 8h24

      RED (From Tex) dit

      Erdogan a été très clair il y a déjà plusieurs années avec les Kurdes : “nous leur ferons ce que nous avons fait aux Arméniens”…

      Ce qui est “drôle” (…), c’est que ce faisant il avait reconnu… le génocide arménien !

      • 31 Août 2016 à 11h30

        beornottobe dit

        et oui…… mais c’est le langage des politiciens!….. (nes)
        (donc on ne lit , on n’entend que ce que l’on veut bien!)

    • 31 Août 2016 à 8h18

      QUIDAM II dit

      On attend désespérément que les « belles âmes », – si promptes à dénoncer la France post-coloniale, l’impérialisme des US, l’Etat d’Israel, et autres puissances ruisselantes du sang des nouveaux damnés de la terre, – veuillent bien pousser un cri (même un petit) d’indignation contre le sort des Kurdes qu’il est permis, depuis des décennies de massacrer dans l’indifférence nous seulement des nations, mais encore dans celle des ONG frappées de cécité idéologique et d’une pathologie lourde appelée « l’indignation sélective ».

      Qui dresse la listes des pays à boycotter ?

      • 31 Août 2016 à 18h08

        Tonio dit

        A gauche ou à droite le PKK; à gauche ou à droite les ONG ?

    • 30 Août 2016 à 23h31

      Terminator dit

      Recep Tayip Erdogan joue un double voire un triple jeu dangereux et ses ambitions sont grandes : à surveiller comme le lait sur le feu…

    • 30 Août 2016 à 19h37

      beornottobe dit

      “François Hollande a de son côté déclaré qu’il « comprenait » cette attaque turque “…..
      “il” comprend beaucoup de chose dès qu’il s’agit d’attaquer ou de faire la guerre !

      • 31 Août 2016 à 11h28

        beornottobe dit

        comme tout socialiste qui se respecte d’ailleurs!

      • 31 Août 2016 à 11h33

        beornottobe dit

        CQFD !mais… étant adepte de l’Islamisme/Coranisme il connaît la “TAQYYA” par cœur !…..

      • 31 Août 2016 à 18h09

        Tonio dit

        Comme il a compris que la courbe du chômage se redresserait en décembre 2013…

    • 30 Août 2016 à 14h43

      Malg dit

      Proverbe kurde : notre passé fut tragique, notre présent est terrible, heureusement que nous n’avons pas d’avenir. 

      • 30 Août 2016 à 23h33

        Terminator dit

        Les kurdes sont des gens admirables à beaucoup d’égards.

    • 30 Août 2016 à 14h04

      pic dit

      Préparons fleurs et bougies pour ce prochain génocide, indifférents que nous sommes aux causes, compatissants que nous sommes aux victimes!

    • 30 Août 2016 à 11h59

      php973@netcourrier.com dit

      envoyez donc un courrier à Poutine (kremlin.ru) pour lui demander d’arrêter le génocides des kurdes (de Syrie au moins)
      Soljenitsyne, dans l’archipel du goulag disait qu’il inondait le service du courrier avec ses protestations, et ça a marché; faites comme lui svp

    • 30 Août 2016 à 11h41

      kim dit

      Le rêve Turc de la reconstitution de l’Empire Ottoman reste toujours vivace. Le pouvoir turc est devenu un régime islamique de parti unique (l’AKP) du fait de la décapitation (non terminée) de toute opposition. Pour ce régime devenu islamique, le rêve caché d’une reconstitution d’un Califat sunnite est bien réel (Pour ceux qui prennent la peine de mettre bout à bout toutes les déclarations des dirigeants Turcs). Certains dirigeants Turcs ne cachent plus qu’ils veulent que les parties sunnites de l’ex-Irak et l’ex-Syrie deviennent (dans un 1er temps) des protectorats de la Turquie. Et personne en Occident ne pourra les en empêcher.