Kouchner le visionnaire

Faut-il envoyer des casques bleus rue de Solférino ?

Publié le 25 novembre 2008 à 9:54 dans Politique

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La France ne connaît pas son bonheur d’avoir un ministre des Affaires étrangères aussi folklo que Bernard Kouchner. Je ne jette pas la pierre : nous avons eu, en Allemagne, Joschka Fischer. Sauf que, venu du mouvement alternatif après un passage dans les franges les plus actives de l’extrême gauche allemande, il avait adopté la Bismarck attitude sitôt qu’il accéda aux affaires fédérales avec Gerhard Schröder. La Bismarck attitude ? Ce n’est pas une histoire de moustaches ni de casques à pointe, c’est l’autre nom de la Realpolitik : tu ne fais pas de politique, hormis la politique bien comprise de l’Allemagne.

La Realpolitik, ce n’est visiblement pas le truc de Bernard Kouchner. Son truc à lui, c’est le Quai d’Orsay. On le croirait fait pour ça : s’il y avait une panoplie de ministre des Affaires étrangères comme il en existe pour les généraux, les cardinaux et les majorettes, cela ne souffre aucun doute qu’elle lui irait comme un gant. En Allemagne, sa popularité est sans égal : depuis qu’il a poussé la chansonnette l’an passé avec son homologue de Berlin, Frank-Walter Steinmeier, le ministre français est devenu une quasi star du R’n’B de Munich à Hambourg.

Le seul problème de Bernard Kouchner est qu’il parle trop. Il bavarde sur toutes les choses qu’il connaît. Sur les autres aussi. Il ne peut s’en empêcher, rien ne peut l’en retenir. Cela doit être une déformation professionnelle. Notre médecin de famille, le Dr Schweitzer, est en tout point pareil : même s’il ne parvient pas à diagnostiquer le mal dont vous souffrez, il est capable d’en disserter des heures durant. “Was dich nicht umbringt, macht dich stärker” (ça ne tue pas, mais ça rend plus fort), dit-il en se caressant la moustache. Vous pouvez d’ailleurs le brancher sur n’importe quel sujet, le Dr Schweitzer démarre au quart de tour. Il est capable d’échafauder au débotté toute une théorie sur n’importe quel événement, vous en expliquer les tenants et les aboutissants, peser le pour et contre. Il excelle dans un exercice qu’on pensait être l’apanage de Jacques Attali et d’Alain Minc : avoir un avis sur tout.

Bernard Kouchner vient une nouvelle fois d’apporter la démonstration de son incroyable talent. Interrogé par TV5 sur la crise interne au Parti socialiste, il a déclaré : “C’est un événement, quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, international. Un triste événement, mal perçu à l’étranger.” Les connaisseurs apprécieront en esthètes éclairés la tournure et le style. J’ai toujours éprouvé une méfiance instinctive pour les gens qui commencent leur phrase par un “quoi qu’on en pense”… Car, implicitement et peut-être inconsciemment, ils admettent que ce qu’ils affirment est sujet à débat sinon à caution. Pour le “quoi qu’on veuille”, mes compétences linguistiques en français ne sont pas assez développées pour en comprendre le sens. Et j’espère qu’il se trouvera ici un lecteur qui a fait Kouchner première langue pour me l’expliquer.

Que le ministre français des Affaires étrangères souhaite internationaliser le conflit au PS pour faire rentrer l’affaire dans son domaine de compétences, on le comprend fort bien : au rythme où vont les choses, rien ne dit que l’ONU ne nommera pas dans les prochains jours un Haut Représentant rue de Solferino. Bernard Kouchner serait alors l’homme de la situation. Il est de plus en plus clair que Daniel Vaillant ne tiendra pas bien longtemps à faire rempart de son corps pour séparer les belligérants ; l’envoi d’une force d’interposition semble être pour l’heure l’hypothèse la plus raisonnable si l’on veut sortir la région du conflit (toutefois, si un contingent de casques bleus a été envoyé dans la nuit, merci de ne pas tenir compte de cette remarque, c’est que je n’aurai pas été prévenue à temps).

Le problème, c’est de voir le peu de cas que la presse internationale fait de ce conflit. Si d’aventure on se hasarde à lire les journaux étrangers, comme le ministre français des Affaires étrangères le fait chaque matin, on s’aperçoit que les rédactions font le service minimum pour couvrir cet “événement international”. En Allemagne par exemple, de la Berliner à Die Zeit, de la Frankfurter à la Süddeutsche, en passant par Der Spiegel et Die Welt, on s’est contenté de triturer sans trop de convictions les dépêches de circonstances de Reuters et de la Deutsche Presse Agentur. Salauds de journalistes qui ne font pas leur métier rien que pour invalider la perception kouchnérienne de la crise au Parti socialiste !

Ce faisant, Bernard Kouchner a raison sur une chose : la crise que traversent les socialistes français est “mal perçue à l’étranger”. Si mal perçue, d’ailleurs, qu’elle ne l’est pas du tout. Il faut également dire que “l’étranger” n’y met franchement pas du sien : pendant qu’à Paris le temps a suspendu son vol et que tous les esprits sont happés par le conflit international qui se noue entre les deux drôles de dames, la crise économique continue dans le reste du monde… Mais ceci demeure accessoire.

Quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, donc, 2008 restera gravée dans l’histoire humaine comme une année mémorable. Cette année-là, en France, bras dessus bras dessous avec un huissier de justice, la fraternité avait une drôle de dégaine.

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  • 15 December 2008 à 7h33

    Antoninus Lucretius dit

    Chère madame Kohl,
    Le sous titre de votre article précise “fallait-il envoyer les casques bleus rue de Solférino?”
    La réponse, bien évidemment, est non.
    Lors du grand combat entre les Marx Sisters –la Martine et la Ségolène– il fut question un moment pour l’une des deux parties –je ne sais plus laquelle– d’aller manifester devant le siège du PS rue de Solférino.
    N’étant pas, mais alors pas du tout socialiste, je me suis dit que voir des socialistes manifester contre le parti socialiste devant le siège du parti socialiste, ça risquait d’être rigolo. J’envisageai alors sérieusement de m’y rendre car, ne serait-ce que sur le plan clinique, une manifestation massive de schizophrènes est tout de même un évènement rare.
    Et puis hélas, la manifestation n’eut pas lieu. Imaginez ma déconvenue..
    Enfin voilà..
    En ce qui concerne Bernard Kouchner: l’individu va bientôt fêter ses 70 ans. Je sais, il ne les fait pas. Ce doit être la naïveté que le maintient aussi jeune d’aspect. A moins que ce ne soit la chirurgie esthétique.
    Parce qu’attendre d’avoir 70 ans pour réaliser que la politique étrangère et les droits de l’homme sont parfois incompatibles dénote tout de même une grande jeunesse d’esprit..
    Ou alors c’est l’inverse: il est sénile.

  • 26 November 2008 à 16h05

    Trudi Kohl dit

    Merci jyb de cet éclaircissement. Je comprends mieux ce que M. Kouchner voulait dire : “Quoiqu’on en pense et quoiqu’on en pense…” Il a raison, parfois, vaut mieux répéter pour se faire bien comprendre.

  • 26 November 2008 à 15h49

    jyb dit

    Pour le “quoi qu’on veuille” il faut à mon avis (sous-) entendre “quoi qu’on veuille en penser”, c’est-à-dire quoi qu’on décide d’en penser : cela sous-tend assurément une maîtrise de la pensée, ou du moins, que ce n’est pas l’inconscient qui s’exprime… quoique !

  • 26 November 2008 à 9h32

    Ratt dit

    Merci de me faire rire. Mais je ne vous lirai plus au petit-déjeuner ou tout du moins le bol de thé à la main, Il a encore fait les frais de votre chronique !…

  • 26 November 2008 à 1h10

    Ludovic Lefebvre dit

    Je sens comme une légère pointe d’ironie en ce qui concerne : “être si sensible”. Je n’aurais dû jouer à avoir de gros sabots, c’est un sort mérité, chère rancunière, à mon manque d’habileté en la matière. A supposer que je le sois, je le cacherai avec beaucoup d’énergie, car l’être humain ne fait pas de quartier, il faut enfouir ses failles, les déguiser et certainement pas les exposer quoi qu’on en dise.

    Non, ma petite dame (n’est-ce pas trop familier ?), je n’avais pas remarqué, je ne connais pas bien l’Allemand. Je me nourris donc des compétences de traduction des bilingues, merci d’exister aussi à ce niveau là.

  • 25 November 2008 à 20h38

    Trudi Kohl dit

    Cher Ludovic, être si sensible, vous aurez remarqué quelque transformation à cette citation nietszchéenne…

  • 25 November 2008 à 20h31

    Ludovic Lefebvre dit

    “Was dich nicht umbringt, macht dich stärker”.

    J’ignorais que vous connaissiez aussi bien l’Allemand, chère Trudi. Félicitations !

  • 25 November 2008 à 20h07

    vingtras dit

    Vous m’avez mis, Madame, dans le plus grand désarroi. D’évoquer Bismarck m’a conduit à penser à notre Poléon III et à son ministre Emile Ollivier Kouchner. J’attends Sedan et le 4 septembre pour me prononcer sur le rapprochement d’autant que nous avons déjà notre Bazaine en la personne de Lionel J. (maréchal ayant abandonné son armée lors de la campagne de 2002). Voyez-vous, en France, la dernière des lâchetés passe toujours pour une Kolossale finesse. Fraise des bois semble reprendre le rôle – mais la Corrèze n’est pas l’île de Ré.
    Merci à votre regard extérieur de presse étrangère (pas si étrangère, d’ailleurs) qui nous fait prendre conscience.

  • 25 November 2008 à 18h49

    Journé Nicolas dit

    Je trouve chère Madame vos commentaires toujours aussi plein d’à propos, mais trop compliqués pour BK par exemple. Sans cela, s’il vous comprenait, il changerait…
    Il lui manque l’humour, le vrai…celui qui sait rire de soi!

  • 25 November 2008 à 17h57

    Rotil dit

    Quoiqu’on en veuille, madame Kohl a encore sévi, et de belle manière, comme à son habitude…

    C’est un marrant, le Bernard, en effet.

    Ce qui l’est moins, c’est ce qui risque de se passer et, quant à moi, j’ai beau tenter de mouliner le truc depuis ces jours passés, je ne vois rien de bien réjouissant à l’horizon politique français.

    Si, comme il est dit ici et/ou là, le P.S. devait sombrer, que deviendra la démocratie française ?

    J’entends déjà d’aucuns me demander ce que j’entends par “démocratie française”, et ceux-là, je reconnais d’avance qu’ils poseraient une question intéressante.

    Mais quand même, s’il n’y a plus d’opposition parlementaire, ça donne quoi ?

    Bon, Ségo et Nicot sont dans un bateau. Ségo tombe la première, et Nicot trépignant de joie, ne se connaissant plus (du tout du tout), passe la rembarde itou.

    Il nous reste qui ?

    Ha oui, Kouchner. Je l’oubliais, celui-là. Et pî y’a aussi le vieux Jack.

    Brassens disait qu’à partir de quatre, on est une bande de c..s.

    Kouchner et Lang, à deux, font déjà une belle bande.

    Bien tristounet, tout ça.

    Pour vous consoler, j’ai, sur mon blog, mis le final de la neuvième de Beethoven, et la première suite de Bach par Rostropo.

    Madame Khol, votre pays donnat de bons musiciens !

  • 25 November 2008 à 16h45

    haldi, Haldo, Halda dit

    MBK, c’est motobécane, non?
    En tout cas, ça dégaine sec au PS!

  • 25 November 2008 à 16h20

    Pirée dit

    Pas Merde K., Monsieur K. Quant à JFK, c’était le président Kennedy. A Cuba, K mit JFK dans le caca.

  • 25 November 2008 à 16h12

    Stan dit

    Il a réellement dit que c’était un événement international ou c’est une blague ?

  • 25 November 2008 à 16h06

    Serge Rivron dit

    l’agréable et pertinente ironie de Trudi Kohl mise à part, le truculent Kouchner pourrait pour une fois avoir en partie raison : la disparition après plus d’un demi-siècle de règne du parti pétainiste serait un événement libérateur. Pour la France, certes, seulement – mais c’est déjà pas mal.

  • 25 November 2008 à 15h10

    Phoebus dit

    Cela semble être une habitude française de penser que le monde a, toujours et tout le temps, les yeux tournés vers la France. Daninos, je pense dans les Carnets du major Thompson, soulignais déjà la chose. Et évidemment, le monde entier s’en fout ou presque.

  • 25 November 2008 à 14h47

    Raymond dit

    Pirée a dit:

    “De mon temps, M.K., c’était Krouchtchev”.

    De votre temps, Nikita s’appelait Mikita… ou Marcel? Ben nerde alors!

  • 25 November 2008 à 13h50

    Pirée dit

    De mon temps, M.K., c’était Krouchtchev.

  • 25 November 2008 à 12h22

    Paul dit

    Mais il sait qu’il est écouté quand il parle face à un micro ou il fait ça pour rigoler ?

  • 25 November 2008 à 11h19

    Ludovica ARTINA dit

    Au dela du sujet (B.K.) je vous trouve, Mme Trudi Kohl, absolument fantastique! Rendre si bien tout le serieux derriere la comedie et, en plus avec une ironie cinglante et severe, n’est pas chose frequente.
    Concernant le “conflit au PS” figurez vous que un des commentaires sur la presse italienne (qui a du surement flatter M. K.), mettait en conflit l’ elegance de Segolene contre le style sobre de Martine…

  • 25 November 2008 à 11h15

    Pirée dit

    Monsieur Kouchner est co-auteur d’une œuvre inoubliable, en alexandrins s’il vous plaît, intitulée : “Tragédie à l’Elysée”. Mais, devenu adulte, il n’écrira pas le livret d’un opéra-bouffe, “La belle Ségolène. Rimbaud est devenu sec à vingt ans.