Kiss-in : les Bisounours donnent l’assaut | Causeur

Kiss-in : les Bisounours donnent l’assaut

Un superbe hommage à Philippe Muray

Auteur

Bruno Maillé

Bruno Maillé
est un paria timide.

Publié le 23 février 2010 / Société

Kiss-in contre l'homophobie : sus à Notre-Dame !

Dimanche 14 février, dans une ambiance bon-enfant, le moderne a mordu le moderne a mordu le moderne. L’hommage à Philippe Muray organisé par “Kiss-in contre l’homophobie !”, SOS-Racisme, les “ultra-catholiques” et le “Collectif des gays pour le respect” a été un triomphe. Les acteurs de la comédie hyperfestive se sont avérés en très grande forme. Chacun a interprété son rôle magnifiquement, avec toutes ses tripes post-historiques.

L’histoire est admirable, du début à la fin. Les diverses sous-espèces du moderne s’y affrontent généreusement. Elle commence le 7 juin 2009, lorsque les intrépides Arthur Vauthier et Félix Pellefigues – même leurs noms semblent avoir été inventés par l’auteur des Roues carrées ! – organisent le premier kiss-in français à Paris place du Trocadéro et créent le mouvement “Kiss-in contre l’homophobie !”. Ce jour-là, ils permettent à la France de rattraper enfin son préoccupant retard en matière de kiss-in. Cette pratique de l’embrassage de masse dans des lieux publics, inventée par des militants gays américains dans les années 1980, s’est ensuite développée dans de nombreux pays. La raison pour laquelle elle ne s’appelle pas kiss-out demeure un peu mystérieuse.

La première kiss-pride française fut un immense succès. Pourtant, au lendemain de la fête, et les jours suivants, Arthur et Félix sentirent planer sur eux une ombre. Ils éprouvaient le sentiment diffus d’un manque. Cette sensation désagréable, qui les accompagnait étrangement au faîte de la gloire, ne les quittait plus. Après plusieurs semaines, soudain, ils purent enfin mettre un nom sur ce malaise obscur : “Nous sommes en manque d’homophobes !” Voilà ce qui avait secrètement miné leur première fête des bisous. Ils souffraient d’une carence d’homophobes ! Voilà ce qui avait rendu leur premier kiss-in si insipide, si fade, que même nos deux bisounours d’élite en avaient été incommodés.

Arthur et Félix trouvèrent rapidement le théâtre que réclamait leur deuxième kiss-pride : le parvis de Notre-Dame. Le lieu était parfait : un symbole admirable de l’homophobie, en même temps absolument dénué de tout danger réel. Les lieux ne manquent hélas pas en France où ils eussent pu se confronter à une homophobie musclée et parfaitement réelle. Mais, à lutte irréelle, adversaires irréels ! Telle était la devise des deux intraitables bisounours d’assaut.

Quelques jours avant le grand kiss-in de la Saint Valentin, Arthur Vauthier et Félix Pellefigues doivent pourtant faire face à une grande déconvenue. Suite à l’appel de certains “groupuscules catholiques” à défendre la cathédrale, lancé notamment par les saintes voies d’Internet, ils se trouvent contraints à déplacer leur feu d’artifice de bisous quelques centaines de mètres plus loin, devant la fontaine Saint-Michel. Arthur et Félix, sous le choc, mais toujours décidés à terrasser le dragon de l’homophobie, déclarent alors : “La préfecture de police nous a vivement conseillé d’annuler l’événement, prétextant qu’elle craignait des actes de « violence grave » et nous alertant sur la difficulté qu’elle aurait à assurer notre sécurité.”

Arrive enfin le grand jour. A 14 heures, Arthur et Félix font retentir leur traditionnel coup de sifflet. Au signal, deux cents couples gays, lesbiens, bi, trans et quelques “couples hétéros” solidaires entament un long et langoureux baiser. Celui-ci s’éternise sous l’œil bienveillant de milliers de caméras, caméscopes, appareils photos et autres téléphones portables obscènes, modernoïdes et cancérigènes. Après quelques minutes d’amour euphoriquement déversé dans l’enfer de la “visibilité”, le second coup de sifflet de nos deux flics affectés à la circulation des bisous retentit. Il scande la fin de cette dérangeante performance, saluée par des applaudissements unanimes.

Mais la fête du bisou en colère est loin d’être finie. Arthur et Félix ont en effet allié leurs forces à celles de SOS-Racisme, afin d’asséner un second bisou fatal aux “idées reçues”. Une heure plus tard, à 15 heures, et dans une ambiance toujours aussi désespérément bon-enfant, un nouveau coup de sifflet lance le coup d’envoi des bisous antiracistes. Les militants de SOS racisme ont décidé de “souhaiter une Joyeuse Saint-Valentin à Eric Besson”. Ils invitent “tous les couples, qu’ils soient métissés, hétéros, homos, franco-français, à venir s’embrasser” à l’unisson.

Pourtant, la fête du bisou insoumis n’aurait jamais véritablement atteint son zénith sans l’initiative d’un petit groupe de lesbiennes et de transsexuels de l’extrême. Refusant d’obéir aux coups de sifflets d’Arthur et Félix, celui-ci a soudain pris la fuite, incapable de résister à l’irrépressible appel du saint parvis de Notre-Dame. Là, les invectives ont fusé et quelques “incidents” confus ont éclaté, jusqu’à ce qu’un cordon de policiers parvienne à séparer les “catholiques intégristes” des “lesbiennes fondamentalistes”.

Dans la plupart des comptes-rendus journalistiques de cette réjouissante échauffourée, avec peu de surprise, seuls les catholiques ont été désignés comme de dangereux extrémistes. Avec audace et fantaisie, le journal télévisé de France 3 les a même désignés comme des “militants ultra-catholiques”, suggérant ainsi un inquiétant rapprochement avec “l’ultra-gauche” – qui aurait tout, du reste, pour me réjouir. Ce modeste affrontement a été unanimement dépeint comme celui des réacs et des modernes. Pourtant, je soupçonne fortement les “ultra-catholiques” qui scandaient de tonitruants “Habemus papam” d’être eux aussi, pour la plupart – et comme moi-même, hélas – d’impardonnables modernes.

Des modernes ? Ce mot a pour moi à la fois les connotations que lui a prêtées Philippe Muray et celles que lui a attachées La Théorie du Bloom de Tiqqun, dont les lumières sur l’époque présente me semblent tout aussi décisives. Etre moderne signifie que nous sommes avant tout des êtres ontologiquement déracinés. Des Blooms. Des êtres ayant perdu souvent jusqu’au souvenir de ce qui donne réalité et consistance au phénomène humain et se nomme proprement communauté. Nous revendiquons et exhibons notre appartenance aux entités abstraites et glaciales que notre monde appelle “communautés” avec une énergie d’autant plus désespérée et fanatique que notre sentiment réel d’appartenance est plus faible. Nous autres modernes sommes incapables d’imaginer qu’une communauté puisse être autre chose qu’un regroupement paranoïaque de victimes agressives et désinhibées – définition qui me semble hélas convenir presque autant aux ultra-catholiques qu’aux ultra-bisounours. Nous tentons de donner consistance à ce néant en nous frottant perpétuellement à d’autres “communautés” tout aussi inconsistantes, n’aspirant elles aussi à rien d’autre qu’au statut de victime unique et suprême.

Mais nous n’avons pas encore rencontré le dernier protagoniste de cette mémorable Saint Valentin. Le plus sympathique, le plus étonnant de tous, le plus nouveau. La matrice imaginaire des Roues carrées vient de le cracher, rose et crû, dans le monde réel. Il est l’un des tous derniers personnages inventés par Philippe Muray. Il s’agit de l’anti-moderne parlant exclusivement le langage du moderne. Combattant le moderne en adoptant toute la grammaire et les formes de lutte du moderne. Et faisant sienne aussi, naturellement, l’absence d’humour acharnée commune aux modernes de tous poils.

C’est au fond d’une grotte internétique que j’ai déniché le “Collectif des gays pour le respect”. Je ne résiste pas au plaisir de citer longuement sa prose aimable et stupéfiante : “Le Collectif des gays pour le respect demande à la Préfecture de police de Paris d’intervenir pour empêcher l’irréparable. Ce 14 février, des extrémistes (qui ne représentent qu’eux-mêmes et surtout pas la communauté gay dans son ensemble) ont décidé de provoquer les milieux chrétiens en organisant un kiss in devant Notre-Dame de Paris, à la sortie de la messe de 12 h 45. Cette initiative, totalement contre-productive, risque de menacer notre image dans les médias et constitue, de l’aveu de nombre de participants déclarés sur des fora gays, une provocation anti-catholique délibérée. Le Collectif des gays pour le respect tient à se dissocier de l’organisation d’un tel rassemblement. Il rappelle son hostilité au racisme, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, à l’antichristianisme et plus généralement à toute forme de haine. Les croyants de toutes les religions, quelle qu’elles soient, ont le droit de pratiquer librement, sans se sentir agressé à la sortie de leur culte. C’est ce droit que remet en cause le kiss-in organisé dimanche. Le Collectif des gays pour le respect demande à la préfecture de police d’empêcher la tenue de cette provocation et se réserve le droit d’appeler la communauté homosexuelle qui ne se reconnaît pas dans le militantisme agressif et stérile des organisateurs du kiss-in à manifester leur hostilité sur place dimanche. […] Il semblerait que nous ayons affaire à des gays… intégristes. Vert, rouge, brun, rose, le FASCISME ne passera pas !”

Avec cette dernière vrille, notre roue est enfin parfaitement carrée.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 28 Février 2010 à 21h37

      rackam dit

      Ludovic,
      il est “temps” de se relire avant de reposter.