L’amour dans un bouquet d’orchidées | Causeur

L’amour dans un bouquet d’orchidées

Un éloge de la jalousie par Kim Yeonsu

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 20 mai 2017 / Culture

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Selfie amoureux à Séoul, 2010. SIPA. AP20956742_000001

« Pourquoi certains voient tout en noir ? C’est parce qu’ils ont déjà creusé leur tombe. Que cela plaise ou non à Gwangsu, l’orchidée n’était cause de rien du tout. » Il faudra plusieurs mois à Gwangsu, jeune marié, pour se rendre à cette évidence. La tige d’orchidée brisée dans le bouquet de sa jolie épouse, Sonyong, qui apparaît tout sourire sur les photos de la noce aux côtés de son meilleur ami, l’écrivain cynique Jinu, n’a rien à voir avec son malheur. Pire, et plus classique encore : Gwangsu est l’artisan de son propre malheur.

À Séoul, alors qu’il tombe de la pluie gelée ou de la neige fondue, suivant que l’on voit le verre à moitié vide ou à moitié plein, le marié pressent une catastrophe. Il a trop bu, il s’est endormi dans un coin, et il en est persuadé : Sonyong et Jinu sont amants.

Il n’a pas tort sur toute la ligne, ils l’ont été, et Jinu est toujours sous le charme de la jeune femme, mais celle-ci a repoussé ses avances autour d’un plat de poulet à la sauce de soja. Même si « passer du statut de jeune fille à celui de femme mariée, c’est comme broyer une noix avec les dents », l’amertume finit par passer, et Sonyong est heureuse. Et amoureuse.

Il faudrait choisir le poulet

Gwangsu ne l’entend pas de cette oreille. Tout à sa fierté de mâle et d’époux outragé par une tige cassée – une image quelque peu angoissante, nous en conviendrons – il passe la quasi totalité du roman à errer dans ses souvenirs brumeux, lointains, et dans la capitale sud-coréenne arrosée par des pluies diluviennes. Chez le fleuriste du quartier chic de Gangnam, il fait un scandale et réclame une explication, laquelle n’a rien à voir avec l’artisanat du brave homme, même poussé au degré de raffinement que l’on rencontre en Corée du Sud. Il se retrouve bientôt confronté à une dichotomie éternelle : l’amour bourgeois contre l’amour romantique, le pays des travailleurs salariés et l’exoplanète des artistes, la raison et la passion qui le dévore, lui bouche la vue, lui détraque les sens, le pousse à jouer des poings contre Jinu dans un karaoké populaire.

La conclusion que les deux hommes, rivaux et amis, comme cela arrive souvent entre camarades de promotion, finissent par tirer de cette affaire, anecdotique et universelle, c’est qu’entre l’amour porté au poulet frit et celui déposé aux pieds d’une femme, il faudrait choisir le poulet, plus constant, mais que seuls ceux qui n’ont jamais dormi en serrant contre eux un poulet congelé peuvent soutenir.

Les sentiments humains sont inconstants, douloureux, insaisissables et, c’est le drame de Gwangsu, beaucoup plus simples qu’on ne l’espérait à l’origine. La preuve : Sonyong est enceinte.

Kim Yeonsu, Tu m’aimes donc, Sonyong ? – Serge Safran éditeur, 2007.

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    • 20 Mai 2017 à 16h01

      Schlemihl dit

      Ceux qui pensent que l’ amour est hormonal observeront que l’ orchidée a un nom évocateur , un nom qui témoigne , et le témoin est dit martyr chez les grecs et testis chez les romains .

      D’autres y voient un côté épistolaire , témoin la Saint Valentin , et trousseront pour l’aimée le plus galant des poulets .

      celui qui erre sous l’ ondée pensera au joli jeu chinois des nuages et de la pluie .

      et le cocu qui rumine son chagrin est le plus sot des hommes . Comme disait un robot , qui n’ avait jamais aimé , à un cornard : pauvre vivant ! et le cornard , honteuzéconfus mais déjà un peu consolé , jura , et pas trop tard , qu’ il aimerait encore !

      ( Le robot et le cornard , Jean de la Fontaine ) .