La presse aura surtout retenu une seule information de la longue interview donnée hier par Alain Juppé aux Echos : son refus de la présidence de la Cour des Comptes que lui a proposé Nicolas Sarkozy après le décès de Philippe Séguin. Une fin de non-recevoir que l’ancien Premier ministre explicite en ces termes:  » Cela aurait impliqué que je renonce à mon mandat de maire de Bordeaux. Je ne ferai pas ça aux Bordelais et aux Bordelaises. L’idée que je pourrais m’ennuyer à Bordeaux est une idée qu’il faut se sortir de la tête ! »

En revanche, on aura beaucoup moins commenté le reste de l’interview et c’est bien dommage. Certes, l’appréciation globale portée sur le bilan du quinquennat en cours peut sembler empreinte de modération, même si rigoureusement exempte de toute trace d’enthousiasme : « Avec Nicolas Sarkozy, tout ne marche pas, mais globalement, la France bouge « . Mais dès qu’on rentre dans le détail des réformes passées, en cours ou à venir, Alain se lâche grave, et pas dans le genre groupie.

L’inscription de la limitation du déficit public dans la Constitution? « Cela ne sert pas à grand-chose. Et je ne crois pas à la vertu constitutionnelle sur ce type de sujet. »

Les critiques contre le Conseil constitutionnel après la censure de la taxe carbone? « Dans aucun pays démocratique au monde, on ne s’attaque aux cours suprêmes. Le Conseil constitutionnel fait son travail. »

La réforme territoriale ? « Avant de porter un jugement, j’aimerais bien la connaître avec précision. »

Le nouveau mode de scrutin préconisé par le gouvernement pour les futurs conseillers territoriaux?  » Il n’est pas dans la tradition française et élire quelqu’un qui, par hypothèse, pourrait réunir 35% des voix ne me paraît pas un bon signal. »

Son éventuel retour au gouvernement ? « La question ne se pose pas aujourd’hui. Il y a bien des manières de servir son pays. »

On se gardera bien de porter un jugement de fond sur la pertinence de ces analyses. Les experts en UMPisme, il y en déjà un derrière chaque plante verte à l’UMP. On pourra néanmoins esquisser un léger sourire quant aux reproches intra-droitiers sur le rythme des réformes alors que l’actuel maire de Bordeaux ne s’était guère fait entendre durant les années de l’immobilisme absolu chiraquien, quand on jouait à « Jacques a dit: bougez surtout pas! »

On pourra aussi remarquer que le refus du golden placard de la Cour des Comptes a une signification politique claire. Non, c’est non ! Sans ergoter longtemps sur la partie comique de l’argumentaire de Juppé (en résumé: J’ai deux amours, mon pays et Bordeaux, mais surtout Bordeaux), on notera qu’il a aussi un caractère symbolique fort : Juppé refuse de devoir quoique ce soit à Sarkozy, bref d’être peu ou prou, son féal : ce n’est pas lui, non plus, qui aurait accepté d’être nommé au FMI.

En clair, Juppé se place. Et comme Martine Aubry, ce n’est plus l’horizon lointain de 2017 qu’il a coché sur son agenda, mais celui de 2012, pariant un Sarkozy largement démonétisé à cette échéance, pas tant vaincu par ses adversaires que s’effondrant sur lui-même, victime expiatoire de ses propres contradictions. Et de fait, le maire de Bordeaux a intérêt à ne pas trop tarder à sortir du bois, la concurrence – inexistante il y a quelque mois – se durcit et se précise chaque jour un peu plus. Dans la même niche écologique, celle de la droite non-sarkozyste (comme on parlait il y a quarante ans de gauche non-communiste), il faut déjà compter avec la guerre ouverte de Villepin et la guérilla larvée de Copé, sans parler des innombrables escarmouches provoquées ça et là par deuxièmes couteaux type Raffarin. Et sans parler non plus d’une possible défection d’un poids lourd du gouvernement. On pense bien sûr à Fillon, qui pourrait songer à se mettre fissa en orbite pré-élyséenne, mais Borloo pourrait avoir le même type de tentation, pas du tout de Venise…

À toutes ces dissidences présentes ou futures, prévisibles ou inattendues, viendra donc s’ajouter la petite musique de l’ex-premier ministre. Il est encore trop tôt pour dire de quoi elle sera faite. Mais d’ores et déjà on sait de quel modèle tactique « dedans-dehors » Alain Juppé pourra s’inspirer pour transformer sa dissidence en blitzkrieg : celui qui il y a cinq ans à si bien réussi à un certain Nicolas Sarkozy.

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