L’homme qui ne faisait pas rêver | Causeur

L’homme qui ne faisait pas rêver

Si ce n’est les médias…

Auteur

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 06 juin 2016 / Politique

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Européen convaincu, ouvert à des alliances au centre-gauche, partisan de l’adoption gay et tenant d’une laïcité « ouverte », Alain Juppé coche toutes les cases pour plaire aux médias. Au risque de désespérer les électeurs.

(Photo : Denis ALLARD/REA)

Il n’y a aucune raison de détester Alain Juppé. Je le sais, j’en ai cherché. Certes, le maire de Bordeaux ne suscite guère de sentiments très passionnés (sauf, peut-être, chez Jérôme Leroy, le communiste de notre bande…). Après tout, la passion, en politique, ça ne dure pas très longtemps et ça a tendance à finir dans les abysses des sondages. Mais soit Alain Juppé est un sacré comédien, soit il ressemble beaucoup à ce qu’il a l’air d’être : un type bien sous tous rapports, catégorie premier de la classe. On se dit qu’avec lui, ce sera sans surprises – ni trompettes. Alain Juppé ne nous promettra pas de terrasser la finance, de réduire la fracture sociale ou de faire plier Angela Merkel. Sa campagne sera raisonnable sur toute la ligne, genre « on ne peut pas dépenser ce qu’on n’a pas » et « sans l’Europe, la France n’est rien ».

Et puis, il paraît que Super-Alain va réhabiliter la fonction présidentielle. Avec lui, pas de « Avec Carla, c’est du sérieux ! » ni de vaudeville à l’Élysée. Ne serait-ce que l’imaginer se rendant en « loucedé » et en scooter chez son amante, ou disant « pauvre con ! » pour éconduire un importun, c’est sacrilège, un peu comme quand on se figurait la maîtresse à poil à l’école (pas moi, bien sûr). Attention, j’ignore tout de la vie privée d’Alain Juppé et de son langage dans l’intimité – il jure peut-être comme un charretier –, mais, comment dire, ce gars-là semble avoir eu deux corps bien avant d’être roi1. On se dit donc, qu’au moins, il fera un monarque républicain tout à fait acceptable, et voici qu’il joue le président-copain. On le voit boire de la bière (un crime pour un maire de Bordeaux) ou faire du vélo – on ne lui a pas dit que, le vélo, c’était moderne au siècle dernier ? Certes, il n’a pas de tee-shirt « NYPD », mais après avoir laissé la journaliste Gaël Tchakaloff2 pénétrer dans son intimité, ce « pudique hypersensible » nous apprend, par l’intermédiaire de Camille Vigogne Le Coat3, qu’il a été jeune et a collectionné les aventures (tout de même moins que son patron Chirac confie-t-il, finaud). Bref, on a l’impression qu’il est prêt à sacrifier le mystère de sa royale carcasse pour accéder au trône.

Quant à sa politique, on peut gager qu’elle se distinguera brutalement dans le verbe et marginalement dans les faits de celle que François Hollande peine à mettre en œuvre : beaucoup d’Europe, une bonne dose de libéralisme (dont, à tort ou à raison, les Français ne veulent pas, comme en témoigne l’étonnant soutien aux grévistes et bloqueurs) et un discours intraitable sur le déficit budgétaire. Au moins Juppé devrait-il bénéficier d’une légitimité retrempée dans les urnes, pour faire mieux tourner la machine sans toucher aux cadres dogmatiques de la seule politique possible.

Dans ces conditions, pourquoi se désoler de son élection annoncée ? D’abord, précisément parce qu’elle est annoncée et qu’on aime bien les surprises. Comme Balladur, Juppé, candidat du parti des médias et des sondeurs, a été sacré avant l’heure. Ce qui donne bien sûr très envie de voir le peuple faire échouer malicieusement le scénario écrit à l’avance pour lui (celui de droite en l’occurrence puisqu’il paraît que tout se jouera lors de la primaire).

D’accord, mais la France a besoin de souffler, entend-on de toutes parts, et, comme l’observe finement Hervé Algalarrondo, avec Juppé, ce serait Bordeaux au pouvoir. C’est-à-dire, espère-t-on de façon subliminale dans nos belles provinces, un peu de la France d’avant qui reviendrait par magie. Juppé, c’est du neuf-vieux, autrement dit du vintage. À travers lui, on imagine le retour au chiraquisme, voire, pour les électeurs de gauche, au temps béni de l’État-providence et du plein-emploi. « Juppé, c’est la DS en politique », résume Gil Mihaely. Passons sur le fait que ce temps béni avait cours dans un monde de nations et que même Alain Juppé ne pourra pas réaliser le miracle de ramener nos usines sans protéger nos frontières d’une façon ou d’une autre. Malgré l’arnaque qui parvient à faire passer un dirigeant hors sol standard pour un homme du terroir, Juppé au pouvoir ce pourrait bien être Berlin plus que Bordeaux.

Il y a une entourloupe plus sérieuse. Que Juppé se réclame d’une « droite ouverte », fort bien, même si, comme pour la laïcité, il veut signifier qu’il n’est pas vraiment de droite. En tout cas, clairement pas de la droite Tillinac, façonnée par un passé de clochers et de gloire. Non, Juppé, comme le montre Marc Cohen, c’est plutôt la droite « théorie du genre ». L’ennui, c’est que, dans son souci de complaire à la gauche et d’entretenir la « Juppémania », lancée par les Inrocks en novembre 2014 pour célébrer son ralliement à l’adoption homosexuelle, il copie son pire travers : son refus frénétique de voir le réel et sa manie de le repeindre en rose multi-culti avec l’espoir que les mots « vivre-ensemble » créeront la chose. Quand les questions identitaires taraudent les Français, qui découvrent chaque jour avec effarement l’avancée de l’emprise islamiste sur une partie de leurs concitoyens, le chouchou des sondages nous chante l’air de l’identité heureuse et des méchants réacs.

[...]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

  1. Dans Les Deux Corps du roi (1957, traduction en français 1989 chez Gallimard), le philosophe allemand Ernst Kantorowicz expose la double nature, humaine et souveraine, du monarque, qui possède un corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel.
  2. Gaël Tchakaloff, Lapins et Merveilles, Flammarion, 2016.
  3. Camille Vigogne Le Coat, Je serai président ! L’histoire du jeune et ambitieux Alain Juppé, La Tengo, 2016.

  • causeur.#36.couv

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    publié dans le Magazine Causeur n° 95 - juin 2016

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  • La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 8 Juin 2016 à 19h09

      radagast dit

      Excellent article .
      Je note au passage qu’il y est fait le constat que pour ceux qui ont une certaine vision de la vie humaine , hors les thèses dites “souverainistes” il n’y a point de salut.
      Juppé comme Macron sont des histoires que les médias ont envie de raconter et de vendre , des candisats de “l’établissement”, des candidats pour Bruxelles et l’industrie financière qui en tire les ficelles.
      Quels que soient les candidats “éligibles” à la “primaire des républicains” aucun ne représentera la fraction gaullienne du peuple de droite qui n’est plus représentée depuis belle lurette à l’ex U.M.P. ,et en grande partie par la faute du sieur Juppé,et qui n’est toujours pas quantité négligeable quoiqu’on dise .
      J’espère que ces électeurs ne se laisseront plus duper comme nous l’avons été si souvent .

    • 8 Juin 2016 à 13h59

      Phifi dit

      Il ne désire qu’un seul quinquennat, il aura donc le temps de tout détruire de ce qu’il reste à détruire.
      Mais certainement pas le temps de faire quelque chose de bien.

    • 8 Juin 2016 à 10h47

      Nanouche dit

      Juppé? Jamais… Le plus tordu dans ses bottes, prêt à tout!

      • 9 Juin 2016 à 7h24

        salaison dit

        et en plus !….. un “remake” de la “Chirac” !….

    • 7 Juin 2016 à 12h44

      Frankenstein67 dit

      Juppé, le roi de l’ambiguïté, est dangereux. Avec lui la France connaîtrait un “quinquennat portes ouvertes”. Les membres de Les Républicains devront réfléchir deux fois avant de lui accorder l’investiture. Un seul antidote: Sarko nouvelle version, une valeur sure, ce dont la France a besoin en ces temps de confusion des valeurs et d’abandon des principes.        

      • 8 Juin 2016 à 8h25

        salaison dit

        “Avec lui la France connaîtrait un “quinquennat portes ouvertes”.”

        et quelles portes !!!!quels franchisseurs de portes !

    • 7 Juin 2016 à 6h22

      Rozenkreutz dit

      Bon article, tres clair, soulignant avec justesse le personnage…

      Que je sache, Chirac n’a pas été un Président hors du commun, loin de la…

      L’ennui, c’est qu’a ce jour comme souvent, nul ne détache à droite, a meme de rallier les électeurs. Alors, qui ?

    • 7 Juin 2016 à 0h46

      L’Imprécateur dit

      Juppé – Marine Le Pen au 2ème tour, vous en dites quoi?

    • 6 Juin 2016 à 21h08

      Sancho Pensum dit

      Vous en connaissez qui font rêver ? Vous en avez connu ?
      Que ce soit lui ou un autre, le prochain sera élu par défaut, comme tous ses prédécesseurs. 

      • 6 Juin 2016 à 21h19

        mogul dit

        À sa façon, Sarkosy en a fait rêver beaucoup en 2007 ( pas moi en tous cas, même si j’avais voté pour lui).
        Et on se rappelle la fascination incroyable qu’il exerçait sur nos journalistes (qui n’en ratent jamais une…) avant que ceux ci ne retrouvent enfin leurs esprits.

        • 6 Juin 2016 à 21h36

          Sancho Pensum dit

          Pour Sarko, j’ai eu un doute au moment où j’ai posté. Puis je me suis souvenu qu’en face il y avait Sego…

    • 6 Juin 2016 à 20h05

      Gwendan dit

      Juppé est typique de la droite “médiatique” ,celle qui laissera se dicter sa conduite depuis la Rue de Solferino.Comme chirac il est obsédé par un consensus qui n’existe que dans la tête de quelques bureaucrates. La vérité c’est que juppé est le candidat que la gauche et les médias veulent placer de force comme candidat, un forcing pas très démocratique.

    • 6 Juin 2016 à 17h23

      Hannibal-lecteur dit

      Il coche toutes les cases, oui, c’est ça le problème, car EL n’insiste pas trop sur la plus dangereuse, la case ” soumis à l’Islam. ”
      Alors non. Finalement Sarko serait le plus honnête de tous, et sa dėtestation la plus imbécile des incompréhensions que je ne serais pas étonné.
      Qu’on ait oublié qu’il a surtout été plombé par les subprimes sur le plan ėconomique et sur le plan perso par un manque de pudeur qui est en fait une manifestation d’une naïve honnêteté me navre. Face à Poutine, je parie pour Sarko, pas pour Juppé, et face à l’Islam, encore plus.
      Inch Allah …c’est le cas de le dire!

      • 8 Juin 2016 à 14h30

        Lector dit

        “Il est nécessaire de préciser que l’UOIF a gagné en respectabilité et en légitimité grâce à Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur, mais aussi grâce au même Nicolas Sarkozy, élu président de la République. Celui qui semble découvrir, en pleine campagne électorale, le caractère intégriste de cette organisation s’était rendu “en ami”, en avril 2003, au congrès de la même association pour faire un discours devant des femmes séparées des hommes légitimant ainsi, par une telle présence, le caractère sexiste du mouvement intégriste.”

        http://www.huffingtonpost.fr/mohamed-sifaoui/sarkozy-et-luoif-quelques_b_1406746.html

        “Pour paraphraser le titre du livre très documenté du journaliste Farid Hannache, on peut affirmer, en effet, que Sarkozy entretient avec l’islamisme “des hypocrisies explosives”. Il instrumentalise, à sa manière, l’islam de France et singulièrement les plus intégristes dont il s’accommode allègrement lorsqu’ils peuvent servir ses intérêts.”

    • 6 Juin 2016 à 16h51

      Fioretto dit

      C’est pas tout à fait exacte, il avait demandé aux musulmans de se désolairsér des attentats comme un vulgaire Riufol. A vrai dire c’est un opportuniste qui ne pense qu’à sa pomme rien de plus.

    • 6 Juin 2016 à 15h36

      Nanouche dit

      PapyJuppé n’a jamais eu de convictions, le plus tordus dans ses bottes, lui c’est le clientélisme, prêt à tout comme toujours jusqu’à draguer mamie et papy en maison de retraite en dansant avec…. Chouchou des médias, uniquement, parce qu’il ne fera rien. Copie conforme de François-La-Faillite sans la teinture… “L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime” Chateaubriand.

      • 6 Juin 2016 à 17h16

        Ibn Khaldun dit

        En fait de convictions, disons qu’il n’en a plus. En 1995, il avait le mérite d’en avoir et se fichait d’être détesté, ce qui lui avait valu une caricature chez les guignols assez savoureuse. Aujourd’hui, PapyJuppé veut être aimé de (presque) tout le monde; il se rêve en rassembleur. Il n’y a rien de pire comme évolution. Il échouera, c’est presque écrit dans le marbre…

    • 6 Juin 2016 à 15h18

      la pie qui déchante dit

      oh que si il fait rêver : un cauchemar…

      avec son crane en forme de suppo , on va encore l’avoir dans le baba…

    • 6 Juin 2016 à 14h20

      YRA dit

      Excellent article, bonne analyse. Je pense exactement comme vous !
      Mais la baudruche se dégonflera-t-elle ? Pas si sûr. “Les” gauches seront tentées par le vote Juppé. IL leur plaît bien, celui qui promet la fin de l’Histoire des français.Juppé veut faire partie du “camp du Bien”, ne l’oublions pas !

      • 6 Juin 2016 à 16h11

        Jacques des Ecrins dit

        Vous parlez des “gauches” tentées par le vote Juppé.
        Celle des bacs +++ encoconnée dans des emplois protégés et/ou publics, pourquoi pas.

        Mais celle qui lutte aujourd’hui contre la loi Khomry c’est beaucoup plus hasardeux…
        Il sera difficile de lui faire, massivement, réitérer le vote Chirac au second tour de 2002 !

        • 7 Juin 2016 à 16h27

          Sancho Pensum dit

          Sans doute, mais celle là votera encore moins pour Le Pen.

    • 6 Juin 2016 à 14h19

      YRA dit

      Excellent article, bonne analyse. Je pense exactement comme vous !
      Mais la baudruche se dégonflera-t-elle ? Pas si sûr. “Les” gauches seront tentées par le vote Juppé. IL leur plaît bien, celui qui promet la fin de l’Histoire des français.Juppé veut faire partie du “c

    • 6 Juin 2016 à 13h56

      Jacques des Ecrins dit

      Comme celles de tous les candidats élus d’avance par les merdias, sa baudruche se dégonflera lorsque l’électeur entrera vraiment dans le sujet, fin 2016, début 2017.

      Cet électeur se souviendra ou s’apercevra alors que Juppé synthétise tous les échecs, toutes les lâchetés, tous les abandons de son camp. Tous les “Munich” : républicains, sociaux, économiques et fiscaux des droites au pouvoir.

      Avec morgue. Avec arrogance. Et sans le panache qui parvient parfois à transformer les défaites en légendes.

      Résumons. Pour le gaulliste que j’ai toujours été : un bien triste messire.

    • 6 Juin 2016 à 13h30

      marcopes dit

      il ne nous fait pas réver mais sarko non plus