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Juppé, maire post-moderne

La culture aura-t-elle la peau de l’édile de Bordeaux ?

Publié le 25 septembre 2013 à 17:00 dans Société

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alain juppé bordeaux

Alain Juppé, normalien et agrégé de lettres qui eut un temps la tentation de Venise, ne goute guère la culture. De fait, on n’associe jamais son nom à la littérature, au rock, au théâtre ou à l’art contemporain. Juppé se moque de la culture, et c’est parfaitement son droit. Le « meilleur d’entre nous » s’intéresse à la politique nationale, à la diplomatie, à l’économie, bref à des sujets sérieux, dignes de son statut d’ancien premier ministre. Au fond, Juppé ne rêve plus que de l’Elysée.

En attendant d’accomplir — ou pas — le rêve de sa vie (il aura tout de même 72 ans en 2017), Juppé se morfond à Bordeaux, où il sera encore candidat à sa propre succession en 2014. J’ai la chance depuis quelques années d’habiter cette ville, et d’observer de près la « politique culturelle » de son inamovible premier magistrat. C’est un spectacle fascinant qui mérite qu’on s’y arrête un instant.

Pour moi qui viens de Paris, débarquer en Province était un saut dans l’inconnu. Les snobs me prédisaient l’enfer, le néant culturel, et un retour rapide dans les limites du périphérique, cette frontière de monoxyde de carbone qui sépare l’élite des ploucs. Je n’en croyais pas un mot. A mes yeux, Bordeaux était — sans remonter à Montesquieu et Mauriac—, la ville où Philippe Djian avait écrit ses meilleurs livres, le jardin du rock de Noir Désir ou de Kid Pharaon, la terre du surf, de la bonne bouffe et du vin.

Je ne me trompais pas. Bordeaux est tout cela et mieux encore : une ville dynamique, rock n’roll1,bourrée d’étudiants de tous horizons, qui ne demande qu’à sortir de la torpeur bourgeoise dans laquelle elle baigne depuis les années Chaban-Juppé. Tout le problème de Bordeaux tient dans ce paradoxe : sa population est curieuse, assoiffée de manifestations de qualité, et sa politique culturelle municipale ultra conservatrice n’est qu’une triste succession de mauvais choix et d’échecs retentissants. Les musées de la ville sont de magnifiques coquilles vides (le site du CAPC, le musée d’art contemporain, est une merveille architecturale), qui enchainent les expositions mortifères. La faute a des moyens insuffisants en ce qui concerne le Musée des Beaux-Arts et le Musée des Arts Décoratifs, et à une curatrice sans imagination au CAPC, où il n’y a jamais un chat. Le Musée d’Aquitaine, pourtant le plus visité de la sixième ville de l’hexagone, pointe péniblement à la cinquantième place au classement des musées les plus fréquentés de France ! Pour Alain Juppé et son équipe, les choses sont simples : la culture c’est le Grand Théâtre, et rien d’autre. 20 millions d’euros lui sont alloués, soit l’essentiel du budget culturel annuel de la ville. Le maire et ses adjoints ont leurs habitudes dans ce théâtre à l’italienne de 1000 places, dédié principalement à l’opéra et à la danse, que seule la grande bourgeoisie d’Aquitaine a les moyens de fréquenter. Le message est limpide : Tu es jeune et fauché ? Casse-toi au multiplex, il y a « Boule et Bill » en 3D…

Le reste de l’enveloppe budgétaire est saupoudrée de manière aléatoire, sans vision globale, et sans volonté de briser les codes éculés de la culture institutionnelle la plus ringarde en vogue depuis la décentralisation. Les ravages causés dans l’hexagone par les spécialistes de « l’ingénierie culturelle » (en clair « l’art de dépenser l’argent public en se vautrant dans le culturellement correct mollement branché ») n’épargne évidemment pas Bordeaux. Prévenu du ras le bol de la population et des artistes locaux, Monsieur le Maire frappe du poing sur la table il y a quelques années et cède aux propositions de ses conseillers : Bordeaux aura sa biennale d’Art Contemporain, « Evento ». Taddaaa ! On allait voir ce qu’on allait voir ! On a vu, malgré des moyens financiers colossaux, deux flops monumentaux (en 2009 et 2011) qui font encore rire (jaune) les bordelais. Avec un budget de 4,2 millions d’euros, et sous la direction artistique de l’italien Pistoletto (l’homme de « l’arte povera », l’art modeste, ca ne s’invente pas !), la dernière édition d’Evento a vite été rebaptisée « Eventé » par une population atterrée par la nullité globale de la manifestation. Dix jours de rien, de vent, éparpillé aux quatre coins de la ville. Le public, qui n’aime pas qu’on le prenne pour un idiot, est resté chez lui. Droit dans ses mocassins, Juppé déclarait en faisant le bilan de cet accident ingéniero-culturel : « Le constat est positif puisque la couverture médiatique a été confortable » (ca fait cher la chronique dans Art-Press et la notule dans Libé !), avant qu’un de ses lieutenants particulièrement inspiré n’ose la comparaison avec le Festival d’Avignon.

Dans un éclair de lucidité, Juppé a décidé de se donner du temps avant d’infliger Evento 3 à ses administrés. Comme l’a déclaré sans rire son adjoint à la culture le Dr Ducassou, récitant sans doute une fiche de « l’Ingénierie Culturelle pour les Nuls » : « Pour l’avenir d’Evento, nous devons mener une réflexion où l’artiste devient médiateur ». Au secours…

Avant d’en avoir fini avec ces petits enjeux locaux sans conséquences (vivement l’Élysée !), Alain Juppé poursuit sa vaine politique du prestige, de la communication et de l’entre-soi. Bordeaux vient de s’offrir un auditorium flambant neuf, et aura bientôt sa grande salle de concert de type Zénith pour accueillir confortablement Yannick Noah ou la tournée « Stars 80 ». En attendant, les musiques actuelles, et les cultures « underground » au sens large, n’ont pas droit de cité.  À Bordeaux, comme dans beaucoup de villes françaises, de droite ou de gauche, il est urgent de remettre en cause cette vision périmée de la culture institutionnelle qui ne satisfait que ceux qui encaissent les subventions. Il faut plus de démocratie et de transparence dans les choix. Il y a de la place pour une culture audacieuse, exigeante et pertinente qui s’adresse à tous. Une grande exposition qui n’attire personne (on entendait les mouches voler pendant la faiblarde rétrospective Michel Majerus au CAPC) est une exposition ratée. Un maire aussi étanche au bon sens, et qui ignore à ce point les aspirations de la jeunesse devrait passer la main, ou à défaut faire son mea culpa. Le tram et l’aménagement des quais ne peuvent plus servir de cache-misère : Bordeaux mérite une culture à la hauteur. C’est une question de choix, pas de moyens financiers.

Après dix-huit ans d’un règne sans partage, la colère monte contre un Juppé qui semble de moins en moins concerné et bien mal conseillé. Pas sûr qu’il gagne à Bordeaux en 2014. « Le plus étonnant c’est qu’il pourrait quand même passer, regrette un connaisseur du dossier. Trop de bordelais se sont résignés. L’inertie est terrible. C’est le syndrome de Stockholm : on s’habitue au pire ».  S’il venait néanmoins à perdre sa ville, il ne fait guère de doute que c’est la culture qui aura eu la peau du « meilleur d’entre nous ». Pour un homme qui s’en moque, ce serait ballot.

*Photo : RG1033. Cour de l’Hôtel de ville de Bordeaux

  1. voir l’excellent livre Bordeaux Rock(s) de Denis Fouquet, sur l’histoire de l’underground bordelais des années 60 à nos jours (éditions du Castor Astral).
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23

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  • 10 Novembre 2013 à 21h58

    Olivier dit

    Bonsoir C_Rk , Kastet , Christine,
    et bien “wahou”.. je me trouve abasourdi quand à la teneur de vos commentaires et cela me rend bien triste..

    La culture n’appartient pas à Paris mais à tout le monde, vous ne pensez pas messieurs dames?

    J’ai comme l’impression que vous vivez en décalage avec votre temps non?
    Enfin par votre étroitesse d’esprit vous passez à côté de bien belles choses, mais il n’est pas trop tard.

    Cordialement.

  • 28 Septembre 2013 à 15h40

    C_Rk dit

    D’année en année, je renouvelle mon abonnement à la saison du Grand Théâtre dont j’apprécie la qualité des spectacles. J’aime bien le musée d’Aquitaine (où ma femme a fait ses études à l’époque où il était la fac de lettres) et le musée des Beaux-Arts. J’exècre l’art moderne sous toutes ses formes, ainsi que le rap, les rythmes afro-cubains et les musiques du monde. Je ne vais jamais au stade et trouve indécentes les rémunérations de ceux qui s’y agitent. Politiquement, je n’apprécie pas Alain Juppé, ni aucun des bébés Chirac et leurs complices qui, leur chef en tête, ont été des calamités pour la France. Mais sur le plan culturel, je prophétise une éclatante réélection au maire de Bordeaux. Et tant pis si les parisianistes forcenés rejoignent la capitale.

  • 27 Septembre 2013 à 14h37

    Kastet dit

    Un tel article dans Causeur ? Il y a autant sa place que la culture à Bordeaux, si j’étais de mauvaise foi…Retournez à Paris, Monsieur, de grâce, vous enivrer de Paris Plage, Nuits Blanches et autres Fêtes de la Musique, allez applaudir Ribes et consort…

  • 26 Septembre 2013 à 17h04

    Christine dit

     Le Juppé politique, ses précautions oratoires, ses postures et ses leçons morales sans compter sa dhimmitude, me déplaisent fortement.
     Mais l’imaginer résistant à la “culture” de notre époque (celle que célèbrent nos bobos parisiens) me le rend soudain plus sympa, si j’ose dire.
     La culture n’aura jamais la peau de personne, hélas.
     ”La culture”, peut-être.

  • 26 Septembre 2013 à 16h55

    Calembredain dit

    L’auteur n’a peut être pas complètement tort : avoir un espace très animé est une des raisons qui poussent les gens à aller en ville. Si Paris est très prisé, c’est pas pour passer son temps à regarder la télé. De même que quelqu’un qui vit à la campagne le fait en partie parce qu’il en apprécie le cadre de vie.

    Pour autant, et tout bobo que je suis, et que sont mes amis : l’art contemporain version CAPC dont parle David Angevin (et qu’il dénonce en partie d’ailleurs), c’est pas non plus notre dada. Ce truc avec les bobo, je commence à croire que c’est pathologique. Le mépris systématique des autres doit être une forme de mal être personnel. Consultez un psy.

    • 26 Septembre 2013 à 23h14

      patrhaut dit

      Paris est prisé par qui ? Par ceux qui travaillent ou par les parasites et les touristes? Laissez-moi rire ! J’y habite…et j’y travaille. Et vous devriez vous informer des sondages où plus de la moitié des gens qui y habitent, et y travaillent, ne pensent qu’à une seule chose : se tirer de cet enfer. Je ne vous dis pas que pour la banlieue, on atteint les 80% !
      Pour le reste, et votre psy, qui est bien une idée de bobo (malade), je vous laisse avec vos arguments. Mais sachez qu’effectivement je vous méprise, vous et vos potes, et que vraiment je ne suis pas le seul à penser la même chose.

  • 26 Septembre 2013 à 15h52

    Juan Claudio dit

    N’eût-il pris la peine de nous annoncer qu’il vient de Paris, on l’aurait deviné à la teneur de cet article. On voit tout de suite en effet à quel petit monde il appartient. Pour qui se prend ce “petit monsieur” ? Il faudrait peut être qu’il prenne conscience du fait que ceux qui ne pensent pas comme lui concernant la forme, le contenu, et la place de la “culture”, et ils sont nombreux, ne sont pas nécessairement des imbéciles qui ne devraient pas exister.

  • 26 Septembre 2013 à 15h29

    Benoni dit

    Le problème réel avec l’art contemporain, c’est que personne ne sait quelle oeuvre est de qualité et quelle autre, que du vent dans la mode. Si monsieur Langevin sait tout, comme il le laisse entendre, que ne propose-t-il pas ses services à Juppé ?

  • 26 Septembre 2013 à 13h43

    Catherine dit

    A l’image de “l’oeuvre d’art” figurant en tête de cet article, il faut croire que son auteur lit dans une boule de cristal: c’est bien simple: il SAIT TOUT des ambitions nationales du Maire de Bordeaux et, mieux encore, il connaît ses goûts et ses dégoûts les plus personnels! David Angevin est vraiment très très fort. Un fin politologue vient de naître. Par ailleurs, je l’invite à lire le texte de la pièce “Art” de Yasmina Rezah. Il trouvera à méditer sur la vanité et la vacuité de l’art moderne.

  • 26 Septembre 2013 à 11h41

    brindamour dit

    De passage à Bordeaux en février dernier, je suis allé visiter le musée d’art moderne dans les jolis bâtiments du quai des Chartrons. Il y avait un “happening” c’est-à-dire un empilement de vieux pneus et le public était invité à venir déplacer lui-même quelques pneus. C’était donc un concept interactif.
    C’était laid, triste, médiocre.

  • 26 Septembre 2013 à 11h21

    François Marchand dit

    C’est pas vrai, ça existe encore, une ville dont le maire se fiche de la culture ? 
    Je crois que je vais m’installer à Bordeaux (dès que Juppé repasse : il remonte dans mon estime, ce gars là)

  • 26 Septembre 2013 à 10h06

    caplan dit

    J’habite à Bordeaux. Article 100% réaliste, voire en deçà de la réalité… Néanmoins Juppé sera vraisemblablement à nouveau gagnant en 2014 : la culture n’intéresse pas la majorité des gens. 

    • 26 Septembre 2013 à 11h57

      Marie dit

      la question est de savoir quelle culture on parle!

  • 26 Septembre 2013 à 8h51

    Marie dit

    D’après ce que me disent les bordelais ce n’est pas la pire ville de France , si l’art c’est mettre du Buren à chaque détour, il faut le dire.

  • 26 Septembre 2013 à 5h33

    Bruno Cortona dit

    Il y a deux terres baignée par la plus haute civilisation sur notre continent l’une est en Italie, l’autre c’est l’Aquitaine. Je suis bordelais comme Malaparte était de Prato. Je ne voudrai être d’aucun autre endroit au monde. Bordeaux n’a besoin de rien, ni de statues ni d’instalations. L’art subventionné est souvent un cercueil. Si Alain Juppé récupérai ses couillettes il pourrai faire ce qu’un homme politique devrait faire : défendre sa cité.

  • 25 Septembre 2013 à 20h20

    Lady dit

    Cette ampoule vermicelle sous cloche, grand prix du laid est à Bordeaux?

  • 25 Septembre 2013 à 20h15

    Lady dit

    Juppé est à l’image de sa politique culturelle: Sans odeur, sans saveur, très en retard sur tout et sans aucune imagination. Pitié, en 2017, qu’il reste chez lui, pas le pire de tous pour nous tous
    !

  • 25 Septembre 2013 à 17h49

    Calembredain dit

    Globalement, je suis d’accord avec l’article. Une petite nuance, cependant : “Le maire et ses adjoints ont leurs habitudes dans ce théâtre à l’italienne de 1000 places, dédié principalement à l’opéra et à la danse, que seule la grande bourgeoisie d’Aquitaine a les moyens de fréquenter.” ; grande bourgeoisie d’Aquitaine, c’est un peu exagéré. Si on s’y prend à l’avance, même avec des moyens modestes on peut y trouver une place (mais on y va pas aussi souvent qu’au ciné, c’est sûr !), et en tout cas, on peut aller à l’auditorium pour moins cher. D’ailleurs, y a un concert bientôt pour les moins de 26 ans à 2€, on verra s’il y a du monde.

    Faut dire aussi, et dans le même sens, que Bordeaux s’est fait passer dessus assez magnifiquement pour la capitale européenne de la Culture 2013 par Marseille.

    Pour le reste, je doute qu’Alain Juppé se fasse éjecter par Vincent Feltesse. Il a l’avantage de s’appuyer sur les résultats qu’il a obtenus (et pour le coup, ce sont plutôt les anciens bordelais qui n’aiment pas le nouveau Bordeaux, bondé de monde partout). Son bilan comme programme, ça peut être efficace : les gens votent rarement pour les projets culturels en premier lieu.

  • 25 Septembre 2013 à 17h46

    NIETZSCHE dit

    Bordeaux avait besoin d’un bon coup de neuf . Chaban et Jupé s’y sont attelés et , sauf certains coins de la rive droite qui ont encore triste allure , ils ont obtenu d’excellents résultats . La ville que j’ai connu dans mon enfance est (re)devenue belle.
     Et maintenant ? Il serait bon  - et temps – de passer à autre chose  . L’aspect culturel notamment – la pièce manquante…

  • 25 Septembre 2013 à 17h16

    laborie dit

    Après la culture post-moderne, ou avant, il y a quoi?
    Si vous nous donniez vos références en matière de culture simplement moderne ça ferait avancer le schmilblick, non?