Une décision de justice du 7 août a enfin requalifié les actes perpétrés il y a trois ans par le révolutionnaire Julien Coupat. D’« entreprise terroriste », le sabotage du train est devenu le fruit d’une « association de malfaiteurs ». Après sept ans d’une procédure largement critiquée pour son iniquité, la presse se réjouit unanimement du camouflet imposé au pouvoir. En gagnant sa lutte contre l’Etat, M. Coupat, lui, a enfin obtenu qu’on lui enlève l’étiquette sulfureuse de « terroriste ». Pourtant, à la vue des actions présumées et de la pensée du philosophe, il est étonnant de le voir aujourd’hui si heureux d’en être débarrassé.

Depuis son arrestation par la police anti-terroriste il y a sept ans, Julien Coupat symbolisait la lutte contre un Etat liberticide mais aussi les espoirs de révolution d’une gauche farouchement anticapitaliste ralliant bon nombre de jeunes intellectuels. L’accusation de terrorisme à l’encontre d’un groupe dont M. Coupat était le représentant le plus âgé et le plus connu avait donc provoqué l’ire d’une grande partie de la presse.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, en Seine-et-Marne, les rails d’un train sautent, sans provoquer d’autre dommage que 550 000 euros de dégâts matériels. Présent à proximité des rails au moment de l’incident, Julien Coupat, connu jusqu’à ce jour pour quelques écrits universitaires, devient, selon Michèle Alliot-Marie, le parangon d’une « ultragauche »anarcho-autonome. Selon le juge Thierry Fragnoli, il est même le chef d’une « structure à vocation terroriste ». Pris très au sérieux, M. Coupat gagne alors le droit d’être traité en ennemi crédible par l’Etat.

Au fil de la constitution du dossier juridique concernant le philosophe et ses potentiels complices, on apprend que le « terroriste » et ses amis étaient déjà suivis par les Renseignements Généraux plusieurs mois avant les faits leur étant reprochés. Vivant depuis 2005 à Tarnac, où ils avaient repris une épicerie, M. Coupat et ses camarades étaient espionnés et étudiés sous toutes les coutures par la DCRI. Cette défiance à l’égard d’une bande d’épiciers ne semblait pourtant justifiée que par les soupçons qui pesaient sur eux d’avoir coécrit un livre : L’Insurrection qui vient.

Philosophe mystérieux, fils d’un improbable mariage entre Guy Debord et Michel  Foucault, Julien Coupat peut être facilement rapproché d’un groupe : le « Comité Invisible », réunion  des auteurs anonymes de plusieurs livres parus aux éditions la Fabrique. Le premier est donc L’insurrection qui vient, texte poétique et lyrique de 2007 au titre très évocateur. Le second se nomme A Nos Amis est paru en 2014. Dans ces essais, le Comité démonte pièce par pièce la société actuelle et fait des réseaux la clé de la déréalisation du monde contemporain. Dans chacun des deux textes, on nous explique que le sabotage est l’action révolutionnaire par excellence puisque les infrastructures sont aujourd’hui la manifestation et l’incarnation matérielles du pouvoir. A cette lecture, Nicolas Sarkozy, pris de peur, dut s’imaginer que M. Coupat était un homme dangereux et capable d’amener la France à se soulever.

D’ailleurs M. Coupat, autrefois, ne cachait pas ses velléités révolutionnaires. Un texte plus ancien, La théorie du Bloom, publié aux mêmes éditions et signée Tiqqun (une revue cofondée par Coupat à la fin des années 90) contient une description pseudo-prophétique du fameux Comité Invisible : « Conjuration anonyme qui, de sabotages en soulèvements, finit par liquider la domination marchande dans le premier quart du XXIe siècle ». Vaste programme à même de mettre des étoiles dans les yeux des nouveaux révolutionnaires. Une autre phrase énigmatique suit de près cette description : « Les spectateurs se figent quand le train passe. »

Or le 8 novembre 2008, le train n’est pas passé. Sans preuve tangible, sur la seule foi des quelques mots écrits par M. Coupat, la justice se permet de bâcler le dossier (sur ce sujet, mes confrères en ont déjà dit suffisamment). L’occasion est trop belle de faire de ce jeune épicier un exemple. Nicolas Sarkozy, héraut de la sécurité,  missionne Michèle Alliot-Marie, son ministre de l’Intérieur, pour être la plus sévère possible. Et au lieu de mettre à Coupat la bonne fessée qu’il mérite pour avoir fait joujou avec des rails, MAM en fait un dangereux terroriste.

Dépassé par l’ampleur des évènements, M. Coupat se liquéfie. L’homme à la prose révolutionnaire nie les faits, critique la procédure de justice et fait tout pour refuser la qualification qu’on lui accole. Dans sa lutte avec la justice, Il n’a de cesse de mettre en avant le ridicule de l’affaire. Il nie notamment être l’auteur de L’Insurrection qui vient mais déclare l’avoir lu et en partager les idées. Il tient tout de même à prouver son incapacité de nuire, en rappelant à Léa Salamé sur France Inter le 12 mai, que « ce livre est en vente à la Fnac ». Pour se dédouaner, M. Coupat discrédite une œuvre qui nourrit chez beaucoup de ses lecteurs des rêves révolutionnaires. Lui qui nous promettait des sabotages et des soulèvements se rétracte très vite. Il ne veut surtout pas être pris pour un terroriste, pour une personne voulant infliger des dommages à l’Etat.

Heureusement pour lui, l’Etat le croit sur parole. Les juges Jeanne Duyé et Christophe Teissier, en charge de l’instruction du dossier, ont en effet pris la décision suivante : « Si, à l’évidence, les actions (…) ont été commises dans le dessein patent de désorganiser le fonctionnement d’un rouage considéré comme étatique, la SNCF (…), en revanche, il convient de considérer qu’au-delà du préjudice évident occasionné, ces actions ne peuvent être considérées, malgré la rhétorique guerrière employée, comme étant des actions ayant intimidé ou terrorisé. »

Malgré le fait que M. Coupat ait des idées révolutionnaires et donc potentiellement propices à ce que l’on appelle le terrorisme dans notre beau pays, il n’a pas terrorisé la population. Qui oserait prétendre le contraire puisqu’en l’espace de sept ans, lui et ses camarades épiciers n’ont pas réussi à produire autre chose qu’une hypothétique attaque de train ? Si bien qu’alors que le siège reste convaincu que le philosophe est à l’origine du sabotage, il a été forcé de requalifier l’affaire. Cela, avant tout, pour préserver le crédit de la police et de la justice française qui se sont couverts de ridicule en multipliant les procédures illégales et en persistant à vouloir faire un terroriste de celui que Mediapart décrit si bien comme « un garçon de bonne famille ».

Dans cette affaire, on a beaucoup critiqué la manière dont a été traité M. Coupat par la police et la justice. Il est vrai que l’on a su, de manière exemplaire, conjuguer le zèle le plus inquiétant et l’incompétence la plus crasse. Mais ce qu’il y a de fascinant, c’est la manière dont M. Coupat et ses défenseurs n’ont cessé de clamer qu’il n’avait jamais eu l’intention de nuire. Pourtant, qualifier les faits poursuivis comme ayant été « en lien avec une entreprise terroriste » était juridiquement possible. C’est une circonstance aggravante qui a non seulement des conséquences sur les peines encourues, mais également sur les procédures utilisées. La gravité de l’infraction n’entre pas en ligne de compte. Nul  besoin d’attenter à la vie humaine pour être terroriste. Mais si l’on peut rattacher un acte délictueux à la mise en œuvre d’un corpus d’idées politiques antiétatiques, on peut considérer que l’on se trouve face à une « entreprise terroriste ». Or qu’il le veuille ou non, M. Coupat, en disant à Léa Salamé que faire la révolution « serait la moindre des choses », se déclare ennemi du pouvoir. Qu’un Etat se montre particulièrement violent quand il affronte ses rares ennemis, il faut s’y attendre. Ce qui est plus inattendu, c’est l’empressement du philosophe à rappeler sa parfaite innocuité en déclarant  se voir « comme un bibliothécaire ».

En son temps, Mao Zedong, révolutionnaire ne craignant pas d’être appelé terroriste puisqu’il l’était, déclarait ceci : « Si l’ennemi nous attaque, nous peignant sous les couleurs les plus sombres et dénigrant tout ce que nous faisons, c’est bien, car cela prouve non seulement que nous avons établi une ligne de démarcation nette entre l’ennemi et nous, mais encore que nous avons remporté des succès remarquables dans notre travail. »

Force est de constater que M. Coupat n’a guère remporté de succès dans son travail. Et ses appels lyriques à la révolte font plutôt de lui un poète de plus qu’un véritable révolutionnaire. Après sept années de lutte acharnée avec la justice, il a enfin obtenu ce qu’il désirait : être inoffensif. « Les spectateurs se figent quand le train passe ».

*Photo: Sipa. N° de reportage: 00606265_000001.

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