Journalistes et politiques : les structures élémentaires de la parenté
Des tribus amazoniennes à la jungle du pouvoir
Publié le 01 septembre 2012 à 14:30 dans Politique
Mots-clés : Audrey Pulvar, Claude Lévi-Strauss, François Hollande, Matthieu Pigasse, Valérie Trierweiler

À peine écartée de France Inter et de France 2, au nom de la déontologie parce qu’elle est la compagne d’un ministre, la journaliste Audrey Pulvar a été nommée à la tête des Inrockuptibles. Dans son premier éditorial, qu’elle consacrait aux démantèlements des camps de Roms, elle apostrophait le Président de la République : “Cher François, on n’a pas voté pour ça”. La familiarité avec laquelle la journaliste s’adresse au président est surprenante: outre le fait qu’elle est de mauvais augure, parce qu’elle peut devenir synonyme d’irrespect, elle reflète le lien de connivence qui unit le pouvoir politique et la presse. Audrey Pulvar, qui est la compagne d’Arnaud Montebourg, a en effet été nommée directrice des Inrocks par Matthieu Pigasse, le gérant de la banque Lazard, qui a activement soutenu la candidature de François Hollande à l’élection présidentielle.
Toujours est-il que cette connivence journalistique, dénoncée par Jean Quatremer dans son livre Sexe, mensonges et médias et sur son blog, est trop récurrente pour passer inaperçue. Outre Arnaud Montebourg, deux autres ministres du gouvernement Ayrault sont en couple avec des journalistes : Michel Sapin avec une journaliste aux Échos, et Vincent Peillon avec une journaliste au Nouvel Observateur. Et personne n’ignore, évidemment, que le président de la République partage sa vie avec Valérie Trierweiler, toujours salariée de Paris Match. Le phénomène n’est pas nouveau: on se souvient de François Mitterrand, interviewé le 14 juillet 1992 par Anne Sinclair, femme du ministre de l’Industrie de l’époque Dominique Strauss-Kahn, et Christine Ockrent, épouse du ministre de la Santé Bernard Kouchner. À droite, la liaison de Jean-Louis Borloo et de Béatrice Schönberg fut en son temps dénoncée par… Arnaud Montebourg ! Alors? Comment expliquer cette attirance des politiques pour les femmes journalistes ?
C’est du côté de l’anthropologie, et des peuples premiers, que l’on peut s’aventurer à trouver une réponse. Alors que les structures de parenté sont complexes dans nos sociétés dites développées, elles sont plutôt élémentaires chez nos politiques. On retrouve chez eux des pratiques que les anthropologues ont observées dans nombre de sociétés traditionnelles. Claude Lévi-Strauss a expliqué que les structures élémentaires de la parenté étaient fondées sur la “circulation des femmes”1. En effet, que l’on soit un indien d’Amazonie ou un homme politique français, on n’épouse pas n’importe qui. La prohibition de l’inceste, qui est universelle et qui établit le passage de la nature à la culture, oblige les hommes à chercher des épouses dans d’autres groupes de parenté. La circulation des femmes est à l’origine d’alliances entre différents groupes. Quand nos politiques se lient avec des journalistes, ils reproduisent ce modèle et expriment un déséquilibre : la politique reste dominée par les hommes alors que le journalisme s’est féminisé. On remarquera que les politiques et les journalistes ne sont pas des groupes très éloignés : ils sont tous issus des mêmes écoles, notamment Sciences Po, puis sont amenés à se côtoyer dans le cadre de leur activité professionnelle, si bien que l’on pourrait parler ici, lorsqu’ils se marient entre eux, d’une certaine forme d’endogamie, un peu comme les Wolof ou les Touareg qui privilégient le mariage avec la cousine croisée matrilatérale.
Les alliances matrimoniales conditionnent d’autres types de relations, notamment politiques et économiques. Sous l’Ancien régime, les mariages entre princes servaient les intérêts politiques des souverains. Aujourd’hui, les liens de parenté semblent encore jouer un rôle non négligeable dans l’exercice du pouvoir, voire dans le recrutement des gouvernants. Il n’a échappé à personne que, d’une élection présidentielle à l’autre, deux candidats de 2012 avaient un lien de parenté avec deux candidats de 2007: Marine Le Pen est la fille de Jean-Marie Le Pen et François Hollande le père des enfants de Ségolène Royal. Comme si deux lignages étaient ici en compétition pour la conquête du pouvoir ! Enfin, lorsqu’on lit dans Le Canard enchainé que l’époux de Fleur Pellerin vient d’entrer au cabinet de Marylise Lebranchu, que le mari de Najat Vallaud-Belkacem est devenu conseiller d’Arnaud Montebourg et que l’épouse du conseiller de l’Élysée Aquilino Morelle dirige le cabinet d’Aurélie Filippetti, on entrevoit que ceux qui ont dénoncé pendant cinq ans la clique du Fouquet’s forment également un clan. Le clan est un concept anthropologique: les anthropologues parlent en effet de “sociétés claniques” lorsque des individus, qui prétendent descendre d’un même ancêtre, sans que cela soit nécessairement démontré, remplissent des fonctions politiques, voire économiques. Ici, François Mitterrand, que l’on surnommait justement Tonton, c’est-à-dire en utilisant un terme de parenté, incarne l’ancêtre dont les membres du clan se réclament. La rose est le végétal qui, tel un totem, permet d’identifier le clan. Dans ces conditions, le jour de l’investiture de François Hollande, la présence de Mazarine, la fille naturelle de François Mitterrand, avait une fonction hautement symbolique.
Mais revenons à la circulation des femmes. Au sein du clan qui rassemble la gauche, le groupe des politiques choisit, avec une certaine fréquence, son épouse dans le groupe des journalistes. Claude Lévi-Strauss a insisté sur “le fait fondamental que ce sont les hommes qui échangent des femmes, non le contraire” : chez les peuples premiers, les femmes sont un matériel que l’on s’échange. La circulation des femmes est en effet au centre d’un système de prestation et de réciprocité qui pose les fondements de l’organisation sociale : on échange des biens matériels, des fonctions, du prestige ou encore des droits. Les anthropologues ont ainsi mis en avant une pratique qu’ils appellent le prix de la fiancée : il s’agit de prestations que le groupe du mari verse au groupe de l’épouse. Ainsi, un groupe donne ses femmes en échange d’une contrepartie. Si l’on transpose ce concept dans notre société, peut-on dire que les femmes journalistes sont une monnaie d’échange entre le monde de la presse et celui de la politique ? Ce n’est pas improbable : chaque année, les politiques permettent à l’État d’allouer des subventions à la presse : en 2011, leur montant était supérieur à 300 millions d’euros. Le journal Le Monde, qui appartient notamment à Matthieu Pigasse, a par exemple reçu 17 millions d’euros de subventions directes en 2010. Du coup, on peut aussi s’interroger: doit-on voir une forme de compensation lorsque Matthieu Pigasse, qui participe en tant que banquier au pouvoir économique, recase les compagnes journalistes de ses amis politiques ? En l’échange de quoi ? On sait que la banque Lazard, qui est une banque d’affaires franco-américaine dont les trois principaux bureaux se situent à New York, Paris et Londres, a su profiter dans le passé de ses liens avec la gauche. En 1924, elle soutient le Cartel des gauches et le monopole de la banque sur le change officiel de la France lui a permis de réaliser de belles opérations à Londres. Après la victoire de François Mitterrand en 1981, la banque, que l’on surnomme “le ministère bis de l’Industrie”, échappe à la nationalisation grâce à l’intervention de Jacques Attali.
Pour conclure, nos hommes politiques ne sont évidemment pas des Bororo. Mais quand ils choisissent leur compagne parmi les femmes journalistes, ils semblent reproduire des structures élémentaires de parenté, qui sont fort courantes chez les peuples premiers. Dans les sociétés traditionnelles, ce sont le plus souvent les femmes qui s’occupent de la cueillette, de l’agriculture et de la cuisine : elles font bouillir la marmite et assurent la subsistance du groupe. C’est cette logique que l’on retrouve dans notre société quand les journalistes servent la soupe aux politiques.
*Photo : Patrick Peccatte/Le Nouvel Observateur
- Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton de Gruyter, 2002, 591 pages. ↩
Participez au développement de Causeur, faites un don !
-
L'auteur
-
Plus









La rédaction de commentaires nécessite d'être inscrit
22Alpin dit
Et aussi en plus de ces jeux d’alliance tribale (et oui la tribu ce n’est pas seulement au fond de l’Afrique),le menu principal de cet indigeste repas médiatique contemporain n’est-il pas à évaluer encore:
En quoi une partie significative des journalistes se distinguent-ils aujourd’hui de simples propagandistes??
Ou de simples publicitaires de causes diverses et d’idéologies?
Soit la régression progressive du métier?
GHMD dit
Bel article, en vérité, très culturel. On adore, surtout lorsqu’il révèle les aides que le contribuable consent à des journaux qui se vantent de leur “engagement” (traduisez, leur parti pris). Le plus triste est à mes yeux que nos parangons de vertu qui gouvernent la gauche en profitent sans vergogne.
Alpin dit
Fort bien vu.
gefran dit
J’ai lu et re-relu ces 591 pages. Que les dires de notre maître ès-structuralisme vous servent à esquinter la presse acoquinée aux politiciens de son même bord est très bien. J’a
virgile dit
Le sujet est intéressant, la connivence journaliste/politique est une réalité (pas uniquement au sein des couples d’ailleurs…). Par contre, prendre une nouvelle fois l’exemple d’Audrey Pulvar, comme un symbole cela limite directement le débat. De plus, Pulvar semble faire des pieds et des mains pour ne surtout pas être accusé de connivence et vous, bing, vous lui tomber encore dessus.
Que doit faire Audrey Pulvar, si elle glorifie la gauche on insulte son parti pris, si elle critique la gauche, on critique la forme “La familiarité avec laquelle la journaliste s’adresse au président est surprenante”.
GHMD dit
Elle doit changer de métier, faire du journalisme sportif, ou quitter son Montebourg.
Sophie dit
Je donnerais très très cher pour voir la tronche de Valérie Trierweiler et Audrey Pulvar, pimbêches libérées imbues de leur petite personne et donneuses de leçons comme une institutrice de Vendée, à la lecture de cet article, apprenant qu’elles sont une marchandise en circulation, échangées d’un clan à un autre, en échange du résultat de leur cueillettes!
dom31 dit
Echange de femmes, Flamby a echange Sego contre valou et il est toujours em…………
bea33 dit
Tout ça pour dire que la France est une société de castes, il suffit de lever le nez pour s’en rendre compte dès sa plus tendre enfance.
Plus les difficultés du pays sont grandes plus les castes se renforcent, le fait que ce pouvoir tourne autour des femmes est plutôt bien vu.
Boomer dit
je cite :
«Outre Arnaud Montebourg, deux autres ministres du gouvernement Ayrault sont en couple avec des journalistes : Michel Sapin avec une journaliste aux Échos, et Vincent Peillon avec une journaliste au Nouvel Observateur.»
Faire appel à Levi Strauss pour cette analogie anthropologique est du meilleur goût. Mais cela ne va pas jusqu’à en faire une démonstration nominale. Même en Amazonie profonde on sait qui est avec qui. Et ils n’ont même pas Internet!
Il faudra donc attendre encore une fois un voyage aux USA de ces deux ministres-là pour en apprendre plus sur leurs compagnes respectives, grâce peut-être à un articulet d’un stagiaire français au «New York Times» ou à un éditorial francophobe du New York Post…
Décidement le droit à la vie privée en France est une notion obscure à géométrie variable! Dans ce pays on aime se gausser de ces Américains qui tiennent à avoir des politiciens officiellement mariés et toujours fidèles. En France tout ça n’ vraiment pas importance. Ce qui importe dans ce pays c’est le contraire : Le comment et le pourquoi on s’en fout, mais le “avec qui” ça c’est tabou. It’s soooo french.
J’ai lu que des journalistes français furent torturés ou emprisonnés naguère pour avoir dénoncer la guerre d’Algérie. Il faut croire que la notion de droit à la vie privée appliqué au personnel politique à aujourd’hui en France des conséquences autrement plus graves…
Chris3819 dit
D’un côté, le politique et l’exercice du pouvoir fascinent, et de l’autre, un élu ne va pas draguer en boîte ou sur meetic, donc il déjeune avec des journalistes.
Parmi les origines des accouplements politiques / journalistes, il y a la promiscuité professionnelle et leurs interactions, une éducation et un niveau social souvent proches, puis ce sont plus ou moins des métiers à « spectacle » en CDD où l’on pêche le chaland (l’auditeur ou l’électeur) en débitant n’importe quoi.
« [nos hommes politiques] choisissent leur compagne» Êtes-vous sûr que cela s’applique à Normal 1er ? Car ses femmes me semblent un peu « dirigistes», limites autoritaires.
skyhigh dit
Très intéressant mais très mauvais pour ma tension!!
@ luculus 69 : on s’en doutait mais en avoir la preuve c’est “énaurme”!!
Je vais faire circuler!
laborie dit
Ils n’ont plus la massue mais ils la traînent toujours par les tifs. Il y a les reproductrices avec lesquelles ils préparent leurs successeurs et les amazones qui les font reluire dans les relais-châteaux. Et c’est ainsi depuis toujours.
JMS dit
Ca se passe dans tous les milieux professionnels, depuis la boucherie et les employés de la voirie, jusqu’aux cadres supérieurs et aux politiques.
Ce qui est plus gênant effectivement est la collusion média et politiques.
luculus69 dit
Sauf que les “bouchers” ne dénnoncent pas l’existance de telles “magouilles” dans le millieu de la voirie…si vous voyez ce que je veux dire..les insultes bling bling a Sarko de la part de cette caste pourie ne vous ont jamais géné ?…même aujourd’hui ?..vous ne vous dites pas que les éléctions ont été truquées pires que celles de Chavez…?…non toujours pas…
JMS dit
Je ne sais pas si truqué est le mot que je choisirais, et y a eu évidemment vice du consentement des électeurs, par un mensonge systématique, sur les socialistes en tant que personnes, et sur leur programme.
Si vous appelez trucage la démagogie, l’outrance et les attaques personnelles contre Sarkozy nous sommes d’accord.
Mais ce n’est pas le mot que j’emploierais
luculus69 dit
les Socialiste ont “truqué” le processus démocratiques et continuent dailleurs..( http://www.dreuz.info/2012/09/video-jean-marc-ayrault-pris-en-flagrant-delit-de-magouille-par-le-petit-journal-jouissif/ ) ils trichent sur tout..a l’image de Mitterand, rappelez vous ce qu’en disait R.Barre, “un bandit de grand chemin”…
eetu dit
“… ne dénnoncent pas l’existance …”
1) Pourquoi tant de “n” ?
2) L’existance précéde-t-elle l’essance?
luculus69 dit
Cette “gauche” noséeuse me débecte au plus au point et depuis Mitterand c’est de pire en pire, …quand a la Presse Francaise elle est ca qu’était celle de l’URSS sous Staline..Nous allons encore au moins pendant 5 ans subir ces guignoles grotesques et hypocrites.;voir cette couille molle premier aux manches trop courtes parader comme une travelo repeint..avec a son bras une pouffe de la pire éspèce..mais chuttt tout ceci est normal parait il.
eetu dit
3) ” noséeuse ” : Sartre again?
luculus69 dit
“casse toi pôv con”
isa dit
Tout cela est fort intéressant et très intéressant, mai la première des raisons c’est tout simplement queles journaux et les télés, encore bien davantage, castent (pas au sens sociologique mais “photographique”) leurs journalistes.