Joseph Roth avant Joseph Roth | Causeur

Joseph Roth avant Joseph Roth

Quand le plus grand romancier autrichien pensait la politique

Auteur

Matthieu Baumier

Matthieu Baumier
est essayiste et romancier.

Publié le 17 juin 2017 / Culture

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joseph roth gauche droite

Joseph Roth, 1930. Wikipedia. Selbstauslöser.

Écrit par l’un des plus grands écrivains de langue allemande, Joseph Roth, auteur justement célèbre pour La Marche de Radetzsky, Gauche et Droite est une surprise. Quand on rencontre un livre exceptionnel dont on ignorait l’existence, c’est un choc. Gauche et Droite a été publié en Allemagne en 1929, et édité une première fois en France en 2000. Sans bénéficier de l’écho que son brio mérite pourtant. Un grand merci aux Belles Lettres de le rendre de nouveau aisément accessible.

Un monde qui disparaît

Ce livre a paru trois ans avant La Marche de Radetzsky, « roman-monde » par lequel Roth fait vivre de l’intérieur la chute de l’Autriche-Hongrie. Dans les pas d’une famille, au long de trois générations. Un roman qui fait penser, par exemple, de par son ampleur et la place de la famille, à d’autres chefs-d’œuvres comme Les Buddenbrook de Thomas Mann. Roth, c’est un écrivain de cette veine et de cet ordre-là. Il y a quelque chose de ces ambiances, celles d’un monde qui disparaît tandis qu’il était « le » monde : les sociétés bourgeoises germanophones d’Allemagne comme d’Autriche-Hongrie, Vienne et Berlin en somme. Joseph Roth est né en 1894 en Galicie, province austro-hongroise jusqu’à la défaite des Habsbourg durant la Première Guerre Mondiale. Du côté de l’Ukraine actuelle. Mort en 1939 à Paris, il  a vécu la charnière d’un siècle mais plus encore, celle d’un monde. La Grande Guerre est ce moment qui voit s’écrouler la « Belle Époque », et plus généralement le monde né du 19e siècle et de la Révolution industrielle. Écroulement particulièrement vif à Berlin et Vienne où il est aussi disparition des empires vaincus. Ce sont des modes de vie qui s’estompent, des mondes engloutis. Et ce sont ces moments que l’écriture de Joseph Roth fait vivre.

Paul et Théodore

Juif de langue allemande, Roth a déjà une dizaine de livres au compteur quand paraît Gauche et Droite. Il est alors à Berlin. La force d’évocation de ce que fut la Mitteleuropa saisit son lecteur, dans ce roman comme dans la suite de son œuvre. L’écriture de Joseph Roth, c’est le ton et la couleur d’un Berlin disparu. Familier, tant le monde englouti dont parle l’écrivain est inscrit en nous, européens. Et cependant étrange tant cela semble maintenant lointain. À peine un siècle et pourtant… Les grands textes ont peu à voir avec la temporalité, celle de leur écriture comme celle de leur lecture. Parlant de ces hommes d’un Empire disparu, Roth parle aussi de nous : « L’homme est tombé dans un trou et là, prisonnier du vide de son corps, il marche d’un pas lourd à travers la nuit ». Cet homme, c’est nous. Il n’y a pas véritablement de héros dans Gauche et Droite, même si le protagoniste apparemment principal en est Paul Bernheim, évoqué dès la première phrase du roman par un narrateur dont l’on ne saisira l’identité qu’à la toute dernière ligne : « J’ai gardé le souvenir d’une époque où Paul Bernheim promettait de devenir un génie ».

Il y a Paul, son frère Théodore aussi. Ils sont ennemis. Théodore flirte avec le nationalisme allemand völkisch, s’engage même. Il est raciste, antisémite. Paul, de retour de la guerre, fait des affaires, essaie de maintenir une entreprise familiale menacée par le développement d’un capitalisme nouveau fondé sur l’actionnariat. Un capitalisme qui donne le pouvoir économique à des aventuriers comme Brandeis, autre personnage essentiel du roman. Il y a les figures de femmes aussi, la mère, les épouses. Fortes personnalités, loin d’être effacées dans un monde bourgeois où les femmes apprennent à bien distinguer le mariage et l’amour. Une bourgeoisie, une économie familiale ancienne, un Empire s’écroulent, et les hommes anciens sont tenus à bout de bras par des hommes venus de nulle part, mariés à des comédiennes. Des hommes qui font les richesses nouvelles, comme Nikolas Brandeis, émigré russe juif.

Ecriture nostalgique

On peut percevoir de la nostalgie dans l’écriture de Roth. C’est surtout d’observation qu’il s’agit. À travers l’évocation des Bernheim, famille sur le déclin, comme de Berlin, où se situe l’essentiel du roman, Joseph Roth donne une chronique minutieuse de la société allemande et autrichienne de son époque. L’affrontement entre les deux frères Bernheim est aussi le tourbillon politique qui gangrène la République de Weimar. Une époque où un Hitler ou un autre arpentent les brasseries. Un monde traumatisé par la Première Guerre Mondiale, la défaite, l’effondrement. Mais un monde d’effervescence : politique, cinéma, théâtre, presse, cabaret, affaires, actionnariat, montée de la xénophobie, nationalismes… On pense à Jünger, et aux corps francs. Gauche et Droite est un très grand roman de langue allemande, ainsi qu’on peut le dire des romans de Thomas Mann. Et une sacrée belle surprise pour son lecteur.

Gauche et droite de Joseph Roth (Belles Lettres, 2017)

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 18 Juin 2017 à 21h40

      srul dit

      cher alte kaker,le dernier c’était à belleville l’internationale mais il n’existe plus,le plus difficile est de trouver a scheine aschkenaze qui sache cuisiner,mais c’est terminé,fais comme moi essaie toutes les recettes de ton enfance et,d’accord c’est long mais tu finiras par trouver n’oublie pas tu as jusqu’à 120 ans!

      • 18 Juin 2017 à 22h51

        Schlemihl dit

        yniaplu
        poil au doigt
        de restau
        poil au dos
        ni de pré
        poil au nez
        ou brouter
        poil au pied
        un herbage
        poil au page
        achkénaze
        poil au blaze
        c’ est fini
        poil au pli
        terminé
        poil au nez
        le nazi
        poil au ch’ti
        a gagné
        poil au nez

        Appel à tout le monde : ce monde de la vie de tous les jours , si familier si vulgaire , ce monde sans charme et sans beauté , regarde le bien . Le temps en fera une chose étrange et merveilleuse et on rêvera au bon vieux temps des Présidents Macron et Hollande , ou on pouvait manger du steak frites et boire du vin , ou la gare de l’ est à Paris existait encore . Regarde de tous tes yeux , regarde !   

        • 19 Juin 2017 à 6h56

          srul dit

          j’ai été caché ma mère en est revenue mon père non, les meilleures saucisses frites c’était à côté de la gare du nord.Alors oui je regarde,pour combien de temps c’est une autre histoire mais je vous aime bien et feriez surement un meilleur journaliste que tous ceux qui nous entourent!

    • 17 Juin 2017 à 21h19

      Schlemihl dit

      En 1900 l’ Europe a eu quatre capitales . Ce n’ étaient plus Athènes Rome Florence Paris Londres Amsterdam ….

      Les villes ou se passaient les choses , ou on essayait de penser l’ avenir , ou il y cherchait du nouveau , ou les hommes de génie se ramassaient à la pelle , c’ étaient Berlin Vienne Prague et Budapest . On les a toutes les quatre stérilisées comme au fer rouge , ce sont quatre trous de province. Et Prague et Vienne connaissent la honte d’ être des villes d’art vouées au passé .

      On les a haïes ces villes , Berlin l’ insolente , Vienne la cosmopolite , Budapest la cité pécheresse et la rêveuse Prague  . On les a eues . Les deux moustachus étaient d’accord pour détester Léningrad , redevenue Saint Petersbourg mais y trouve t on des Saint Pétersbourgeois ?

      Il y a une ville de France qui n’ est plus la capitale du monde mais qui tout de même …..Je crois qu’ils auront sa peau , en la détruisant ou en en faisant un musée . J’aimerais mieux un bordel . 

      Roth Zweig Freud Molnar Popper Koestler Hasek Kuntz Jan Weiss Kafka Landsteiner la relativité les quantas Gödel le Bauhaus l’ expressionisme …… Les civilisations peuvent mourir et il me semble que ça nous concerne un peu . 

      • 18 Juin 2017 à 1h37

        jst dit

        Et Musil ….

      • 18 Juin 2017 à 1h46

        jst dit

        Sans oublier Mahler. Et encore tant d’autres …

      • 18 Juin 2017 à 9h59

        Mangouste1 dit

        Sauf votre respect et en toute amitié, M. Schlemihl, votre post sent quand même un peu l’ashkénaze 

        • 18 Juin 2017 à 11h07

          srul dit

          heureusement y en a marre du couscous boulette de la boule rouge!seit mir gesind!

        • 18 Juin 2017 à 12h08

          L'Ours dit

          C’est pourtant meilleur que le gefilte fish.
          :o)

        • 18 Juin 2017 à 12h22

          Schlemihl dit

          Mangouste mon post sent seulement la vieille Europe assassinée ou suicidée . J’aurais pu citer Einstein Schrödinger Herzl Klimt Heisenberg Nemeth Laszlo Fritz Lang Murnau Mehring 

          Puisque on parlait de Joseph Roth j’ai cité surtout des écrivains . 

          Je voulais seulement dire que les civilisations sont fragiles , qu’elles reposent souvent sur un petit nombre de gens et qu’on peut les détruire . La plupart des gens n’ y feront même pas attention , sauf quand ils sauront d’ expérience qu’ils ont perdu quelque chose ( la sécurité le droit de se promener l’ ignorance de la faim ) . Et c’est dangereux d’ être attaqué par des barbares qui sont déjà là , à l’ intérieur . Hitler était de Linz et il haïssait Vienne . Les nazis n’aimaient pas Prague la Ville Dorée ou se corrompt la jeunesse , ils se méfiaient de Berlin .Staline né à Gori n’ aimait pas Saint Petersbourg . Le Klan n’aime pas New York et San Francisco . Pol Pot n’aimait pas les villes .

          Les Verts essayent de transformer les villes en musées et d’ en chasser les travailleurs . 
           

        • 18 Juin 2017 à 15h06

          Mangouste1 dit

          Schlemihl,

          Je vous taquinais et je suis parfaitement d’accord avec vous en ce qui concerne la Mitteleuropa, la fragilité des civilisations et le rôle moteur des villes… ce qui ne m’empêche pas d’être très heureux à la campagne, tout en les admirant de loin. :o) 

        • 18 Juin 2017 à 19h34

          Schlemihl dit

          Je ne suis pas difficile , un petit logis jardin à Paris dans une venelle donnant rue de la Mouzaïa ferait bien mon affaire , surtout si on y adjoint quelque humble logis rue de l’ Abreuvoir ou villa Léandre ou dans quelque coin ombreux du VIIème . Pourquoi être radin ? je prends tout me réservant de changer de terrier selon le caprice du jour . Et pour les grosses chaleurs de l’ été une fermette fleurie dans une forêt ( privée ) de Sologne ou un petit abri sur le Cher ou la Loire , Chenonceaux par exemple 

          C’est là que j’ écrirai cette oeuvre philosophique puissante que notre Univers et même d’autres attendent avec impatience , si la paresse m’en laisse le loisir .

          J’ inviterai les amis à prendre des bains de champagne avec des demoiselles vêtues de bracelets de saphirs et de colliers d’ émeraudes avant de prendre un repos mérité en dégustant du potage aux kneidlekh du gifilte fisch au raifort blanc et rouge , du caviar d’aubergine avec pain au cumin et matsé , du cou de poulet farci  et du pied de veau en gelée avec tranche de langue rouge aux cornichons et rasades de vodka de Pologne , avant le foie haché aux oeufs , le pain natté aux raisins 

          Savoir apprécier les bonnes choses , ça aussi c’ est la civilisation .

          Au fait est ce que quelque un sait si on trouve  un restaurant qui sert encore cela à Paris ? Il y a un traiteur ou on trouve du gekackte fisch et des strüdel dans le quatrième comme par hasard  mais un restau ….. Iniaplu !

    • 17 Juin 2017 à 16h57

      Didier Goux dit

      J’ai lu ce roman dans l’édition Seuil de 2000 (en même temps qu’une dizaine d’autres livres de Roth), à peu près au moment de sa sortie : je vais le relire de ce pas.

      Il ne faut pas non plus négliger ce que j’appelle les romans “juifs” de Roth (Comme Tarabas ou encore Le Poids de la grâce), complémentaires de ses romans “austro-hongrois”, dont, bien entendu, La Marche de Radetsky est le plus emblématique.

      • 17 Juin 2017 à 16h58

        Didier Goux dit

        Et, bien sûr, merci pour cette réédition aux Belles Lettres qui, c’est bien connu, ne publient que des livres de haute qualité…