Retour à “Madchester” | Causeur

Retour à “Madchester”

Là où les gosses de prolos réinventaient la musique

Auteur

Amaury Grandgil

Amaury Grandgil
anime le blog mesterressaintes.hautetfort.com

Publié le 09 juillet 2016 / Culture

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Ian Curtis, le chanteur de Joy Division (Photo : SIPA.REX40268485_000088)

Manchester Music City 1976-1996 écrit par John Robb, musicien et critique rock, ami de nombreux musiciens dont Morrissey ou Ian Curtis, est un peu différent des autres ouvrages du genre car il laisse la parole surtout à ses acteurs. John Robb a passé des années à les interroger et conservé des kilomètres de bandes qu’il a retranscrites ici, collant son micro sous le nez de ses camarades de galère ou de succès, s’installant dans une des « zones » de Manchester à la fin des années 60, cherchant le succès en fondant plusieurs groupes plus ou moins professionnels.

C’est à la fois l’originalité et le handicap de la chose, sa limite. Le procédé favorise les redites et surtout l’on n’y trouve pas la même dinguerie, l’excentricité de ceux de Nick Kent ou Richard Neville. Le style de John Robb est bien sage, un peu bourgeois ce qui est quand même le comble pour un bouquin se remémorant les figures de musiciens ayant eu pour but de secouer « l’establishment », de remuer les consciences, de les amener à la rébellion contre l’ordre établi.

Il décrit ainsi le moment où Manchester deviendra « Madchester » après le concert des Sex Pistols dans une des salles de la ville, une salle qui pour l’anecdote appartenait à une secte protestante presbytérienne… Ce concert montrera aux spectateurs qu’avec peu de moyens, un « ready-made » pas si éloigné dans l’esprit de celui de Duchamp, ils pouvaient arriver à s’éclater sur scène et faire bouger un auditoire. Des maisons de disques indépendantes se créent à Manchester sous l’impulsion de Tony Wilson producteur de David Bowie, souhaitant encourager ce mouvement dont naîtra le « post-punk » et la « new wave ».

Comme toujours dans ce type de livres ce ne sont pas encore tellement les considérations de l’auteur sur la musique -forcément très subjectives, pas obligatoirement pertinentes – le plus intéressant mais sa capacité à faire revivre une époque particulière, les années 70, une atmosphère sociale et culturelle très perturbée, en l’occurrence le début de « l’ère Thatcher » qui précipitera dans la rue des dizaines de milliers de mineurs, de chômeurs réticents, les ingrats, à l’avènement du bonheur ultra-libéral promis par la « dame de fer ».

Robb retrace les espoirs des gosses de prolos se passionnant, pour se consoler de la grisaille de leur quotidien, pour la « soul » en provenance des Etats Unis, l’imitant à tel point qu’un courant bien particulier de cette musique se créera à Manchester, le « northern soul ». Cette ville du Nord de l’Angleterre se perd dans les fumées industrielles, le béton des paradis urbains créés pour les ouvriers, des ingrats qui n’y sont pas heureux et dont les enfants n’auront que la musique pour échapper à un avenir sombre et sans espoir de retour. Le « funk » est pour eux un moyen de s’échapper en s’étourdissant dans les boîtes de Manchester, la première « The Factory », reprenant ironiquement une esthétique industrielle.

Au Nord, il n’y avait pas que les corons, et le bleu des yeux manquant à leur firmament, il y avait aussi des olibrius aux cheveux d’à peu près toutes les couleurs pour subvertir le réel… So enjoy ur fonk, No future and beat them all

Manchester Music City 1976-1996, John Robb, Ed. Rivages.

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