Johan Cruyff, lors de la demi-finale du championnat d'Europe de 1976 opposant les Pays-Bas à la Tchécoslovaquie (Photo : SIPA.AP21313481_000001)

Chérif Ghemmour est journaliste à So Foot. Il vient de publier aux Editions Hugo Sport  Johan Cruyff, génie pop et despote.

Causeur : « Génie pop et despote », c’est ainsi que vous définissez Johan Cruyff, dans le titre de votre ouvrage qui constitue la première biographie française du célèbre footballeur néerlandais. Pouvez-vous, dans un premier temps, nous expliquer en quoi Johan Cruyff est génial ?

Chérif Ghemmour : Le génie de Cruyff comporte trois dimensions. Il a été un joueur et un entraîneur d’exception, notamment à la tête du FC Barcelone, surnommé la « Dream team » à l’époque. Il est aussi l’inspirateur du football moderne, ce qui en fait le père spirituel du football espagnol actuel, à travers l’équipe nationale qui a gagné la coupe du monde 2010 et deux championnats d’Europe (2008, 2012) mais aussi du Barça. La nouvelle école du football espagnol, qui a été copiée et imitée dans tout le reste de l’Espagne, c’est le Barça de Guardiola. Et ce dernier est le fils spirituel direct de Johan Cruyff. Il était arrivé en équipe première du Barça au début des années 90 par la volonté de Cruyff alors qu’il jouait dans les équipes réserves. Guardiola, dont Cruyff avait fait son capitaine, revendique d’ailleurs lui-même l’héritage en mettant en pratique les préceptes de jeu cruyffiens.

Cet aspect tridimensionnel de Johan Cruyff est unique. Aucun autre acteur de l’histoire du football n’est doté de cette épaisseur. Il y a eu des grands joueurs qui sont devenus par la suite de grands entraîneurs, même s’il y en a peu. On peut citer Mario Zagalo et Franz Beckenbauer qui ont gagné la coupe du monde en tant que joueur et en tant qu’entraîneur. Mais s’ils ont gagné avec talent, ils n’ont pas laissé un héritage doctrinal. Alors que Cruyff a une véritable réflexion sur le foot. Comment doit-on jouer ? Comment doit-on s’entraîner ? Quelles sont les erreurs à ne pas commettre ? A tel point que cet aspect doctrinal a beaucoup influencé la pédagogie du football aux Pays-Bas. Lorsque, entraîneur de l’Ajax d’Amsterdam, il s’exprimait sur la tactique, ses recommandations étaient reprises le dimanche suivant dans les clubs amateurs néerlandais !

Le personnage a aussi une dimension « pop ». Les cheveux longs, les Beatles… Johan Cruyff est un enfant de la fin des années 60, l’époque de mai 68 en France, des « provos » aux Pays-Bas. Peut-on le qualifier de « libéral-libertaire » ?

Né en 1947, Cruyff est en effet de la génération du baby-boom qui a, par la force du nombre, provoqué ce bouillonnement et bousculé le « vieux monde », la « vieille société » dans les années 60. Cruyff fait totalement partie de ce bouillonnement qui est aussi politique. Mais il se distingue des mouvements libertaires de type gauchiste. En fait, il serait même plutôt de droite autoritaire sans être réactionnaire. Il faut un chef, des gens qui commandent, et des gens qui obéissent.

Déjà son côté despote !

Oui, on l’a souvent considéré à tort comme un grand esprit de gauche, issu du mouvement libertaire. Ce n’est pas cela du tout. Comme les Beatles, les Stones, qui ont aussi, par la musique, donné des coups fatals au « vieux monde », il fait partie des figures iconiques de l’époque. Mais même s’il fait partie de ce tableau, Cruyff n’est pas révolutionnaire. Il ne remet pas du tout en cause l’ordre établi : les valeurs de l’ordre, du travail, de l’argent. L’argent est justement un des marqueurs essentiels de son esprit libéral-libertaire. Dans une société néerlandaise plutôt austère (« on travaille et on se tait »), Cruyff est plutôt flambeur et revendique le fait de gagner beaucoup d’argent. Comme il est très talentueux, il exige en contrepartie d’être très bien rémunéré. Mais cela prend avec lui des proportions inimaginables : il renégocie sans arrêt ses contrats à la hausse. Cet appât du gain est sans doute la première cause du fait qu’il n’a jamais vraiment été très populaire aux Pays-Bas.

Vous racontez aussi le fameux « incident de la piscine », qui a manifestement beaucoup compté dans la carrière professionnelle de Johan Cruyff…

A la coupe du monde 1974 en Allemagne, entre deux matches du second tour, la presse allemande révèle qu’une soirée a été organisée par Johan Cruyff à l’hôtel des joueurs, laquelle se serait terminée par une orgie au bord de la piscine avec des jeunes femmes. Ce qui est certain, c’est qu’effectivement les joueurs se sont retrouvés nus et avec beaucoup d’alcool au bord de cette piscine. Mais ensuite, c’est l’omerta. Aucun joueur ne souhaite s’exprimer. Les versions divergent. L’un des journalistes qui a révélé l’affaire dit que ce n’est pas allé plus loin. D’autres disent au contraire qu’une orgie a bien eu lieu.

Toujours est-il que dans les jours suivants, les épouses des sélectionnés néerlandais se sont emparées de l’affaire, dont Danny, la femme de Cruyff. Il semblerait qu’elle ait mis une grande pression sur lui pour connaître la vérité, lui demandant des comptes, passant des heures au téléphone avec lui. Johan Cruyff, malgré son personnage charismatique et son côté séduisant et playboy, avait une vie de famille très rangée. Cet incident dans sa vie de couple pourrait expliquer son mauvais match contre l’Allemagne en finale. Je pense que ça a pu avoir un effet sur lui, comme sur d’autres joueurs de la sélection « Oranje ». Il y a d’ailleurs eu, après cette coupe du monde, beaucoup de demandes de divorces chez les épouses de joueurs de la sélection des Pays-Bas.

Non seulement cet incident de la piscine a pu priver les Pays-Bas de la victoire en coupe du monde 74, mais peut-être aussi en 78 puisque vous expliquez que Danny Cruyff a beaucoup fait pression sur son époux pour qu’il ne participe pas à la compétition en Argentine. Vous en faites la principale raison de sa défection, éliminant au passage la légende qui voudrait qu’il ait boycotté le régime de Videla !

Ce « boycott » est une invention à la fois des médias et des grands admirateurs de Johan Cruyff. Lui n’a jamais dit qu’il n’irait pas pour des raisons politiques. Il l’expliquait par une grande fatigue, des blessures, la lassitude. Et effectivement, il faut ajouter l’influence de son épouse qui, échaudée par l’incident de la piscine en 1974, a tout fait pour qu’il n’aille pas en Argentine. Le sélectionneur de l’époque a d’ailleurs révélé que Cruyff était venu le voir pour lui dire qu’il participerait aux éliminatoires mais qu’il ne jouerait pas ensuite en Argentine, car sa femme ne souhaitait pas qu’il parte. Il y a peut-être eu d’autres raisons inavouables, des histoires de business, mais l’histoire du boycott politique est effectivement une fable.

Comment peut-on évaluer le rôle de Cruyff dans les actuelles revendications indépendantistes de la Catalogne ?

Cruyff et la Catalogne, c’est une relation ambiguë. On se demande toujours qu’elle est la part de sincérité et celle de calcul. D’abord, il vit en Catalogne. C’est un signe fort. Il a vraiment et très vite compris le particularisme catalan. Il connaît bien son histoire, et notamment le fait qu’elle a été une province martyre pendant le franquisme. Quand il est arrivé comme joueur en 1973, Franco était toujours au pouvoir. Lorsque qu’en 1974, il gagne 5-0 sur le terrain du Real Madrid, il sait que c’est une victoire politique. Le rival madrilène est considéré comme le club du pouvoir, même si c’est historiquement inexact. La même semaine, son fils naît et il souhaite le prénommer Jordi, ce qui est rigoureusement interdit par la loi espagnole. Tous les signes de la « catalanitude » étaient interdits. Il a gagné là respect et admiration éternelle de la part des Catalans. En revanche, Cruyff ne s’est jamais prononcé politiquement. Il ne s’est jamais engagé pour un parti. Entre la droite et la gauche, il ne se prononce pas car, comme Zidane plus près de nous, il a compris que prendre parti pour 50%, c’est s’aliéner l’autre moitié. Mais il a tout de même été sélectionneur de la Catalogne pour des matches honorifiques.

Mais en faisant du Barça ce club dominateur, n’a-t-il pas influencé et encouragé la fierté catalane et par là, ce retour aux revendications indépendantistes ?

Il a en effet exalté la fierté catalane avec le Barça mais il ne l’a jamais traduit en discours politique. Il n’a jamais dit : « Ceci est une grande victoire du Barça contre le centralisme madrilène. » Il est possible qu’il ait soutenu un jour un candidat dans une élection partielle mais c’est tout. Un exemple très précis : il a été conseiller du président du Barça dans les années 2000. Laporta est un authentique indépendantiste. Pas autonomiste ! A ma connaissance, Cruyff n’a jamais relayé le discours indépendantiste de Laporta, alors qu’ils s’entendent très bien. On peut en conclure qu’il a joué indirectement un rôle, en faisant du Barça un vecteur sportif et culturel de la « catalanitude ». Ayant fait de ce club l’un des meilleurs du monde, il a forcément exalté la fierté catalane. Il en a donc fait un argument, à son corps défendant, pro-indépendantiste.

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David Desgouilles
est blogueur et romancier.Responsable du blog politique "Antidote" sur Causeur.fr, il a grenouillé un peu dans la politique, surtout pendant les années 90. Prochain livre à paraître en 2019: Leurs guerres perdues (Éditions du Rocher) Derniers livres parus : Dérapage (Éditions du Rocher) / Le bruit de la ...
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