Les Jeux olympiques n’ont pas créé l’exploit sportif | Causeur

Les Jeux olympiques n’ont pas créé l’exploit sportif

Les champions ordinaires de Napoléon

Auteur

Irène Delage

Irène Delage
chef du service de Documentation de la Fondation Napoléon

Publié le 12 août 2016 / Histoire Sport

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napoleon jeux olympiques

La Grande armée. Wikipedia.

Ce 31 août 1904, bien qu’arrivé deuxième, Tom J. Hicks remporta le marathon aux Jeux olympiques de Saint-Louis, aux Etats-Unis, son concurrent Fred Lorz se voyant disqualifié pour avoir fait une partie du circuit en voiture. Mais le vainqueur fut loin d’être exemplaire. Épuisé par une chaleur et un taux d’humidité asphyxiants, Hicks se rendit coupable de dopage en ingérant, pendant l’épreuve même, sulfate de strychnine, blancs d’œuf et… cognac. Un recours, regrettable, à un cocktail expérimental (!) qui ne remet cependant guère en cause, ici, le dépassement de soi.

Depuis la naissance du sport moderne au début du XXe siècle, nous vibrons devant ces « exploits » et admirons les athlètes qui les réalisent et finalement nous inspirent. Mais en d’autres temps, d’autres lieux et surtout d’autres circonstances, des hommes sortis de leur quotidien ont dépassé leurs limites physiques et psychologiques. Les soldats de Napoléon ne dédaignèrent pas un peu d’eau de vie. L’usage de tels breuvages de courage avant de s’engager sur les champs de bataille est connu, mais il leur permit aussi d’avaler de nombreux kilomètres à travers l’Europe. Car l’Empereur gagna ses campagnes tout autant grâce à ses qualités de stratège et aux vertus guerrières de ses hommes, qu’à la constance de ces derniers à marcher des heures durant, pour rejoindre les lieux d’affrontement : déplacer rapidement une grande masse d’hommes, pour surprendre l’ennemi et combattre en nombre, était un véritable enjeu. Assurer de bonnes conditions à ces efforts en était un autre.

Des kilomètres à pied, ça use…

Les soldats nouvellement incorporés dans les armées napoléoniennes, même habitués à de rudes travaux physiques dans leur vie civile, allaient devoir se former à la marche militaire, au rythme réglementaire de trois à quatre kilomètres par heure, jusqu’à douze heures d’affilée, des haltes étant préconisées toutes les heures et demie, et les repos d’étape tous les quatre à six jours. Chaussés d’une paire de souliers de mauvais cuir et dont les pieds droit et gauche étaient indifférenciés, ils étaient lourdement chargés d’un barda de vingt-cinq à trente kilogrammes sciant les épaules, blessant le dos, et revêtus d’uniformes mal coupés, en draps de laine de mauvaise qualité, séchant mal une fois trempés. Au fil du temps et des lieues, à défaut de pouvoir compter sur les approvisionnements réglementaires (les chaussures devaient servir trois ans ou mille kilomètres), les hommes durent faire preuve d’inventivité, pour adapter la pointure générale des chaussures (il n’existait que trois tailles) à leurs pieds, remplacer la semelle déchirée par du carton ou tout autre matériau, et protéger leurs pieds nus sans chaussettes, notamment avec un mélange d’eau de vie (encore elle) et de jaunes d’œufs. Leurs corps mis à mal par ces marches interminables, certains soldats se seraient résolus, le soir, à se frictionner les jambes avec un peu de leur ration… d’eau de vie, bien inutile cependant quand ils souffraient de fracture de fatigue. Après quinze ans de service, les plus chanceux auraient parcouru plusieurs milliers de kilomètres. L’idée courrait dans les rangs, développée dans un petit écrit de propagande qui vantait en 1805 La vie du soldat français, que « Les soldats français vont si vite, qu’ils n’ont pas le temps d’être tués. L’Empereur a trouvé une nouvelle méthode pour faire la guerre ; il ne se sert que de nos jambes, et pas de nos baïonnettes… Désormais les soldats français sont éternels, et l’on ira à l’armée pour sa santé.  »

Les jambes étaient examinées avec attention lors des visites médicales validant l’incorporation des nouveaux soldats. Près de 2,5 millions d’hommes furent enrôlés dans les armées napoléoniennes, suivant le mode de la conscription, établie par la loi du 19 fructidor an VI (5 septembre 1798) : « la conscription militaire comprend tous les Français depuis l’âge de vingt ans accomplis jusqu’à celui de vingt-cinq ans révolus. (…) En sont exemptés les hommes mariés, ou veufs avec enfants. » Lors des visites médicales, les hommes dont la taille était inférieure à 1,598 mètre étaient les premiers écartés. Mais, la majorité des Français étant petits, la taille minimum requise fut abaissée en 1804 à 1,544 mètre. Les cas d’exemption pour raisons médicales étaient nombreux, certains évidents comme la privation de la vue, la surdité ou la perte d’un membre, d’autres circonstanciés comme l’absence de canines ou d’incisives empêchant de déchirer les cartouches ou celle de l’index droit. En contractant un mariage arrangé, en entretenant une mauvaise plaie, voire en se mutilant, certains tentaient d’échapper à la guerre. Étaient écartés également, ceux aux jambes de mauvaise conformité, tordues ou marquées par des varices. Aussi, pas de variqueux au service de Napoléon !

70% des veinotoniques consommés en France

Cette sélection semblerait avoir eu des répercussions, inattendues, jusqu’à nos jours. En 1999, une étude était commandée par l’Observatoire National des Prescriptions et Consommations des Médicaments, pour comprendre la consommation importante de veinotoniques en France. En 1997, ces derniers représentaient 3,8 % des ventes de spécialités remboursables, soit près de 3 milliards de francs en 1997 (prix fabricant hors taxe), ce qui correspondait à un coût d’environ 1,6 milliard de francs pour les régimes d’assurance maladie. Et la France constituait alors 70 % du marché mondial. Des études révélaient par ailleurs le caractère héréditaire des insuffisances veineuses, touchant les femmes comme les hommes. Au détour de son ouvrage sur des Histoires insolites qui ont fait la médecine, le professeur Jean-Noël Fabiani nous rapporte une hypothèse historique sur cette particularité française : les critères de sélection des soldats de Napoléon, laissant retourner à leur vie civile, travailler et fonder une famille, des hommes aux jambes défaillantes, pourraient être à l’origine de cette évolution. Un héritage qui peut compliquer la pratique de millions de Français de plus en plus adeptes de la course à pied : suivant une étude commandée en 2016 par la Fédération française d’athlétisme, 12,5 millions de coureurs ont pratiqué chaque semaine en 2015. Ça promet…

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 14 Août 2016 à 18h38

      IMHO dit

      La Grande Armée n’était pas si mobile que ça: en 1805, elle a quitté Boulogne le 29 août et elle a franchi le Rhin le 26 septembre,; aprèss trois jours de repos (selon Wiki), ce qui fait aujourd’hui 588 km par le chemin le plus court. Supposons que ces 588 étaient 700 en 1805, cela fait 700: 26 = 27 km par jour seulement.
      Il faut se souvenir que les soldats devaient faire leur soupe en arrivant à l’étape et d’abord trouver de quoi la faire, du bois par exemple.
      En 1914 encore l’Armée Française n’avait pas de cuisines roulantes, une commission en parlait depuis sept ans, et certains militaires n’y étaient pas favorables, tenant la confection de la soupe du soir pour nécessaire à l’esprit de corps de la section .

      • 14 Août 2016 à 19h17

        expz dit

        Oui,effectivement, je n’ai pas cherché à vérifier.Cependant, la distance va jusqu’à Austerlitz avec le poids et la qualité de l’équipement d’époque:fusils,barda,chaussures…Incomparable avec celui d’aujourd’hui.En fait,le facteur premier de mortalité fut les maladies.(Plus tard,nombre de jeunes recrues qui ne suivaient pas le rythme préférèrent se suicider ou “disparurent”…).
        La vitesse de la grande armée a néanmoins surpris les Autrichiens qui n’ont eu que le temps de se retrancher dans Ulm et de capituler.Par contre,Napoléon a dicté tous les ordres de marche,les étapes,les approvisionnements jusqu’au niveau du bataillon.Evidemment,comme l’intendance ne “suivait pas”,c’est par le vol,pillage…etc…qu’ils se nourrissaient.Mauvais souvenirs en Allemagne…
        En 1914,outre les 5 litres de vin nécessaires pour le quotidien,le fantassin devait transporter son fagot de bois pour le soir en plus de son barda…

    • 12 Août 2016 à 20h05

      expz dit

      J’ai lu les “mémoires du sergent Bourgogne”retraçant la campagne de Russie,écrit vers 1830.Au préambule,il effectue d’abord le trajet Valladolid/Niémen sans s’appesantir puis Niémen/Moscou à pied -,ensuite il raconte sa retraite apocalyptique,(toujours à pied:mais sans nourriture,cette fois car ils avaient préféré emporter un butin…). On a du mal à croire qu’il ait pu survivre à tant d’épreuves.Cependant,étant de la Garde,il avait été soigneusement sélectionné.
      Certains auraient calculé qu’ils avaient parcouru à la même vitesse la distance Boulogne/Austerlitz que la 3e armée de Patton Normandie/Paris (me semble-t’il). Le problème des chaussures c’est que les fournisseurs ne faisaient pas leur boulot (dépôts non pourvus et détournement des fonds),Napoléon menaça de les fusiller à plusieurs reprises,mais n’en eu jamais le temps.
      Cependant l’ armée de 1805,n’était plus celle de 1809 et encore moins de 1812,les jeunes recrues n’avaient pas les capacités d’endurance de leurs ainés (sauf ceux sélectionnés de la Garde-honnis car mieux soignés et souvent mieux nourris-). Les taux de dispersions (désertions,abandons…)étaient exorbitants ,Napoléon ne pouvait plus manœuvrer à sa guise.

    • 12 Août 2016 à 19h03

      DG511 dit

      Les exploits sportifs ou autres ont toujours existés, par exemple:
      le record de montée de la côte du Mont Ventoux: 18 kms!
      Dont serait détenteur un coureur du Faouët (56): Jean Le Guilly, depuis 1954! 
      Il carburait grâce à un mélange savamment dosé à des proportions, connues que de lui-même: “louzou-raêd” (strychnine) et “lagout-chistr” (gnôle).
      Durant les étapes, il lui arrivait, pendant la nuit, d’enjamber sa bécane et de faire 10, 20kms sinon il était tétanisé!
      Plus tard, le 13 juillet 1967, un anglais prometteur tombait de son vélo au milieu de cette côte, on le remit sur sa selle, il retomba peu après, l’ambulance vint, il y est mort.
      Son EPO à lui était du Maxiton, un amphétamine connu de toutes les armées pendant la WW II!
      Les allemands la nommaient “pervitin, les anglais “éphédrine, les japonais Philoton.
      C’est ainsi que nous fûmes battus en mai 40.
      Je travaillais à mi-temps, à l’époque mi 67, chez mon père, de 07h à 19h, mi-temps quoi! et de 21h à 01 h je bossais sur mes cours….
      Il fallait tenir le coup, le toubib de mon père me prescrivit ce louzou très connu à l’époque, à des doses progressives: 1/4 de cachet, 1/2, 3/4, un entier puis dissous directement dans la veine, et là: waouf, çà repartait comme en 14, comme un coup de “paôtr-saout” (clôture électrique), l’horloge marquait midi juste, la copine du moment ne se plaignait ou plutôt si!
      Dès la lecture du journal sur Simpson j’ai tout arrêté, sur un éclair de lucidité..!
      En automne, ces jolis champignons, qu’on appelle amanite tue-mouches à tête rouge, constellée de points blancs, vous en épluchez la cuticule (le dessus), vous la mettez à sécher sur un radiateur et, de temps à autre, vous en mastiquez un petit peu: effet garanti…..! 

      • 12 Août 2016 à 19h41

        expz dit

        “C’est ainsi que nous fûmes battu en Mai 40″:Effectivement,j’avais lu une anecdote sur un équipage de panzer trop aventuré et capturé-endormi- par les Français,ils avaient combattu pendant 4 jours (il me semble…)non stop et tenaient grâce au “dopage”…(Évidemment,ils avaient surtout une volonté de vaincre qui a-comme trop souvent,hélas- très largement manqué aux Français…Mais c’est un autre débat).

      • 12 Août 2016 à 19h49

        Wil dit

        DG511 dit”Dès la lecture du journal sur Simpson j’ai tout arrêté, sur un éclair de lucidité..!”
        Homer Simpson?
        https://www.youtube.com/watch?v=C1SGPVyARkE
        Ok je sors.;-)

        • 12 Août 2016 à 21h03

          DG511 dit

          Tom, il se prénommait Tom le Simpson d’alors et pour les copines d’époque encore on ne mettait pas une heure à faire un créneau. :-))
          Pour les cours c’était parce qu’après l’armée j’avais décidé de reprendre les études laissées de côté because que les Frères à rabat blanc et soutane, d’alors, entre les dents, des fois, la soutane…!
          Ensuite j’ai mal tourné, je suis devenu architecte..
          Nul n’est parfait…..
          cqfd  

        • 12 Août 2016 à 23h59

          Wil dit

          Rien compris en dehors que vous êtes devenu architecte.
          Pas grave.;-)

        • 13 Août 2016 à 0h08

          Wil dit

          Que vous soyez architecte m’a fait penser à ça.
          Cadeau.
          https://www.youtube.com/watch?v=3BdD5y6s2Bw

        • 13 Août 2016 à 11h02

          DG511 dit

          réponse à Wil: 
          - les “préliminaires” ne duraient pas “une heure de créneau” pour se garer….
          - Quant à la soutane entre les dents, c’est pour dire que, pour faciliter la chose “ils” se la mettaient, entre les dents, leur soutane à ces pédophiles de Frères…
           - Pour les journées à mi-temps, de 07:00 à 19:00 = 12:00 heures de travail, c’était donc à mi-temps, on rajoute: de 21:00 à 01:00 = 4:00 heures cela fait donc: 12 + 4 = 16 heures de travail, d’où le “besoin d’un “startigenn”, le Maxiton, très connu des étudiants après les armées précitées “aidait”, un peu…. 
          cqfd
          - en tous cas grand merci pour le morceau de Billy Joël mais c’est qui le saxo? J’en suis resté à Sidney Bechet, Acker Bilk ou Chris Barber…… :-)) 

    • 12 Août 2016 à 18h48

      bartolomee dit

      Mme Delage,

      Merci pour cet article passionnant. Je me pose une question à laquelle vous pourrez peut être m’apporter votre éclairage.

      Entre les exemptés de l’ère napoléonienne et 1997, il y eut la saignée terrible de 1914-1918. Or, il m’avait semblé comprendre en relisant Roland Dorgelés tout à fait récemment que les médecins militaires de la Grande Guerre étaient finalement assez peu “limitants” dans les critères médicaux d’aptitude au front et aux tranchées.

      Cet épisode ne vous semble pas infirmer la thèse du Pr Fabiani ?

    • 12 Août 2016 à 18h30

      Cardinal dit

      Serait ce pour cela que Emmanuel Macron a appelé son mouvement :
      “En Marche” !
      Ammanuel Macron bonapartiste ?

    • 12 Août 2016 à 15h46

      Wil dit

      Très instructif et donc intéressant.Merci.

    • 12 Août 2016 à 14h22

      thd o dit

      “Les soldats de Napoléon ne dédaignèrent pas un peu d’eau de vie.”

      Quid de l’oignon ?

      https://www.youtube.com/watch?v=5nzRd1Il59w&list=RD5nzRd1Il59w