Jeux interdits
Beijing Coma de Ma Jian
Publié le 25 août 2008 à 17:10 dans Culture
Mots-clés : Livres
Les Jeux Olympiques finis, nous intéresserons-nous enfin à la Chine ? Pour être omniprésent sur nos écrans, les podiums et dans nos supermarchés, le pays le plus peuplé du monde n’en demeure pas moins un mystère. Y compris en librairie : Les habits du Président Mao de Simon Leys ne sont plus tout neufs, et plus personne, de Pierre Loti, ne lit Les derniers Jours de Pékin. Qui, du reste, s’appelle désormais Beijing.
Bref, à force de ressasser que la Chine changeait – sans toutefois vraiment changer, tempéraient les sinologues… – nous n’avons pas pris la mesure de ce qui s’y est réellement passé depuis vingt ans. Depuis la révolte de Tiananmen, en fait. Souvenez-vous : il y avait là de jeunes contestataires qui allumaient des bougies, dansaient sur Simon & Garfunkel et s’embrassaient fort peu chinoisement entre deux grèves de la faim. Une fois leur statue de la Liberté en plâtre élevée, le pouvoir les dispersa dans un bain de sang, le 4 juin 1989. Et nous en sommes restés là, à cette image d’Epinal – celle du petit bonhomme avec son sac à commissions, tentant d’immobiliser le premier d’une longue colonne de blindés.
Depuis ? Eh bien, depuis, répondront les experts, la Chine a récupéré Hong Kong, quadruplé son PNB, mis la main sur une partie de l’Afrique, fait monter le cours de toutes les matières premières, etc., etc. Mais pour décrire ces deux décennies de bouleversements, pour les raconter autrement qu’avec des chiffres si vertigineux qu’ils ne nous parlent guère, il fallait un roman – et un roman hors norme : Beijing Coma. Copieux, intime, nerveux, c’est un roman “à la russe” par sa longueur et l’imbrication des destins de personnages aux noms imprononçables ; il tient aussi du pavé américain pour sa crudité, ses détails, et sa construction en flash-back.
Le roman, justement, commence à Tiananmen, où le héros est plongé dans le coma par la balle d’un policier. Le récit suivra sa lente émergence, les bribes de sa mémoire retrouvée seront confrontées à des scènes d’une vie qui continue, frénétiquement, dans un pays à l’indestructible vitalité. Entre l’époque où “il fallait baisser les yeux quand on croisait un étranger” et les préparatifs des Jeux, où il s’agira désormais de leur en mettre plein la vue, Beijing Coma raconte la résurrection d’une nation traumatisée par les dizaines de millions de morts du maoïsme, un pays soudain pris d’une frénésie d’enrichissement et d’un chauvinisme inouï. Sexe, prolétaires errants, passion du jeu, trouille du flic et culte du fric, chambardements dans les familles : voici les entrailles, fumantes et vivantes, de la Chine nouvelle. Et, bien sûr, pas plus pour la Chine que pour le héros comateux, l’histoire ne s’en tiendra là : “Ceci n’est pas un bref éclair de vie avant la mort. Ceci est un nouveau commencement.” Bien d’autres surprises nous viendront d’Orient… Nous l’avons peut-être longtemps ignoré mais, en vingt ans, dans tous les domaines, et sur tous les tons, la Chine aura beaucoup tremblé. A nous de nous réveiller.
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L'auteur
David Martin-Castelnau est grand reporter.
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Curieux dit
Je lirais le livre de Jian Ma.
Parce que j’ai vu en Chine un peuple passionné de vivre. J’entend vivre, manger, s’amuser, s’aimer et… travailler (comme en France pendant les trente glorieuses).
Tout ce que notre vieux pays n’a plus l’air de vouloir faire, coincé entre son taux de cholestérol, sa peur du risque ou sa peur d’être exploité par un “hyperlibéralisme”.
C’est vrai qu’on doit craindre les chinois, comme les vieux craignent la jeunesse.
Ludovic Lefebvre dit
Peu importe, Pascal, je n’exclus pas la possibilité que vous ayez tous deux raison. Je donne un point de vue avec les informations dont je dispose, un sentiment, mais ne suis ni géopolitologue, ni voyant. Et puis, un désir d’une Russie de retour en occident, une méfiance de ce qui est donné pour argent comptant pervertissent probablement ma pensée.
Pascal dit
@Ludovic,
je n’avais pas encore lu l’article de Sitbon -juré!-, sur la Russie,avant de répondre à votre commentaire.
Croix de bois,croix de fer,si je mens,je vais en enfer…
Pascal dit
Mon cher Ludovic,
ce n’est peut être pas tant l’Europe que la Russie qui aurait tout à craindre des appétits de son voisin chinois dans le futur et de ses tentations d’espace vital.
Comment fera la Russie,à la démographie déclinante,pour contrôler son immense territoire et résister aux exigences territoriales de la Chine,un jour,qui sait?
Elle deviendra peut être à son tour une proie tentante pour ses voisins.
Ludovic Lefebvre dit
Après m’être dit froidement que sans ces dizaines de millions de morts du maoïsme, cher à Sollers et Gérard Miller, ils ne seraient pas loin de deux milliards aujourd’hui, j’ai pensé qu’il fallait leur laisser par raison le Tibet avant qu’ils ne choisissent l’Europe, car à un tel niveau de population, il devient difficile de ne pas croire à la théorie de l’espace vitale.
De quoi commencer à croire au péril jaune version Louis-Ferdinand Céline.
Je n’ose écrire : encore un article des plus intéressants de David Martin-Castelnau de peur d’être taxé de flagornerie, pire de posteur qui attribue des notes et pourtant.
Je lirai Ma Jian malgré son nom ridicule étant autant fan de littérature russe qu’Américaine et me prenant d’affection pour l’épique en ces temps d’introspection exacerbée (tiens, je recommande les “chroniques du crime” de Mikaël Connelly, particulièrement à des journalistes puisqu’il y relate sa chronique juidiciaire du South Florida Sun-Sentinel et du Los Angeles Times) .
Qui ose ne plus lire Pierre Loti ?
La Chine, le dar al Islam qui se tend même au Pakistan, la Russie, l’économie américaine de plus en plus agressive, la déliquescence de l’Europe, Israël pour qui ce n’est jamais le repos chabbatique avec le voisinage qui ne se calme jamais… “pour vivre heureux, vivons caché”, mais où ? Même la banquise fond.