Flickr, Carlos Seo

Légal ? Sans doute. Légitime ? Là, ça coince. Quant au principe d’égalité, je vous laisse répondre. La candidature de Jean Sarkozy à la tête de l’Epad soulève des problèmes qui sont au cœur de la culture politique française. Au-delà de la dimension personnelle – le clan qui pousse son dauphin – l’enjeu est le processus démocratique lui-même. Comme l’ont dit et répété le principal intéressé et ses partisans, il n’est nullement question d’une nomination mais bien d’une élection.

La question de la compétence des élus est un terrain difficile voire dangereux. En principe, le suffrage universel confère une légitimité qui ne dépend ni des compétences ni de l’expérience. À 28 ans, Nicolas Sarkozy a été élu maire de Neuilly alors que son CV l’aurait écarté d’emblée d’un appel à candidature pour un poste subalterne dans l’administration de cette même ville. Le principe selon lequel un homme peut être président de la République même s’il n’a aucune des qualités requises pour devenir son directeur de cabinet est une condition sine qua non de l’existence d’une démocratie saine. Les postes considérés comme politiques et occupés par des élus sont, par définition, ouverts à chaque citoyen adulte possédant un casier judiciaire vierge, et c’est très bien comme ça. Sinon, les conditions préliminaires pour une candidature deviendraient tôt ou tard un moyen de restreindre davantage l’accès déjà limité à la classe politique. Contrairement aux usages dans le service public ou privé, une candidature politique comme celle de Jean Sarkozy à la tête de l’Epad n’exige aucune compétence objective du candidat et ses qualités n’entrent en jeu que dans un deuxième temps, au moment de la campagne électorale.

Le problème, c’est que la culture politique française avec ses élites – dont la classe politique – majoritairement formées par d’excellentes écoles, entretient une dangereuse ambiguïté entre les techniciens et les hauts fonctionnaires d’un côté et les politiques de l’autre. Tous sortent des mêmes écoles – du même moule, pense l’opinion. La réputation désastreuse des hommes politiques et celle, tout de même meilleure, des hauts fonctionnaires font penser à beaucoup que l’on serait mieux gouverné par des experts recrutés sur concours que par des politiciens élus sur des promesses « qui n’engagent que ceux qui les écoutent ». Et d’ailleurs, certains pensent même que les promesses électorales devraient avoir le statut d’engagements contractuels. Le bonheur serait donc d’être gouverné par de brillants PDG avec lesquels on signerait un contrat avec à la clé, pourquoi pas, des bonus et des malus. Seulement, on a vu que ces techniciens de haut niveau et autres PDG expérimentés n’en menaient pas large quand le système financier mondial menaçait de s’effondrer.
Retour à la case départ : impossible d’échapper au politique ni à la politique, et donc à une définition assez vague de la compétence – de ce point de vue, Jean Sarkozy commet une erreur quand il dit qu’il fait ce « métier » par passion. Car justement, la politique n’est pas un métier.

Après avoir brossé le fond du décor, il est temps de passer aux pinceaux fins pour introduire quelques nuances. Dans une démocratie, il y a élections et élections. Si le suffrage universel a le dernier mot, par le jeu des cascades d’élections par les élus, plus on s’éloigne du peuple souverain et plus on perd en légitimité. C’est pour cette raison que le Sénat est inférieur à l’Assemblée nationale, et que celle-ci a en France un problème vis-à-vis du président de la République. Jean Sarkozy, quant à lui, a été élu par le canton de Neuilly-Sud pour siéger au Conseil général des Hauts-de-Seine : c’est la base de sa légitimité démocratique, qu’il ne faut ni négliger ni exagérer. Ce qui est étonnant, c’est que trois mois seulement après les élections cantonales de mars 2008, il a été élu par ses pairs à la tête du groupe UMP-Nouveau Centre-Divers droite. À 22 ans, et avec très peu d’expérience politique – du reste pas très brillante, vu la gestion de la campagne municipale à Neuilly – on peut se demander sur quels critères ses pairs ont décidé de le mettre à leur tête. Voilà le péché originel à partir duquel il commence à brûler les étapes. La suite est dans la même logique : un an seulement à la tête de leur groupe et le voilà propulsé de nouveau par ses pairs vers l’Epad, une structure lourde et compliquée.

Les choix faits par le groupe UMP du Conseil général des Hauts-de-Seine sont donc plus que discutables, non pas à cause d’un manque de compétences techniques ou de diplômes comme l’a ironiquement observé Fabius, mais bien parce que le candidat manque cruellement de légitimité démocratique (l’effet de levier entre les Cantonales et l’Epad a trop dilué sa légitimité d’élu) et plus encore d’expérience politique ! On ne demande pas à l’administrateur de l’Epad d’être expert-comptable ni premier d’une promotion de l’ENA, mais peut-être d’être un politicien expérimenté doté d’une vision et ayant prouvé sa capacité à mener à bien des projets politiques, bref il doit inspirer confiance quant à son aptitude à définir et servir l’intérêt général. Il est tout à fait légitime d’être un élu cantonal à 22 ans, mais ce n’est que le début de ce que les Romains appelaient le Cursus Honorum, autrement dit la progression dans les emplois publics. Cette chronologie obligatoire avait l’avantage de tester les compétences et de n’avoir pour magistrats suprêmes que des hommes mûrs et expérimentés.

Il est impensable de légiférer pour imposer un tel Cursus Honorum, aussi incombe-t-il à l’opinion publique, par le débat et pourquoi pas le scandale, de définir la hauteur de la barre. L’impatience de Jean Sarkozy a sans doute poussé son père à commettre une erreur politique inutile, mais en même temps cette affaire permet d’établir des limites non écrites, ce que les Anglo-Saxons appellent it’s not done. Non, on ne peut pas diriger l’Epad à 23 ans et demi, quand on siège depuis à peine 20 mois au Conseil général et qu’on on n’a pas d’expérience politique ni dans les autres domaines de l’activité humaine.

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