Jean Parvulesco, l’inconnu séditieux | Causeur

Jean Parvulesco, l’inconnu séditieux

Ce secret bien gardé est mort le 21 novembre

Publié le 05 décembre 2010 / Culture

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C’était au temps du train Corail entre Lille et Paris, plus de deux heures trente si ma mémoire est bonne, assez en tous cas pour faire en un aller-retour, un sort aux romans qui résistent et aux essais qui ne se laissent pas faire, à ces œuvres énigmatiques ne se livrant jamais au lecteur dilettante. Avec un certain orgueil, j’étais alors impatient de cerner la philosophie d’Abellio, si séduisante mais si difficile à saisir, et pour cela, pistais le moindre commentaire de texte. Chez un bouquiniste, j’avais déniché Le soleil rouge de Raymond Abellio d’un certain Jean Parvulesco, trouvé à l’intérieur d’un livre de cuisine ouvert par erreur. Un signe, à n’en pas douter. Hélas, ne comprenant pas un traître mot au verbiage que j’identifiai immédiatement comme une belle fumisterie, le livre rouge et bleu, par la fenêtre du compartiment, s’envola en rase campagne ; j’en ai encore honte aujourd’hui.

Mystique et affabulateur de génie

Il y a six ou sept ans pourtant, je suis revenu vers l’œuvre de Jean Parvulesco, cette fois avec un tout autre état d’esprit. Mon orgueil ayant subi pas mal de revers, je ne désirais plus de clés bien ouvragées, de solutions définitives ou d’exégèses réglées, mais déprimé par la morne bassesse de la vie littéraire, je cherchais une sorte d’antidote à ce qui me semblait irréversiblement mou, triste, banal et sans issue. À tout prendre, il me fallait revenir à ce qui m’avait toujours paru le moins lisible possible et Parvulesco faisait partie de ce cercle-là !
En quelques romans, je fus conquis, c’est-à-dire sauvé. Même si tout ce que cet étonnant mystique roumain racontait dans ses singuliers romans eschatologiques était pure affabulation, si les complots auxquels il faisait allusion et les rites expiatoires dont il dressait méticuleusement la liste, n’existaient pas, cet univers me ravissait littérairement. Lui au moins offrait un verbe ardent, inespéré, royalement hors-sujet. Lui au moins permettait d’envisager, selon sa propre terminologie, la défaite du si puissant non-être, qui n’avait soumis qu’en apparence, ou du moins que temporairement, l’Etre.

Dans un article paru en 2008 dans Spectacle du Monde, Michel Marmin observe que Parvulesco « pour dévoiler, à l’instar de Balzac, l’envers de l’histoire contemporaine, car c’est bien de quoi il est question, récapitule et précipite toutes les formes du roman occidental, du roman arthurien au roman d’espionnage, et ne s’interdit aucune divagation onirique, fantastique ou érotique. » Cette langue qui témoigne d’une absence insensée d’assujettissement aux règles en vigueur, cette langue tout en circonvolutions limpides qui donnent l’impression d’être enfin dans le secret des dieux tout en se perdant aux enfers, cette langue-là est en effet comme une sorte de réaction chimique qui dissout instantanément la compartimentation de la post-littérature, la rend caduque à tout jamais et permet enfin de dépasser son absence d’attaches comme ses ersatz d’audace, pour en rêver immédiatement une autre.

Avec De Roux, Ronet, Melville, Rohmer

Mais après tout, qui connaît aujourd’hui Jean Parvulesco, décédé ce 21 novembre, à part quelques révolutionnaires gaulliens, quelques occultistes guénoniens, quelques tantristes lecteurs de Julius Evola ? Si une brève notice bio-bibliographique vient de paraître sur le site du Magazine Littéraire, cette revue n’a jamais daigné rendre compte de ses travaux.
Pourtant, la silhouette de cet inconnu séditieux se profile auprès de tout ce que le siècle dernier a compté d’individus hors du commun et d’œuvres subversives, auprès d’Heidegger et d’Evola, Dominique de Roux et Ezra Pound, Maurice Ronet et Paul Gégauff. C’est Jean-Pierre Melville lui-même qui joue son rôle dans À bout de souffle et plusieurs films de Rohmer, à certains moment-clés, le font apparaître…
Aujourd’hui, j’ai enfin compris pourquoi j’ai jeté ce livre par la fenêtre d’un train Corail, il y a presque dix-huit ans de cela : pour que quelqu’un le trouve sur la berge d’un ruisseau ou au milieu d’un sentier perdu, et remonte la piste. Pour que cette écriture un jour ou l’autre l’électrise et que cette parole inouïe, au sens figuré comme au sens propre, lui fasse comprendre que rien n’est joué.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 9 Décembre 2010 à 10h07

      Dandy de Grandchemin dit

      Jérôme,
      vous savez bien que dans les années trente -mais est-ce que ça a changé aujourd’hui- les antisémites avaient toujours un ami juif à opposer à leurs détracteurs (Berl jouait bien ce rôle). Vous n’avez pas l’impression d’être ici celui dont on dit : “oui il est communiste mais il est des nôtres, et de toute façon ça lui passera” ?
      Jugnon a raison de définir Causeur comme antre d’une nouvelle droite à la droite de la droite. D’ailleurs, sous le concept de réacosphère, on trouve des attraits sous-Marine. L’antisarkozysme causeurien il est mou, il appartient à la pensée molle dénoncée par Todd. Il me semble bien qu’Elisabeth Levy était de ceux qui s’offusquaient de que Todd parle de machin pour désigner celui qui nous “gouverne”. Ne vous rassurez pas avec ça. (Parenthèse pour Alain Jugnon, Taddei invite Todd mais aussi Badiou, Stora et d’autres.)
      Pardon à Maubreuil de ne pas parler de Parvulesco. J’ai cet insupportable défaut, surtout pour un journaliste, de ne parler que de ce que j’ai lu. J’ai bien lu De Roux mais je ne comprends pas l’engouement à son égard. Je crois que c’est parce qu’il est mort.

    • 7 Décembre 2010 à 15h36

      alain jugnon dit

      louis75
      j’ai une vision du politique QUE littéraire
      comme holderlin et de roux

    • 7 Décembre 2010 à 15h33

      alain jugnon dit

      nadia
      je ne parle pas de parvulesco en fait ici
      parvulesco est roumain OK tout lui sera pardonné (sic)
      mais je parle du jeu qui consiste à faire revenir un fantôme en lieu et place d’idées : c’est une pratique très post-moderne et très actuelle que la jeune droite pour se vieillir tradi ordre et renouveau prend l’habitude de réaliser en choeur et tous azimuts
      que parvulesco soit assumé comme fréquantable pas de problème mais justement parlons idées, pensée politique…
      faire de parvulesco sur le ton de l’initié un infréquentable de plus, aujurd’hui c’est pathétique : vous allez nous sortir philippe de saint robert bientôt ;);) !
      parler de de roux ! là oui ! louis75 dit des choses passionnantes et c’est précisément ce que j’attendais… pas trop le temps de répondre mais je parle aussi de ce de roux là
      parvulesco à côté c’est un leurre pour ménagère de droite de cinquante ans

    • 7 Décembre 2010 à 14h18

      Ludovic Maubreuil dit

      “Sa vision littéraire de la politique a finalement échoué à triompher de leur vision politique de la littérature. Mais la subversion est toujours là, dans la littérature ; et la politique, cette conciergerie, « ce drôle de jeu », de se prévaloir d’un droit de regard sur tout…”

      Je contresigne et vous remercie Louis75.

    • 7 Décembre 2010 à 13h37

      nadia comaneci dit

      Parvulesco était roumain, donc irrationnel, ambigu et un peu fou. Ne cherchez pas ailleurs ses contradictions. Et il savait écrire.
      Alain, il n’était pas national socialiste mais nationaliste révolutionnaire. J’imagine que pour lui la différence n’était pas mince.
      Ne voyez pas des fascistes partout, ils sont déjà suffisamment nombreux pour ne pas les cloner quand il n’y a pas lieu de le faire. Perdre son temps à courir derrière de faux- fascistes tue la véritable lutte contre le ventre toujours fécond.

    • 7 Décembre 2010 à 12h46

      Louis75 dit

      @ A. Jugnon.

      La subversion et la sédition dans le texte de Maubreuil se trouvent dans la radicalité de « son ravissement littéraire ». Qui est un acte. Souvenez-vous comment de Roux lui-même s’arc-boutait, au moins jusqu’à son aventure africaine, contre les volontés fiévreuses qui cherchaient à l’impliquer dans autre chose que la littérature. Qui réunissait chez lui acte et idée.
      À l’acmé de son tout-littérature scintillait son Céline, sémaphore dans la nuit des idées et de leurs implications pour tous ceux qui naviguaient à la Lettre et se refusaient à la corruption d’une dialectique englobante. Le deuxième aspect du Céline derouxien parlait encore de littérature, celle de son époque, et il incluait son rôle politique, qui n’a rien à voir avec la vulgarité de la politique gestionnaire qui se contente d’agiter joues rouges et ventres mous, armoiries du consensus républicain. C’est l’adversité incapable de lutter dans l’épaisseur littéraire proposée par de Roux qui s’est acharnée à traîner celui-ci sur le terrain de la politique en toc. La magie du mot fasciste devait tout résoudre, plomber ce visionnaire aérien des lettres et le faire ramper dans la boue discursive qui fait notre chemin de l’école à l’urne, et de l’urne à la mort. Sa vison littéraire de la politique a finalement échoué à triompher de leur vision politique de la littérature. Mais la subversion est toujours là, dans la littérature ; et la politique, cette conciergerie, « ce drôle de jeu », de se prévaloir d’un droit de regard sur tout…