“La France a perdu 750 000 entreprises en dix ans” | Causeur

“La France a perdu 750 000 entreprises en dix ans”

Entretien exclusif avec Jean Lassalle (2/2)

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 29 mars 2017 / Économie

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On connaît les faits d'armes médiatiques de Jean Lassalle. Tantôt chanteur improvisé à l'Assemblée nationale, tantôt gréviste de la faim pour protester contre le déménagement de l'usine Toyal dans sa circonscription. De ce dernier exploit, le candidat présidentielle a tiré des blessures de l'intestin qu'il continue à payer plus de dix ans après. Mais si Jean Lassalle est ulcéré, c'est du délitement d'un pays subissant de plein fouet crises industrielle, identitaire et agricole. Au cours de son tour de France à pied, le député a observé tous ces maux. Suite et fin de notre entretien.
jean lassalle toyal total

Jean Lassalle devant l'association des maires de France. Sipa. Numéro de reportage : AP22030799_000009.

Daoud Boughezala. Parlons économie. Beaucoup de Français vous ont découvert avec votre grève de la faim en 2006, une action spectaculaire que vous aviez engagée pour protester contre le déménagement de l’usine d’aluminium Toyal. Vous avez finalement obtenu gain de cause. En quoi est-ce un élément vital pour Lourdios-Ischère ?

Jean Lassalle. Un peu plus de cent employés travaillent à l’usine Toyal. Autrement dit, cela fixe cent familles dans le village. La vallée d’Aspe avait 10 000 habitants au début du siècle dernier et n’en compte plus aujourd’hui que 2600. Imaginez ce qu’il adviendrait sans cette usine ! Dans les années 2000, nous avons connu un baby-boom grâce au maintien du site Toyal et à l’installation de trois centres pour handicapés lourds et de maisons de retraite très évoluées que j’ai organisée dès la décennie 1980. Plus de trois cent enfants sont nés dans la vallée grâce à Toyal…

D’ailleurs, comment cette usine s’est-elle retrouvée au fin fond de votre vallée ?

C’est la propriété d’un groupe japonais que je suis allé chercher lorsque la société canadienne Alcan a quitté le village en 1983, un an après mon élection comme conseiller général de la vallée. Alcan employait alors 680 000 personnes à travers le monde. A Lourdios, l’usine utilisait l’aluminium pour diverses activités en profitant de l’énergie gratuite des chutes d’eau très nombreuses à travers les Pyrénées. Cela avait créé une économie de proximité assez riche et dense. Mais Alcan n’a plus su quoi faire de l’aluminium et a décidé de fermer l’usine. Vous imaginez la catastrophe qui nous tombait dessus ! A force de me battre, je finis par rencontrer le PDG mondial d’Alcan et dîner avec lui. Après une nuit de bringue, il voit mon désarroi et propose de me mettre en relation avec un groupe japonais qui travaillait sur de nouvelles applications de l’aluminium, dont les peintures métallisées produites à partir du pigment d’aluminium. C’était Toyal, qui contrôlait en effet 60% du marché de la peinture des véhicules métallisés. J’apprends alors que Toyal est devenu le numéro 1 mondial de la poudre explosive, à tel point qu’ils équipent les missiles Exocet, que la guerre des Malouines avait rendu célèbre après par l’attaque réussie d’un navire britannique par l’armée argentine. Grâce à cette publicité, la fusée Ariane à Kourou s’en est aussi servi. 

>> A lire aussi: Jean Lassalle: “Moi, les maires de France ne m’ont pas sifflé” (Entretien 1/2)

Tout cela a suffi à faire venir Toyal dans la vallée d’Aspe, malgré le niveau des salaires français et l’enclavement de votre village ?!

Je suis allé voir les dirigeants de Toyal à Osaka en empruntant l’argent pour l’avion à un ami car je n’avais pas un kopek. Je convaincs les Japonais et leur explique qu’ils vont pouvoir fabriquer leur peinture dans un lieu paradisiaque, qu’ils montreront dans leurs futures publicités. On a tant et si bien travaillé que l’Etat français a apporté sa part de subventions. Toyal a ainsi obtenu ce qu’il n’avait pas jusque-là : une plateforme en Europe qui lui permet de desservir la Russie, le Maghreb, une partie de l’Afrique. C’était une chance inouïe pour la vallée : Toyal n’avait pas besoin d’autoroute, simplement d’une route pour qu’un camion livre ses lingots d’aluminium une fois par semaine. On éclate le lingot pour extraire le pigment à l’état de poussière, ce qui permet de poster le produit fini. Mais l’administration a ensuite classé l’usine site dangereux à cause du risque d’explosion, alors que les alentours ne sont pas habités.

Ce n’est pas pour cette raison que Toyal entendait déménager son usine en 2006. Quelles étaient les causes de cette mini-délocalisation contre laquelle vous vous êtes soulevé ?

Tout est parti de Total, présent 80 kilomètres plus au sud de la vallée. Total venait de récupérer le site de Lacq, jusqu’alors exploité par la Société nationale des pétroles d’Aquitaine qu’a ensuite rachetée Elf-Aquitaine, d’ailleurs devenu un grand groupe pétrolier grâce à ce site à très grande capacité de production. A partir de Lacq, Elf desservait toute l’Europe en gaz et en pétrole. A la fin des années 1980, Total est arrivé, non pas pour exploiter les derniers gisements de gaz et de pétrole mais pour recueillir la plus grande concession pétrolière qu’un pétrolier ait jamais récupéré. Devenant l’un des premiers groupes mondiaux dans ce domaine, au lieu de profiter de cette aubaine pour reconvertir le bassin de Lacq, ce qui aurait été la moindre des choses après l’avoir complètement dévasté, Total n’a rien remis en état.

Dura lex sed lex : n’est-ce pas la dure loi du capitalisme ?

Total ne payait pas un sou d’impôts en France tout en réalisant 14 milliards de bénéfice par an. Pourtant, il ne s’est même pas donné la peine de faire venir des grands groupes pour reconvertir le site et employer les travailleurs harassés. Au lieu de quoi, Thierry Desmarets, alors patron le plus populaire de France et coqueluche des médias, a décidé de faire venir à Lacq toutes les entreprises qui se situaient dans un rayon de deux cents kilomètres, dont l’usine Toyal. Ce n’était qu’un projet de délocalisation de 80 kilomètres, disaient certains, mais cela aurait signé la mort de la vallée et du site Toyal dans lequel nous avions considérablement investi. Au départ, Toyal n’avait aucune envie de rejoindre le site de Lacq mais Total a menacé les Japonais de leur faire de la concurrence dans le domaine de pétrochimie s’ils ne déménageaient pas leur usine. Au bout de dix ans de discussions, Toyal a nommé un PDG à la solde de Total pour que l’opération puisse aboutir. J’ai essayé toutes les voies de recours légales. Quand je les ai épuisées, j’ai décidé de mener cette grève de la faim.

La légende dit qu’au bout de 39 jours de jeûne, vous avez reçu un coup de fil du président Jacques Chirac qui a débloqué la situation grâce à ses réseaux japonais…

Chirac n’est intervenu que de manière anecdotique en me téléphonant parce que le président de l’Assemblée, Jean-Louis Debré, lui avait dit que j’étais sur le point de mourir. J’étais en effet entré dans une zone critique. Après avoir perdu trente-deux kilos, j’ai obtenu gain de cause devant les caméras de télévision du monde entier lorsque Chirac, Villepin et Sarkozy ont fait signer un accord à Total. Le groupe renonçait à acheter le terrain qu’il comptait exploiter dans le bassin de Lacq tandis que Toyal s’est engagé à doubler le nombre d’emplois pour développer ses activités et acquérir 25 000 mètres carré supplémentaires de terrain, envisageant de fabriquer des feuilles et même des encres d’aluminium. Mais tout cela a été remis en cause quelques années plus tard. En 2011, je me suis rendu compte que Toyal n’avait acquis que 11 000 mètres carré d’espace afin d’y mettre une poubelle !

Plus généralement, comment le pouvoir politique peut-il lutter contre les délocalisations et relancer une industrie nationale ?

C’est un désastre national. La France a perdu 750 000 entreprises en dix ans pendant que son agriculture meurt dans un petit matin blême. L’arrivée de capitaux étrangers, notamment de fonds de pension américains, change radicalement la politique de certaines entreprises. Puisque les banques ne prêtent pas, les chefs d’entreprise font appel à ces forcenés qui exigent un bénéfice de 15% et les poussent à s’installer dans des pays où la main d’œuvre est moins chère. La France a besoin de retrouver l’espace politique et financier qu’elle n’a plus du tout. Je discuterai avec nos frères européens pour revenir à l’Europe des nations du général De Gaulle contre les hauts fonctionnaires de Bruxelles. Je rappellerai à mes collègues européens que la France garantit le parapluie nucléaire de l’Europe, ce qui nous coûte une fortune.

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    • 29 Mars 2017 à 18h55

      Patrick dit

      Merci à Causeur pour ces deux articles.
      Bravo à M. Lassalle qui s’est bien démené pour préserver autant que possible l’emploi dans sa région.
      La France est devenu un désert industriel. L’Allemagne peut être traversée de long en large et de haut en bas, il y a des entreprises partout, même dans les endroits les plus reculés. Cherchez l’erreur.
      En France, on développe des “métropoles” et on laisse mourir les villes moyennes. Les régions sont fusionnées dans des ensembles incohérents. Quant aux communes, elles sont englouties dans des intercommunalités gigantesques et inhumaines. Merci Messieurs les politiques, de droite comme de gauche !

      • 30 Mars 2017 à 8h30

        munstead dit

        “Bravo à M. Lassalle qui s’est bien démené pour préserver autant que possible l’emploi dans sa région. ” Il s’est démené pour sauver une entreprise dans sa vallée. C’est un localiser qui voit la France à l’aune d’une vallée des pyrénées. Excellent représentant pour la france de la terre, “celle qui ne ment pas,” celle qui a les faveurs de Causeur semble-t-il.

    • 29 Mars 2017 à 18h31

      Naif dit

      Voilà l’anti émission politique de France 2. Un candidat qui n’a jamais la parole dont le monde fait un article creux et inutile sans jamais lui donner la parole. Causeur a osé le faire et la bien fait  !
      C’est toute la différence !

    • 29 Mars 2017 à 16h19

      guasilas dit

      Monsieur Lassalle est député depuis quatorze ans. Sans même parler de taxes, le poids des règlements, des paperasses, le volume du code du travail, et donc le temps et le coût imposé aux entreprises pour y faire face à augmenté de façon géométrique. 
      À t’il toujours voté contre cette étouffoir administratif? Hum.
      Donc si il veut savoir pourquoi ces centaines de milliers d’entreprises on disparu, qu’il achète un miroir.
      Mieux, qu’il en achète quelques centaines (bon marché, made In China) et qu’il les distribue à ses collègues. 

    • 29 Mars 2017 à 16h14

      Sancho Pensum dit

      “Je discuterai avec nos frères européens pour revenir à l’Europe des nations du général De Gaulle contre les hauts fonctionnaires de Bruxelles. Je rappellerai à mes collègues européens que la France garantit le parapluie nucléaire de l’Europe, ce qui nous coûte une fortune.”
      Et si ça ne marche pas, je referai une grève de la faim. Na ! Ca ne sert à rien, mais c’est bon pour mon poids…
      Ha ha ha ha !

      • 29 Mars 2017 à 18h58

        Patrick dit

        Vous avez une meilleure proposition que discuter avec “nos frères européens pour revenir à l’Europe des nations” ?
        Lui au moins n’a pas la prétention d’imposer des changements comme Hollande s’y était engagé, mais s’est finalement couché.

    • 29 Mars 2017 à 13h43

      Estela dit

      A Monsieur Jourdain, 
      Encore un naïf de la mondialisation. En quoi y a-t-il eu plus d’état ces 30 dernières années. Il a reculé partout, dans l’industrie en privatisant à tout va, sur les territoires …
      La France va payer maintenant, mais comment, précisez votre pensée? 

    • 29 Mars 2017 à 13h17

      Justin Derniez dit

      Pour faire redémarrer la croissance et créer des emplois, il faut bien sûr des investissements, mais il faut surtout un climat de confiance, et pour cela, il faudrait peut être éviter de sans cesse dénigrer l’économie de marché et les entreprises. Or, en France, depuis de nombreuses années, la gauche, les médias (évidemment de gauche!) et les syndicats véhiculent une haine de tout ce qui touche au privé. Des émissions télévisées de plus de deux heures s’en prennent aux multinationales sans jamais considérer qu’elles pourraient employer des milliers de collaborateurs qui sont d’ailleurs heureux d’y travailler. Dans la France d’aujourd’hui, il est devenu presque inconvenant de parler de réussites d’ambition ou de désir d’entreprendre.

      • 29 Mars 2017 à 16h17

        Sancho Pensum dit

        Bof. La droite au pouvoir n’y a pas changé grand chose. Et ça fait des années (on va dire en gros depuis 1983) que la gauche a adopté un discours très favorable à l’économie de marché.
        Faut chercher ailleurs la source de nos ennuis.

        • 29 Mars 2017 à 16h25

          Sancho Pensum dit

          Par exemple dans cette formidable envie de taxer, de réglementer ou d’interdire toute innovation qui risque de bouleverser les marchés existants. Et d’être infoutu d’y maintenir ce qui marche bien.
          Ainsi la France est le premier marché européen du deux-roues motorisé. Mais nous n’avons plus aucun constructeur généraliste. En Allemagne, il y a BMW. En Italie, Guzzi ou Ducati, pour ne citer que les plus connus. En Angleterre, Triumph a été ressuscité. Même le petit pays Autrichien a KTM…

        • 29 Mars 2017 à 16h39

          Sancho Pensum dit

          Il y a en ce moment, où l’on parle beaucoup de pollution et d’écomobilité, un véhicule qui commence à arpenter nos villes : la trotinette électrique.
          Pour l’instant règne encore un flou juridique sur la règlementation de ces engins, pourvu qu’ils ne dépassent pas 25 km/h.
          Gageons que malgré l’intérêt évident pour la collectivité, on ne tardera pas à voir fleurir un solide corpus règlementaire qui en limitera fortement l’usage…

    • 29 Mars 2017 à 12h57

      gerard jourdain dit

      encore un aigri de la mondialisation!!!
      mais non , cher Monsieur, ce n’est pas la modialisation, mais l’assistanat et toujours plus d’état, qui nous a mis dans cette situation.
      la nature est bien faite. la France va maintenant payer.

    • 29 Mars 2017 à 12h57

      soloje dit

      cela fait plaisir de voir un politicien qui mouille le maillot pour ça région et ses électeurs , plutôt que de s’en mettre just eplein les pôches.

      Pour le reste l’europe le fossoyeur de notre industrie grâce aux lois de mondialisation européenne et à l ‘euro qui nous fait perdre la main sur notre monaie.

    • 29 Mars 2017 à 12h46

      buddy dit

      Bon, mais la vallée d’Aspe c’est un microcosme.
      Pour appréhender la disparition des industries, il faut se reporter quelques années en arrière. Souvenons-nous comment l’émission “Capital” sur M6 qui suivait avec gourmandise en les glorifiant les chefs d’entreprises “malins” qui partaient en Chine avec un échantillon de leur produit pour le faire fabriquer à bas coût par les esclaves de Shenzen et les réimporter à un prix défiant toute concurrence.
      Un reportage beaucoup plus objectif sur je ne sais quelle chaîne avait emmener un patron d’une coutellerie de Laguiole visiter les usines ou l’on fabriquait de faux laguioles que l’on trouvait même dans les boutiques de Thiers, capitale de la coutellerie!
      Le patron en visite anonyme était scotché par les conditions de travail, des enfants travaillant sur les machines sans aucune protection, conditions qui lui auraient valu la fermeture immédiate, les matériaux utilisés, ce n’était pas du métal dit “alimentaire” c’est à dire plus cher, matière absolument obligatoire dans sa propre usine.
      Pas la peine d’aller chercher l’excuse des fonds de pension américains.
      Le mal a été initié ici, avec la complicité des représentants de l’état, de tous les élus mondialistes, serinant le mot compétitivité qui se sont opposés à tout contrôle des importations.
      Pas la peine de venir pleurer maintenant, c’était facile à voir venir.
      J’ai passé la frontière entre Shenzen et Honk Kong juste après la rétrocession de l’enclave par Londres, eh bien au lieu de la supprimer, les autorités chinoises avaient renforcé l’ancienne frontière pour bien distinguer les “deux systèmes”, d’un coté la partie communiste avec sa masse d’esclaves sous-payés menacés du Laogaï (camps de concentration), de l’autre une ville de plein pied dans l’OMC. Avec des kilomètres de conteneurs filant vers le port de Hong-Kong.
      Est-ce que Monsieur Lasalle à dénoncé cet état de fait à ce moment là ou plus tard?

    • 29 Mars 2017 à 11h40

      bea33 dit

      Oui mais on va reconnaître le sexe neutre, c’est quand même autre chose !

    • 29 Mars 2017 à 11h39

      munstead dit

      Le récit de l’ancien combattant  et de ses guerres perdues continue. Et pour le futur, il prévoit quoi l le pâtre des montagnes?