En qualifiant de « hussards » quelques écrivains turbulents des années 50, Bernard Frank a mis le feu à la Grande histoire de la littérature. D’un quarteron disparate de chevau-légers (Nimier, Blondin, Laurent et Déon), le journaliste a créé, de toutes pièces, une armée de réactionnaires, pis une école de pensée contre le sartrisme ambiant. Pour l’éternité, ce seront, au choix, selon son camp, des écrivains de Droite, frivoles, inconséquents, fin de race, dangereux agitateurs ou des stylistes inspirés, professeurs d’irrévérence, nostalgiques des combats perdus, romanesques à outrance. Frank imaginait-il qu’une estocade lancée dans Les Temps Modernes en 1952 continuerait à toujours définir, un demi-siècle plus tard, l’anti-intellectualisme d’après-guerre ? Les Hussards sont pourtant une vue de l’esprit. Ils n’ont jamais existé. La preuve, il suffit de les lire. Ces quatre garçons dans le vent glacial de la Guerre Froide arpentent leurs propres terres. Ils ne chassent pas en meute. Ce sont d’incorrigibles vagabonds qui ne répondent à aucun diktat et à aucun oukase. En les (dis)qualifiant, Frank les aura poussés dans les ornières de la littérature, à l’ombre des autoroutes de la postérité. Quelle chance (inestimable) de recueillir le silence de l’intelligentsia !

La garantie d’un talent intact aucunement entaché par l’obscurantisme des élites culturelles qui tranchent entre ce qui doit ou ne doit pas être lu par les masses forcément ignorantes. L’infantilisation des lecteurs est une vieille manœuvre politique. La Pléiade les a donc mis à distance, l’Université ne leur pardonne pas leur liberté de ton et le grand public n’a connaissance d’eux que par ricochet. Nimier, le général en chef de ce mouvement factice, doit sa légende à son tragique accident de voiture en 1962 au volant d’une Aston Martin. Blondin à ses virées alcoolisées au Bar-Bac et à l’air de la Grande Boucle. Déon, l’unique survivant, à ses Poneys sauvages et à son épée d’académicien. Quant à Jacques Laurent (1919-2000) ? Mystère, il a disparu des radars et…des librairies. Alain Cresciucci, expert en désenchantés, ausculte l’Itinéraire d’un enfant du siècle aux Editions Pierre Guillaume de Roux. Cette radiographie précise, argumentée, implacable, du moins connu des Hussards est un magistral travail d’érudition et de réhabilitation. « Jacques Laurent ne prenait pas du tout son œuvre à la légère » martèle Cresciucci qui contredit, en l’espèce, le dilettantisme de ce second couteau des lettres françaises, indéboulonnable figure de la Brasserie Lipp, cigarette pendante et paupières lourdes.

Le mérite de ce livre/cette somme tient justement à la complexité de Jacques Laurent et à sa bibliographie ahurissante, foisonnante, inimaginable (!). De Vichy à Alger, de la Croisette au Quai de Conti, de Martine Carol à Mitterrand, Laurent et son double Cecil Saint-Laurent auront été les témoins, les diaristes, les pourfendeurs de l’histoire officielle de notre pays. Cette œuvre maousse est inatteignable tant elle revêt de multiples couches : des romans populaires (Caroline Chérie ou Hortense 14-18), des essais (Paul & Jean-Paul, Mauriac sous de Gaulle, Le français en cage, etc..), des classiques (Les Corps tranquilles, Les Bêtises – Goncourt 1971, Le Petit Canard, etc…) et une riche filmographie en tant que scénariste et dialoguiste. Il faut près de 400 pages à Alain Cresciucci pour aborder cet intellectuel victime du succès commercial de la série Caroline Chérie. Laurent est déroutant à plus d’un titre, car sa plume a baigné dans toutes les encres : érotique, historique, journalistique, autobiographique, etc…Il est amusant de constater que ce virulent opposant au Nouveau Roman, défenseur acharné du roman qui n’endoctrine pas, a été le hussard le plus novateur sur la forme. Il a osé, au contraire d’un Blondin à l’écriture limpide, chimiquement pure, à marier les genres, bousculer la chronologie, fondre le narrateur et ses personnages dans une identité trouble à la manière d’un Dr. Jekyll & Mr. Hyde.

Jacques Laurent à l’œuvre – Itinéraire d’un enfant du siècle – Alain Cresciucci – Editions Pierre-Guillaume de Roux .

*Photo : DALMAS/SIPA. 00416198_000002

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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