Bainville chroniqueur | Causeur

Bainville chroniqueur

On réédite ses chroniques des années 1930 dans Candide

Publié le 07 juin 2015 / Culture Histoire

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jacques bainville candide

En 1924, l’éditeur Arthème Fayard (deuxième du nom) lance Candide, hebdomadaire d’actualité politique et littéraire, plutôt à droite, dirigé par Pierre Gaxotte. Y collaborent des plumes comme Albert Thibaudet, Benjamin Crémieux, Léon Daudet ou le caricaturiste Sennep, pilier de la rubrique humoristique. Avec un tirage de 80 000 exemplaires dès l’année du lancement, Candide est l’un des premiers hebdomadaires français ; sa diffusion passe 400 000 exemplaires au milieu des années 1930, presque autant que Gringoire et plus que Marianne ou Vendredi. Jacques Bainville, 45 ans à l’époque, célèbre pour ses livres d’histoire (Histoire de deux peuples, Histoire de France) et ses essais (Les conséquences politiques de la paix, fameuse dénonciation du Traité de Versailles), est invité à écrire par Fayard. Aguerri au journalisme (il écrira durant sa vie pour plus de trente titres), il se voit confier un billet de deux colonnes à la une, sous le titre « Doit-on le dire ? », pour parler de ce qu’il veut, vie politique et parlementaire, actualité diplomatique, mœurs, arts, littérature. La forme étant libre, Bainville s’en donne à cœur joie, testant tout : dialogue, saynète futuriste (un débat à la chambre en… 1975), commentaire, etc. Très lue, cette chronique donne lieu en 1939 à un recueil de 250 papiers chez Fayard, avec une préface d’André Chaumeix. C’est ce volume qu’exhume aujourd’hui Jean-Claude Zylberstein dans sa collection « Le goût des idées », avec un avant-propos de Christophe Parry.

Y a-t-il un sens à relire aujourd’hui ces chroniques de l’entre-deux-guerres ? Beaucoup d’événements dont elles parlent sont sortis des mémoires, on n’en saisit pas toujours les subtilités. Deux ou trois mots de contextualisation n’auraient pas été de trop. Mais quand même, quel plaisir ! Plaisir de voyager dans le temps, déjà : on respire dans ces billets l’atmosphère de la Troisième République, avec les grands députés, les inquiétudes devant le franc trop faible et l’Allemagne trop forte, la démission de Millerand, les polémiques, les scandales. Il n’y a pas que la politique qui passionne Bainville : tout lui est bon pour réfléchir et plaisanter, du dernier prix littéraire aux vacances des Français en passant par les séances de l’Académie (il y sera élu en 1935) et le politiquement correct qui, déjà, fait ses ravages. Ainsi Bainville ironiste-t-il en 1928 sur le remplacement du Ministère de la guerre par un Ministère de la Défense nationale, tellement plus rassurant… Quant à ses opinions, elles n’étonnent pas, pour qui connaît son parcours : Bainville défend le capitalisme, critique les dérives du du parlementarisme, et réserve ses meilleures flèches aux socialistes, adorateurs du fisc et de l’égalité, ainsi qu’à tous les opportunistes et à tous les utopismes, qu’il estime toujours trompeurs et dangereux.

Ses armes sont l’ironie, la fausse candeur, la banderille plantée l’air de rien. Les chutes de ses papiers, souvent, sont excellentes. « Je ne vois qu’une difficulté à la défense des écrivains contre le fisc, dit-il. L’organisation de leur grève se conçoit assez mal. Il y aurait bien celle des chefs-d’œuvre. Malheureusement elle est déjà commencée ». On glane dans ces pages beaucoup de petits aphorismes malicieux, toujours applicables aujourd’hui. « A condition de ne donner ni chiffres ni dates, vous pouvez conjecturer tout ce que vous voudrez » : ne dirait-on pas qu’il parle de la courbe du chômage dans nos années 2015 ? De même, voyez ce papier de 1934 où il cloue au pilori deux députés radicaux qui ont fait campagne contre « les congrégations économiques et l’oligarchie financière » : « Jamais on ne s’est moqué du peuple à ce point-là ». Toute ressemblance avec un certain discours au Bourget, etc. Comme on voit, il y a de quoi rire dans ce volume. On y voit un Bainville, léger, caustique, différent du Bainville des grands livres, le Napoléon, les Histoires, le Bismarck. C’est sa facette voltairienne, si l’on veut, lui qui si souvent fut comparé à Voltaire, et qui ne pouvait mieux exprimer cet aspect de sa personnalité que dans un journal intitulé Candide. La façon de Voltaire, il la résume d’ailleurs dans une chronique : tout oser et, pour cela, « joindre beaucoup de style à beaucoup d’esprit ».

Doit-on-le dire?, Jacques Bainville, Les Belles, Lettres, 2015.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 7 Juin 2015 à 19h21

      scylax dit

      Vous avez raison à bien des points de vue.
      Mais rappelez-vous que j’ai bien pris soin de préciser:
       ”En fait le maurrassisme, à divers degrés, était hégémonique dans l’intelligentsia française.”
      A divers degrés, car bien-sûr qu’un mouvement aussi ample et durable était divers, voire contradictoire parfois. L’antisémitisme (même pourtant seulement  ”d’Etat”) était loin d’agréer tous les “maurrassiens”. De même la nécessité de la restauration monarchique. On pourrait allonger la liste.
      En fait vous avez raison: ce n’est pas d’hégémonie qu’il faudrait parler mais de “Magistère”. Maurras exerçait un magistère sur une partie notable et probablement majoritaire de l’intelligentsia française de l’entre-deux guerres. 

      • 8 Juin 2015 à 12h20

        Pierre Jolibert dit

        Vous avez raison de me le rappeler.
        Nous nous entendons donc sur la chose.
        Au demeurant, on peut décider d’appeler cette chose hégémonie, que vous appelez finalement magistère, si en effet même ceux qui sont sciemment en désaccord partiel font sciemment allégeance à un directeur de revue, à un Maître, etc.

    • 7 Juin 2015 à 16h19

      Pierre Jolibert dit

      Extrêmement intéressant, le commentaire sur le passage de Guerre à Défense. Si on compare cette restriction à l’extension d’Instruction publique en Education nationale, sur quoi la glose est devenue le pont-aux-ânes de tous les forums de droite, on est étonné que le thème n’ait pas été repris.
      Pourtant c’est riche de perspectives… genre la drôle de guerre, la ligne Maginot et tout ça.

    • 7 Juin 2015 à 14h42

      isa dit

      Tout a fait Scylax.
      Mais Maurras, Bainville, toute cette extrême- droite me débecte!
      Ne remettons pas ces machins au goût du jour.
      Lisons Zola et Balzac, on ne s’en lasse jamais. 

      • 7 Juin 2015 à 16h08

        Pierre Jolibert dit

        Bonjour Isa,
        moi je trouve que Balzac c’est meilleur que n’importe quelle came, en effet on ne s’en lasse jamais, mais j’aime énormément Zola aussi ;
        Balzac, avant-propos de la Comédie humaine :
        “J’écris à la lueur de deux vérités éternelles : la Religion, la Monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays.”

        • 7 Juin 2015 à 16h18

          isa dit

          J’attendais cet argument.
          Il est évident que l’époque n’appelait guère aux idées des indigènes de la République. 

        • 7 Juin 2015 à 16h20

          Pierre Jolibert dit

          L’argument de la came ? ou les opinions politiques de Balzac en général ?
          je ne comprends pas trop le lien aux indigènes

        • 7 Juin 2015 à 16h31

          Pierre Jolibert dit

          Mais faisons un lien avec le Maroc.
          Il se dit, je crois bien, que Lyautey, quand il recevait son numéro de l’Action française, maintenait soigneusement le pli en n’ouvrant pas le journal, afin de ne lire que l’article de Bainville et d’éviter le risque que son regard ne se souille à croiser l’article de Léon Daudet, et d’ailleurs aussi tout le reste.
          C’est à vérifier, et je ne l’ai sans doute pas vu formulé ainsi. Il faudrait si c’est vrai arriver à en faire une expression pour remplacer la trop usée eau du bain à jeter sans le bébé.

        • 7 Juin 2015 à 17h05

          scylax dit

          @Pierre jolibert.
          Je sais que vous-même ne succombez pas à l’anachronisme. Mais précisons tout de même que Balzac le légitimiste chrétien a peu à voir avec le maurrassisme.
          Si j’ose dire, Maurras était au légitimisme ultraciste ce que Lénine était au marxisme. Autrement dit une hérésie.  Sur au moins deux points (il y en a d’autres):
          - sur le plan politique, Maurras s’était rallié à la branche Orléans, 
          - sur le plan religieux, Maurras (et Daudet, etc) était esthétiquement païen et intellectuellement agnostique. 

        • 7 Juin 2015 à 18h09

          Pierre Jolibert dit

          Pas mal l’analogie avec Lénine.
          Néanmoins si vous distinguez autant pour ne pas faire d’anachronismes ou d’amalgames dans le temps, pourquoi ne pas distinguer entre plusieurs contemporains, et entre les très diverses extrémités de la droite, pour ne pas les amalgamer elles non plus ?
          J’ai du mal à croire à l’influence hégémonique réelle d’un isme, et que beaucoup de monde ait été vraiment maurassien en dehors de Maurras, mais comme je ne connais rien de lui hors les 2 ou 3 phrases qui traînent partout, je ne vais rien avancer de plus. Vous pointez vous-même ce qui devrait heurter les bonaparto-jacobins zemmouriens chez le poète de Martigues. Si influence hégémonique il y a ça tient souvent tout au plus à l’énonciation mécanique régulière, au mieux incantatoire, du nom propre du clerc censé être influent, et de quelques mots-clés, quitte à penser exactement le contraire de ce que pense le clerc en question sur les 3/4 des sujets possibles.
          Si c’est ça l’influence, mon Dieu, alors oui ma foi il était peut-être bien influent.
          Mais distinguons, et regrettons, d’après le survol que fait ce bon compte rendu ci-dessus, que Bainville n’ait pas été plus influent, lui, et pour de vraies et solides raisons.

    • 7 Juin 2015 à 14h04

      thd o dit

      N’importe quoi dans les commentaires.

      L’obsédée de l’antisémitisme se jette sur les liens entre Bainville et Maurras, alors que Bainville n’était pas antisémite, et reste tout à fait intéressant à lire :

      http://classiques.uqac.ca/classiques/bainville_jacques/bainville_jacques.html

      voyez le livre “les conséquences politiques de la paix” sur le traité de Versailles par exemple, qui décrivait avec précision 20 ans avant la guerre les démarches qui furent entreprises par l’Allemagne.

      Et cette pauvre tache de scylax qui voudrait nous faire croire que tout le monde était zemmouro-maurrassien, alors que le tirage de l’AF était marginal (cf étude de la presse d’avant guerre par Crémieux-Brilhac) et que l’action française a été condamnée par le pape dans les années 1920.

      • 7 Juin 2015 à 14h40

        isa dit

        D’où je t’ai parle d’antisémitisme, tdo, n’importe quoi!

        Maurras est une merde. 

      • 7 Juin 2015 à 15h38

        scylax dit

        Vous ne colmprenez rien
        Soit vous êtes de mauvaise foi, soi vous êtes con.
        En fait, à la réflexion, vous êtes les deux. 

        • 8 Juin 2015 à 16h56

          Vert Gallois dit

          Les cons c’est de mauvaise foi. C’est même à ça qu’on les reconnaît.

    • 7 Juin 2015 à 13h04

      isa dit

      Bainville, ami de Maurras.

      Okayyyyy 

      • 7 Juin 2015 à 13h28

        scylax dit

        On imagine pas aujourd’hui l’influence intellectuelle d’un Maurras. En fait le maurrassisme, à divers degré, était hégémonique dans l’intelligentsia française. Dans l’après guerre (la IIe), la sphère “compagnons de route” du communisme n’atteignit jamais cette influence dominante.
        Le maurrassisme, “politique d’abord!”,  était suffisamment souple pour accueillir les vieux hoberaux légitimistes anti-capitalistes, la petite bourgeoisie entrepreneuriale de province, et les “anti-conformistes” plutôt de gauche sur le plan social. Si l’on rajoute qu’il flattait les instincts jacobins de la bourgeoisie française (le gaullo-bonapartisme de Zemmour), malgré un régionalisme et corporatisme affichés mais jamais assumés, on comprend l’enthousiasme de nos intellectuels et autres artistes entre 1900 et 1944. 

        • 7 Juin 2015 à 13h40

          isa dit

          On ne le comprend que mieux aujourd’hui, l’antisémitisme étant trop fashion.

        • 7 Juin 2015 à 14h07

          scylax dit

          @isa
          Tout à fait.
          Cependant l’antisémitisme d’aujourd’hui ne touche pas les mêmes couches sociales.
          L’antisémitisme d’Etat (pas racial) des maurrassiens était l’antisémitisme des vieilles élites composées des fortunes terriennes, des professions libérales (juridiques notamment), des entrepreneurs provinciaux, ce qu’on pourrait appeler la petite bourgeoisie traditionnelle.
          Aujourd’hui, l’antisémitisme est le fait de ce que régis Debray appelle la “basse-intelligentsia”, en référence au bas clergé d’Ancien Régime, anti-système et sommairement cultivé. On y trouve beaucoup de professionnels des secteurs éducatif, associatif  et “social”. Ces bobos Dissidents constituent les gros bataillons des fans de Mbala Mbala, de Médiapart, des militants des extrêmes gauche et droite. Ils ont ce fanatisme obsidional des ratés. Ils sont nombreux parmi les trolls des réseaux sociaux et on en trouve ici-même sur ce site.

        • 7 Juin 2015 à 16h16

          mogul dit

          Depuis le temps que je cherchais à savoir ce que vous appeliez “bobo dissident”.