J’aurais voulu être de droite
En attendant, j’ai parfois honte d’être de gauche
Publié le 28 février 2011 à 18:00 dans Société
Mots-clés : Michel Godet

Parfois, j’aimerais bien être de droite. La droite, maintenant, c’est très tendance (même Carla est devenue de droite avant d’être bientôt enceinte électoralement) et c’est la bonne conscience en prime. Avant, la bonne conscience, c’était la gauche. La certitude de l’avenir radieux, l’horizon indépassable de la société sans classe, les jours de pain et de roses. Ca rendait sûr de soi, on allait au martyre le sourire aux lèvres, on savait ce que ça coûtait : on parlait pour les fantômes massacrés de la Semaine Sanglante et l’ombre juvénile des fusillés de Chateaubriand.
C’est la droite qui rasait les murs. Elle avait le pouvoir politique, économique mais elle rasait les murs quand même. Voyez comment vivaient les grands bourgeois chez Mauriac, les moins grands chez Nourissier et les petits, voire très petits, chez Maupassant ou Simenon. On se cachait, on avait un peu honte, on se sentait obligé de faire la charité en se rappelant qu’il serait plus difficile pour un riche d’entrer au paradis que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille. On lisait Léon Bloy comme d’autres revêtent un cilice, pour se faire souffrir. On se souvenait qu’il n’était pas rare de voir jusqu’au XIXème siècle des gens riches, le grand âge arrivant, se débarrasser de toute leur fortune comme d’une tunique de Nessus, la distribuer pour passer leurs dernières années confits en dévotion dans un couvent et espérer un hypothétique salut. Imaginez la même scène avec, disons, Serge Dassault, pour voir…
Et puis les choses ont changé. Les protestants ont commencé à déculpabiliser le riche. La fortune, signe d’élection divine. Cela a fait un tabac aux Etats-Unis, le premier pays de la droite vraiment décomplexée, de la droite sans mauvaise conscience : une Bible dans une main pour maintenir le pauvre dans la terreur de Dieu qui ne l’aime pas puisqu’il est pauvre, et de l’autre un fusil pour les pauvres qui auraient l’insolence de ne pas se laisser faire : Peaux-Rouges, Noirs, Communistes, ou si vous préférez Sitting Bull, Martin Luther King ou Sacco et Vanzetti, tous morts de mort violente au pays de la démocratie. À la fin, on en arrive aux mamans Grizzly des Tea Parties, comme la belle Sarah Palin, dont les discours sont tellement inspirés par le Bien, le Beau et le Vrai, que n’importe quel fou furieux se croit autorisé à tirer dans le tas des adversaires politiques et à faire six morts et douze blessés, ce qui, on en conviendra, est le comble de la bonne conscience déculpabilisée.
Chez nous, on n’en est pas là. Mais tout de même, la parole s’est pas mal libérée, comme on dit, et les dissidents de l’époque des Maitres censeurs d’Elisabeth Levy sont maintenant très écoutés.
J’entendais Michel Godet, il y a peu. Où ça ? Quelle importance : il est partout. Et quelle bonne conscience dans la façon de massacrer du fonctionnaire, de pourfendre l’assistanat, de célébrer les vertus définitives, cardinales, hypostasiées du Privé contre le Public : il sait d’ailleurs de quoi il parle puisqu’il a fait sa carrière exclusivement dans ce dernier. J’adorerais avoir de telles certitudes, être enfin certain que si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils ne se bougent pas assez et que la CGT est archaïque, corporatiste et dangereuse. En plus, tout le monde dirait que j’ai raison. Ça me changerait.
Parce qu’on n’ose plus trop bouger à gauche. La droite, son surmoi religieux a sauté tandis que nous, à gauche, on vit avec le ça du communisme : la dérive stalinienne, les expériences très moyennement réussies du socialisme réel à l’Est, la chute du Mur, on a beau dire, depuis, on se sent beaucoup moins à l’aise. Tellement moins à l’aise qu’un candidat comme Jospin modèle 2002 finit par dire que son programme n’est pas socialiste et que l’Etat ne peut pas tout tandis que DSK 2011, en président du FMI, prouve qu’un socialiste peut être un homme de droite comme un autre et saigner à blanc les peuples déficitaires, ce qui lui vaut la considération de tous.
Maintenant, j’en suis même à avoir honte d’être de gauche. On se sent tous toujours un peu coupable, finalement depuis que les nouveaux philosophes et François Furet nous ont expliqué que Saint-Just ou Robespierre, ils étaient pratiquement des gardiens de goulag en avance sur leur temps et que le nazisme puisait ses racines à gauche puisque que l’Etat s’occupait de tout. Que finalement, vouloir maintenir la retraite à soixante ans ou réclamer le respect du Code du travail, c’était ça le conservatisme, voire les prémices du totalitarisme.
Alors on rase les murs idéologiques qui ont des oreilles et qui nous dénoncent à Michel Godet dès qu’on chuchote entre nous, le rouge de la honte aux joues, des choses du genre : « Tu ne crois pas que ce serait normal de limiter de un à vingt l’écart des salaires dans une entreprise, comme le recommande la Confédération Européenne des Syndicats qui pourtant ne sont pas des bolcheviques. » Et alors là, mes amis, c’est le déluge : « Honteux ! Démagogique ! Populiste ! Vous voulez paralysez l’initiative ! La compétition ! Partageux ! » Il y a même des dessinateurs de presses qui montrent notre vraie nature avec esprit en croquant Mélenchon lisant le même discours que Marine Le Pen (qui elle-même est à gauche des identitaires, d’ailleurs)
Non, ce serait quand même mieux d’être de droite. Par exemple, si j’étais de droite, et ministre, je pourrais mentir, décorer des amis que je ne suis pas censé connaitre, faire financer mon parti par la première fortune de France, brader un hippodrome et demander à ce qu’on cesse de me harceler uniquement sur ma bonne mine qui est celle d’un honnête homme. Ou alors, je pourrais prendre des avions avec mon conjoint lui-même ministre et me draper dans ma dignité post-gaullienne si on me faisait remarquer que je ridiculise la diplomatie française.
Je pourrais aussi expliquer aux Français, en le croyant vraiment si ça se trouve, que le premier problème, ce n’est pas le chômage mais l’insécurité et que si ça ne fonctionne pas mieux, c’est parce que les policiers et les juges ne font pas leur travail. Tout en supprimant des milliers de postes et en ne remplaçant qu’un départ à la retraite sur deux. Et personne ne me dirait rien quand je ferais le lien entre délinquance et immigration ou que j’amuserais le tapis avec les Roms, le temps d’un été.
Je pourrais, rêvons un instant, être patron de France Telecom et responsable d’un management meurtrier qui aurait conduit des dizaines d’employés au suicide, me faire remplacer parce que trop c’est trop, mais rester quand même, comme n’importe quel ministre qui s’accroche, avec le titre de conseiller spécial, uniquement le temps de faire valoriser mes stock-options dont le cours est un peu trop bas en ce moment.
Oui, vraiment, quelle malchance d’être de gauche et de ne pas savoir me lever tôt le matin, travailler plus pour gagner plus et surtout de ne pas être le dépositaire de ces valeurs fondatrices de la droite et si visiblement illustrées aujourd’hui : la liberté, le respect, la responsabilité individuelle et la dignité.
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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Bérénice dit
a2lbd,
mais je vous en prie.
Bonne fin de semaine.
a2lbd dit
Bérénice
” ceux qui n’ont de clivage essentiel qu’entre malveillance et bienveillance. .”
C’est tout à fait ça. Permettez que je consigne votre phrase à mon tour dans mon carnet de bord 2002-2012 : Paul et Mickey embastillés par la gauche atomisée.
Bérénice dit
sausage,
” Ce qui existe en revanche c’est la nature humaine qui fait que nous sommes plus difficilement sociables avec des gens qui nous sont très différents (entendez par là culturellement parlant, je précise au cas où :) ”
Sans doute, ce qui n’exclut nullement mais légitime au contraire un discours responsable et au-dessus des passions émanant des personnels politiques : puisqu’ils semblent impuissants à limiter les dégâts de ce qu’ils ont laissé faire ou à l’inverser, l’honneur leur imposerait de s’abstenir d’attiser au lieu de faire leur beurre électoral sur la souffrance d’autrui.
Cela ferait des vacances à ceux qui n’ont de clivage essentiel qu’entre malveillance et bienveillance. Sourire.
sausage dit
A2lbd
Je n’ai malheureusement pas de temps pour vous répondre, je file prendre mon train, je rentre au bercail. Mais nous aurons l’occasion de poursuivre cette réflexion, j’en suis sûr :)
Hasta luego!
a2lbd dit
…/…
Vous aurez sans doute remarqué que je ne délivre pas de certificats (ou alors pointez de grâce l’endroit). J’estime que c’est à chacun de faire le point sur ses sentiments réels. Je prétends juste, à travers ce que je lis ici mais aussi ailleurs, à travers ce que je vois et entends, que bien peu de personnes font un travail d’introspection visant à analyser les sentiments ambigus que provoque l’altérité en eux.
Les associations qui sont régulièrement dénoncées sur Causeur font en fait deux travaux:
L’un vertueux consistant à lutter contre l’acceptation brute et grossière du paradigme que j’énonce plus bas.
L’autre pervers consistant à nier farouchement son existence et à le réduire en un stigmate de l’esprit raciste.
Je suis bien d’accord avec vous pour ne jamais jeter le bébé avec l’eau du bain mais ceci doit être vérifié ET dans un camps ET dans l’autre. Sinon effectivement c’est de la moraline et donc de la caricature.
a2lbd dit
Sausage
Sauf que j’ai écrit, mais il y a bien longtemps de cela, que la seule généralité pertinente qu’ai jamais prononcée Jean Marie Le Pen est :
“Je préffère mes parents à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatrotes aux étrangers”.
Je déplore toujours un peu quand on ne tient pas cela pour globalement vrai et que l’on sorte des exceptions. Bien entendu, il peut arriver pour une raison x ou y que ce ne soit pas vérifié ponctuellement avec un ou deux membres mais de manières générale et globale, c’est un fait. Ce que l’on connait est toujours plus cher à nos yeux que ce que l’on ignore.
Alors face à cette vérité, il est deux attitudes:
- Celle du FN puisque c’est vrai renforçons cette pente naturelle.
- Celle d’autre courant que je partage : cette vérité est une faiblesse. le véritable enrichissement est dans l’échange par le truchement de la découverte de l’altérité.
Le racisme pur et dur consiste à opter et radicaliser sur des bases de couleurs de peau la position N°1. Et oui, ceci, quand bien même explicable, à la limite excusable, est pervers non uniquement pour les individus qui sont renvoyés par des mécanismes d’exclusions automatiques à la marge, mais pour l’ensemble de la société qui ira nécessairement s’appauvrissant en refusant d’exploiter et sublimer à fond les potentialités de tous.
…/…
Sophie dit
@
“nadia comaneci dit :
4 mars 2011 à 0:46
Quand je lis « Voter Le Pen n’est pas plus protestataire en soi que voter Ségo, Sarko, Bayrou ou qui que ce soit. C’est un vote. Un choix. On peut discuter ad libidum du bien fondé de ce choix, mais on ne peut nier que cela soit un choix, aussi librement consenti qu’un autre », j’en conclus que le FN est un parti comme les autres. Il est différent en quoi à tes yeux du PS, de l’UMP ou du centre puisque je t’ai mal comprise ?”
Il est différent en ce qu’il a subi l’ostracisme d’un cordon sanitaire, vouant aux gémonies une partie de l’électorat, pas plus scélérate qu’une autre, mais a priori ignorée et méprisée.
sausage dit
Ma conviction profonde est que tenir un tel discours (celui où l’on pointe du doigt les racistes donc) est avant tout une facilité qui relève d’une malhonnêteté intellectuelle. Dans l’appréhension de la chose humaine, il est important de maîtriser tous les paramètres. C’est la raison pour laquelle lorsque j’analyse une situation, lorsque je réfléchis aux causes profondes d’un problème, je fais attention à ne pas me détacher de la chose humaine en question.
Or c’est ce que vous faites lorsque vous pointez du doigt une frange de la population, aussi minime soit elle. Comment construire une pensée si vous coupez en vous une part de votre nature humaine, celle qui vous rattache aux gens soumis à votre vindicte?
Il faut que vous compreniez que le racisme, celui traqué par nombre d’associations qui ne s’en cachent pas, n’existe pas.
Ce qui existe en revanche c’est la nature humaine qui fait que nous sommes plus difficilement sociables avec des gens qui nous sont très différents (entendez par là culturellement parlant, je précise au cas où :)
Ca marche pour vous comme ça marche pour moi.
Un paramètre humain à intégrer pour mesurer pleinement les questionnements de société.
C’est tout.
Il traque la malhonnêteté intellectuelle, c’est lui. C’est sausage!
:)
sausage dit
A2lbd
Ahhh, merci ça va mieux! Effectivement vous me faites très plaisir :)
Je ne vais pas vous mentir, c’est un peu après avoir lu un ou plusieurs de vos commentaires que j’ai écrit le mien. Je suis donc encore plus ravi que ce soit vous qui réagissiez, ce que j’ai écrit n’étant pas particulièrement constructif (je vous le concède sans difficultés) mais ayant au moins le mérite de nous confronter sur point qui me semble important.
Mon agacement provient – vous l’avez remarqué – de ce qu’on fustige “le racisme et, de fait, les racistes”. N’y voyez pas là une quelconque moraline ou je ne sais quoi. Vous êtes trop malin pour vous laisser enfermer dans une rhétorique sur l’air de “c’est celui qui le dit qui l’est”, n’est-ce-pas?
a2lbd dit
Sausage
“Bon sinon personne ne relève mon propos sur le racisme…”
Pour vous faire plaisir, je relève : bravo votre propos est une illustration parfaite d’un certain type de moraline.
Dénoncer tout à trac “certains encore en train de montrer du doigt le racisme et, de fait, les racistes” a autant d’intérêt que de faire des procès en racisme à tout à certain va au prétexte qu’ils diffusent une parole pouvant choquer.
Qui sont ces gens ? Que voyez vous en leur propos ? quelle en est votre critique ?
Bof franchement votre participation c’est le deux poids deux mesures de la moraline habituelle fondée sur le principe de la paille et la poutre. Bravo alors si votre ton était ironique !
Alcia dit
Mais de quand date donc la photo qui illustre l’article? Je m’interroge.Je lui trouve un air bizarre.Cela ne m’étonnerait pas qu’elle soit “arrangée”.
Air dit
@ Thalcave
Parce que Michèl Godet est libéral ? Un professeur du Cnam avec tous ses avantages ….
4 bouquins pour démontrer quoi ? Une sorte de déterminisme intellectuelle où le liberté explique combien l’intellectuel est mauvais de ne pas marcher au pas devant aux bruits de bottes d’un libéralisme triomphant ?
Un peu facile…
pelo dit
“Vous vous donnez en spectacle là, ça fait de la peine.” (Nadia à Aventin)
Hé, hé !…
Galliano, Aventin, même combat ?
Pekpat dit
Un peu fumeux cet article. Une constatation: la bien pensance est notoirement à gauche, on peut même dire qu’elle est devenue de gauche. La gauche est devenu le camp des fonctionnaires et des classes moyennes bobos …pas étonnant que les ouvriers et employés protestent par le canal du front national !
Si la gauche veut redevenir l’expression des damnés de la terre, il lui faudra abandonner cette bien pensance qui se caractérise par un relativisme sur ses valeurs : la laïcité, la sécurité, la redistribution, les libertés…