Je n’ai pas lu l’article de Natacha Polony sur la question de la consécration de l’IVG comme droit, parce qu’il est réservé aux abonnés du Figaro, ce que j’ai, moins que jamais, envie de devenir, fidèle au Renaud Séchan de ma jeunesse. J’ignore donc pour quelles circonstances elle évoque la garantie de « l’intégrité physique » de la femme comme justification du droit moral que serait l’avortement. S’il s’agit de préserver la vie de la mère que sa grossesse elle-même mettrait en péril, pour sortir de ce débat en bois, comme dit Daoud Boughezala, on ne saurait trop lui conseiller ainsi qu’à nombre de nos contemporains de se pencher sur un antique précepte de la philosophie morale, d’inspiration chrétienne, désolé, qui s’appelle le « volontaire indirect », lequel stipule que l’on peut dans certains cas tolérer une action dont l’un des effets est mauvais, sous certaines conditions. En l’occurrence, s’il s’agit de choisir entre la vie de la mère et la vie du fœtus, on choisit toujours la première. Quant à prétendre qu’un moindre mal fût un droit, comme la journaliste le déduit, cela ne s’est jamais vu.

Mais si Natacha Polony considère « l’intégrité physique » de la femme selon le point de vue du droit à disposer de son corps, les choses se corsent plus encore. Le corps est-il notre propriété absolue ? Certainement non, sauf dans le monde totalement libéral que l’on nous propose. Le droit à disposer de son corps est une idée neuve, qui n’a jamais été prouvée. Existe-t-il un droit positif et absolu à se droguer, à se mutiler, à se suicider ? Certainement non. En tout cas pour l’instant, et cette société a encore un effort à faire pour devenir parfaitement libérale, à quoi l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) s’emploie d’ailleurs vigoureusement, rassurez-vous.

Passons aux arguments développés par le camarade Daoud Boughezala. Il cogne d’abord sur des députés minoritaires, dont l’un, Fromantin, risque pas moins que l’exclusion de son propre parti, en les soupçonnant de vouloir simplement complaire à un électorat « catho tradi ». La belle manœuvre que voilà, quand on sait ce que représente cet électorat – et combien on est lynché automatiquement quand on s’oppose, même vaguement, à l’IVG comme panacée. (Notons en passant qu’ils n’étaient pas quatre, mais sept, à quoi il faut ajouter Marion Maréchal-Le Pen qui s’y fût aussi opposée si elle avait pu être présente – ou déléguer son vote, ce qui était impossible en l’occurrence). Il ne faut bien entendu pas prêter la moindre once de courage à ces députés, qui sont forcément des petits malins en quête de voix.

Ce cher Daoud vise aussi des petits « cathos » forcément bas du front en leur prêtant d’innommables pensées : « D’aucuns (…) n’hésitent pas à traiter d’affreuses eugénistes les femmes qui ne se sentent pas la force d’élever un enfant handicapé, ou les jeunes filles qui ne se résolvent pas à ce que l’irruption d’un marmot inattendu gâche leur vie ». Ah bon ? Où ça ? Quand ? On aimerait des références. Je peux me vanter d’être né dans cet abominable enfer-ci, celui des « cathos tradis », et de n’avoir jamais, au grand jamais, entendu ce type de raisonnement. Mais quand on veut abattre son chien, etc.

Les promoteurs de l’avortement sont atteints de ce curieux syndrome, même quand ils n’ont pas d’enfants ni n’ont jamais été confrontés à la question, de croire qu’ils sont les seuls conscients de la tragédie de la grossesse. Ils oublient que dans une tragédie, il existe toujours deux issues, et que si les femmes qui ont avorté, d’ailleurs souvent sous la pression, active ou passive, du géniteur, ne sont pas méprisables, celles qui ont choisi de ne pas le faire n’en sont pas moins respectables. Le féminisme qui s’est imposé est aujourd’hui coupable à plus d’un titre : celui de culpabiliser celles qui ont choisi de demeurer mères, réduites au statut social de poule pondeuse ; celui de faire porter sur les femmes seules la responsabilité de l’avortement. C’est une curieuse libération de la femme que d’écarter le père dans le choix de cet acte : l’homme n’est ainsi plus jamais responsable de rien. On oublie que c’est pour ça que le mariage avait été inventé, pour protéger les faibles, en l’espèce la femme et les enfants, des forts, les hommes à qui la nature, cette marâtre, a donné le droit de s’en aller. Pasolini, que notre bon Daoud cite à contre-sens, selon nous, le dit clairement : « Les partisans extrémistes de l’avortement (c’est-à-dire presque tous les intellectuels éclairés et les féministes) en parlent comme d’une tragédie féminine, dans laquelle la femme est seule avec son terrible problème, comme si, à ce moment-là, tout le monde l’avait abandonnée. »

Le rédacteur en chef de Causeur argue aussi de Pasolini pour justifier le droit inaliénable d’avorter. Il a dû le lire il y a trop longtemps pour s’en souvenir clairement. Pasolini dit plutôt ceci : « Si la pratique conseille à juste titre de dépénaliser l’avortement, ce n’est pas pour cela qu’il cesse d’être une faute pour la conscience ». Et encore : « Il faut d’abord éviter l’avortement, et si l’on y parvient, essayer de le rendre légalement possible seulement dans quelques cas « responsablement appréciés » (en évitant donc, j’ajoute, de se jeter dans une campagne hystérique et terroriste pour sa totale légalisation, ce qui enlèverait son caractère de délit à une faute) »[1. On trouvera tous les textes de Pasolini sur le sujet, datés de 1975, dans Écrits corsaires.]

Nulle part chez le communiste-anticlérical-catholique-homosexuel italien, on ne trouve de plaidoyer pour ce nouveau droit. Au contraire, il va parfaitement dans le sens de ces Veilleurs à qui Daoud s’oppose ici, en rappelant qu’il s’agit bien d’une « dérive libérale-libertaire » : « Pareils à des poulets de basse-cour, les Italiens ont immédiatement absorbé la nouvelle idéologie irréligieuse et antisentimentale du pouvoir (…) Pareils à des poulets de basse-cour, les Italiens ont, ensuite, accepté le nouveau caractère sacré, non nommé, de la marchandise et de sa consommation ».

*Photo : Bethany Brown.

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.
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