“Malgré les crises, l’Italie ne s’effondrera jamais” | Causeur

“Malgré les crises, l’Italie ne s’effondrera jamais”

Entretien avec le traducteur Vincent Raynaud

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 12 juin 2017 / Politique

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Malgré les crises financières et politiques à répétition, l'Italie ne se porte pas si mal. Là-bas, l'irruption pourtant brutale de la modernité n'a pas détruit les structures traditionnelles.

Vincent Raynaud est éditeur et traducteur. Il dirige le domaine italien de Gallimard. Crédit photo : Hannah Assouline.

Causeur. Depuis la démission de Matteo Renzi, l’Italie vit une énième crise politique. Traverse-t-elle des turbulences propres à tout l’Occident ou vit-elle un malaise aux racines plus profondes ?

Vincent Raynaud1. Dans une large mesure, j’y vois les secousses sismiques du modèle italien. Après une phase de relative stabilité – puisque Renzi est resté au pouvoir trois ans, ce qui est beaucoup pour un président du Conseil italien –, la situation devait inévitablement finir par craquer. Un peu comme Valls, Renzi s’est d’abord aliéné son propre parti, beaucoup plus à gauche que lui-même puisque le parti démocrate reste l’héritier, même lointain, du parti communiste. Au fond, Matteo Renzi a voulu normaliser l’Italie et rationaliser un système politique difficilement contrôlable, mais aussi créer une nouvelle forme d’élite, quitte à laisser de côté le petit peuple. Il incarne un curieux mélange, à la fois tribun populiste et dirigeant légitimiste, fasciné par le monde des institutions européennes et des grandes banques. Renzi entendait jouer dans la cour des grands, taper dans le dos d’Obama et ruer dans les brancards face à Merkel. En Italie, ce genre d’attitude passe mal car les citoyens apprécient une certaine humilité – la modestie est l’une des valeurs de la République italienne, fondée sur le travail. Fils d’un hiérarque démocrate-chrétien, Renzi est perçu comme un privilégié, pur produit du système politique. Cela l’expose aux attaques du Mouvement 5 étoiles (M5S) de Beppe Grillo mais aussi de l’aile gauche de son propre parti, qui est en train de faire sécession. Tout cela risque de lui faire perdre les prochaines élections législatives.

On a du mal à cerner ce parti populiste en ascension constante malgré l’amateurisme de ses élus. Le M5S a a-t-il succédé au parti communiste italien dans le rôle d’épouvantail du système politique ?

Le M5S exprime une haine du système, dont le parti communiste italien faisait malgré tout partie au sein du « Pentapartito », le parti à cinq têtes (Ndlr : socialistes, sociaux-démocrates, libéraux, démocrates-chrétiens, communistes). Le parti de Grillo s’appuie sur une étrange démocratie participative en ligne et forme une alternative protestataire difficile à situer politiquement. Ses idéologues ont envie de tout casser, tantôt à raison, au niveau écologique par exemple, tantôt en sombrant dans d’inquiétantes dérives droitières anti-immigrés qui les rapprochent de la Ligue du Nord et des post-fascistes…

C’est justement grâce à l’extrême droite, si je puis dire, que je vous ai découvert, avec votre traduction du chef-d’œuvre d’Alberto Garlini2, Les Noirs et les Rouges (Folio, 2017). Ce Roméo et Juliette contemporain se déroule au début des années de plomb avec en toile de fond les affrontements entre maoïstes et néofascistes. En quoi est-ce un roman fondateur ?

En Italie, ces années n’ont pratiquement jamais été racontées du point de vue de l’extrême droite. L’histoire est rarement écrite par les perdants ! Quand Garlini a préparé son livre, il a lu énormément d’écrits d’anciens brigadistes ou de militants gauchistes mais n’a pratiquement trouvé aucun témoignage du camp d’en face. Il faut dire que l’extrême gauche était plus nombreuse et intellectuellement mieux formée. Or Garlini a le talent d’inventer sans aucune complaisance un héros romanesque néofasciste, Stefano, monstre parmi les monstres qui s’humanise jusqu’à trouver sa rédemption. J’ajoute que ce roman est arrivé dans un contexte particulier.

Lequel ?

Au cours des années 2000, s’est installée une forme de révisionnisme historique autour de

[...]

 

  1. Vincent Raynaud est éditeur et traducteur. Il dirige le domaine italien de Gallimard.
  2. Cf. « L’Italie en noir et rouge d’Alberto Garlini », Causeur n° 38, septembre 2016.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 105 - Mai 2017

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    • 14 Juin 2017 à 2h54

      Fioretto dit

      Le parti communiste n’a jamais participé au pentapartito c’est le parti républicain italien qui manque dans la liste. En revanche il a gouverné certaines régions avec les socialistes qui était des girouettes en fait.

    • 13 Juin 2017 à 23h09

      PIER.PIEU dit

      trés bonne analyse de la société italienne.Toutefois je ne partage pas les idées développées quant à l’ avortement en Italie et les divorces.Tout est difficile.Le courage de nos cousins est évidente… Tenue remarquable ..

    • 13 Juin 2017 à 13h46

      agatha dit

      Sur l’histoire méconnue (même par les Italiens) du Haut-Adige, on peut lire le beau roman de Francesca Melandri : Eva dort.
      C’est un bon exemple des difficultés parfois inextricables des situations politiques et géographiques italiennes.
      Le Haut-Adige est le Sud Tyrol rattaché à l’Italie après le traité de Versailles, région où les italophones représentent une minorité linguistique. Cela a été une région de tensions nationalistes et de terrorisme d

      • 13 Juin 2017 à 13h49

        agatha dit

        je termine : dans les années 70, sans que cela ait beaucoup d’écho dans le reste du pays.

    • 13 Juin 2017 à 6h02

      IMHO dit

      L’Italie ne s’effondrera en effet sans doute pas , les bâtiments sans étages y étant peu sujet , mais elle se tasse et se fissure , des appartements sont déjà devenus inhabitables . Le Sud , quatorze millions de personnes , revit les années cinquante . Un pays dont la capitale et la deuxième plus grande ville sont contraintes par des criminels à faire incinérer leur déchets à l’étranger est un non-Etat .
      Cependant l’industrie s’équipe toujours et ne se plaint pas à tout bout de champ
      le commerce extérieur est en excédent , comme toujours les Italiens s’adaptent

    • 12 Juin 2017 à 20h34

      Gavroche64 dit

      Wagner serait-il prophète ? Dans un opéra peu connu des années 1840, il nous conte l’histoire du patricien Rienzi (presque le patronyme de l’ex président du Conseil, faut-il le souligner?) qui flatte tout d’abord le peuple contre les nobles (entendons aujourd’hui l’élite mondialisée), puis perd cette confiance par ses manœuvres. A la différence de Renzi, le Rienzi du XIVème siècle perd la vie au Capitole devant la furie de la foule. Oh, temps barbare, heureusement que tu es loin, vaincu par la Démocratie, la Tolérance et le Progressisme.

    • 12 Juin 2017 à 20h00

      Angel dit

      Ecellent article.
      Camillieri, Primo Levi, Pirandello, Elsa Morante et tant d’autres sans oublier les divins Dnate et Virgile sont de tres interessants ecrivains venant de la botte.

    • 12 Juin 2017 à 18h45

      olefevre dit

      Très intéressant entretien. On aimerait en voir davantage de cette tenue.