On ne mesure sans doute pas à sa juste valeur la conséquence de ce fait géopolitique majeur que fut le changement de lunettes de François Hollande, début juillet. Si l’affaire a d’abord ébranlé la communauté des opticiens hexagonaux, obnubilés par le fait que le chef de l’Etat ait pu faire les yeux doux à un lunettier danois plutôt que Français, elle a occulté pendant quelque temps l’étrange illusion collective engendrée par la valse des montures sur le nez présidentiel.

On savait déjà François Hollande sujet à un phénomène optique embarrassant depuis le début de son mandat, ne parvenant pas, en dépit de tous ses efforts, à imposer plus que quelques secondes dans l’esprit de ses interlocuteurs l’image stable et bien définie d’un véritable chef de l’Etat. Peut-être le régime qu’il s’était imposé durant la campagne présidentielle fut-il trop drastique pour que François Hollande disparaisse ainsi à la vue de tous ? En dépit d’une reprise de poids substantielle et précipitée, les mois ont néanmoins passé sans que le nouveau président semble acquérir plus de consistance et de stature dans ses habits présidentiels. On ne conservait de lui que le souvenir d’une silhouette floue en scooter ou d’une ombre glissant furtivement entre deux courbes du chômage ascendantes et quelques manifestations monstres. Et puis François Hollande décida de changer de lunettes.

Le parallaxe avec le film d’Emmanuel Carrère s’impose. Dans La moustache, Marc, le personnage principal, décide de raser la moustache qu’il a toujours portée, pour faire une surprise à sa femme. Problème : celle-ci ne se rappelle même plus qu’il ait jamais porté la moustache, tout comme les parents et les amis, cette situation plongeant bientôt Marc dans le désarroi et la paranoïa. De la même manière, personne ne semble bien se rappeler qui était François Hollande avant qu’il chausse ses nouvelles lunettes. Dans Le Monde, l’éditorialiste Françoise Fressoz est victime, après l’allocution du 14 juillet, d’une grave crise hallucinatoire et nous décrit un Hollande gaullien, « empreint de gravité et confiant, mobilisateur, au-dessus de la mêlée, soucieux de laisser une« trace » dans l’histoire. » Quelques lignes plus loin, la crise s’annonce plus sévère, sans que l’on sache si les binocles enchantées transforment François Hollande en Saint Louis ou Salomon : « Ce 14 juillet, à presque mi-mandat, François Hollande est devenu le roi. Un roi bienveillant qui veut bien écouter les uns et les autres mais qui tranchera in fine. »

François Fressoz n’a pas été la seule victime des lunettes. Sur le site de Médiapart, Edwy Plenel se fend d’une longue lettre accusant François Hollande d’égarer la France dans une politique outrancièrement pro-israélienne. L’ancien directeur de la rédaction du Monde paraît soudain se réveiller d’un long sommeil, comme la Belle au Bois Dormant, pour constater que la politique de François Hollande ne correspond plus à ses attentes : « Bref, votre position tourne le dos à ce que la France officielle, sous la présidence de Jacques Chirac, avait su construire et affirmer, dans l’autonomie de sa diplomatie, face à l’aveuglement nord-américain. » Les lunettes de Hollande ont-elles troublé la vue du responsable de Médiapart pour qu’il en vienne à regretter que François Hollande ne soit pas assez gaulliste ? Pour preuve, ce sont les traits d’un autre dirigeant socialiste qu’Edwy Plenel voit apparaître sous les lunettes du président : ceux de Guy Mollet qui partageait avec Hollande le goût des montures noires et des interventions étrangères. On pourrait rassurer cependant Edwy Plenel : François Hollande n’a pour le moment pas manifesté de velléité d’envoyer les paras sur le canal de Suez ou la bande de Gaza. Tout au plus s’inscrit-il dans la lignée d’un autre François, Mitterrand celui-là, « l’ami d’Israël » qui déclarait en 1982, rappelle Jacques Attali : « Comment l’OLP, par exemple, qui parle au nom des combattants, peut-elle espérer s’asseoir à la table des négociations tant qu’elle déniera le principal à Israël, qui est le droit d’exister et les moyens de la sécurité? » Peut-être est-il enfin temps pour Edwy Plenel de prendre sa carte au RPR ? Ou faudra-t-il attendre et espérer que François Hollande réussisse à convaincre les Israéliens de reconnaître le Hamas comme un interlocuteur et le Hamas de reconnaître l’existence et le droit à la sécurité d’Israël, comme Mitterrand était parvenu à le faire à Camp David avec l’OLP en 1993 ? La première option semble pour le moment la plus réaliste.

Mais Edwy Plenel lui-même devrait peut-être penser à chausser des lunettes qui modifieraient un peu sa vision du monde. « Mollet n’était ni un imbécile ni un incompétent. Il était simplement aveugle au monde et aux autres. » Le tiers-mondisme et l’internationalisme de Plenel lui bandent peut-être quelque peu les yeux. Si l’on peut regretter l’entêtement israélien « à ne pas reconnaître le fait palestinien » et déplorer l’influence conjointe et nuisible, « celle du duo infernal que jouent Likoud et Hamas, l’un et l’autre se légitimant dans la ruine des efforts de paix », il est tout de même difficile de ne justifier, comme Plenel semble le faire, l’entêtement belliqueux du Hamas que par la seule obstination guerrière d’Israël. L’Etat hébreu, qui n’est pas une victime absolue, tant s’en s’en faut, peut légitimement s’inquiéter de voir ses plus grandes villes à portée des roquettes du Hamas,. Pour Israël, il n’y a ni solution militaire, car il paraît très improbable que le désarmement du Hamas et la destruction des fameux tunnels soient obtenus au cours de cette opération militaire, ni issue diplomatique puisqu’en regard du droit international c’est l’Etat israélien qui apparaît comme l’agresseur d’une communauté de 1,8 million de civils qui ne possède ni gouvernement reconnu ni armée officielle. L’Etat d’Israël est donc bien prisonnier d’un conflit qui dresse chaque jour un peu plus l’opinion internationale contre lui, à mesure que le nombre des victimes civiles augmente. Il paraît presque impossible d’ailleurs d’éviter de nouveaux bains de sang parmi les civils. Non seulement parce que Gaza est l’une des régions les plus densément peuplée au monde mais aussi en raison des efforts du Hamas pour imposer une mobilisation importante de la société gazaouie sur le plan militaire. Edwy Plenel devrait donc réajuster un peu ses lunettes idéologiques et abandonner la lecture de Stéphane Hessel pour examiner sans pathos la situation au Proche-Orient : il existe certes une dissymétrie militaire en faveur d’Israël mais, en termes médiatiques, la dissymétrie joue dans l’autre sens et le Hamas sait utiliser avec beaucoup de ruse celle-ci à son profit en amenant Israël à s’engouffrer dans un tunnel sans issue.

Il y a enfin un autre point à propos duquel Edwy Plenel devrait peut-être réajuster ses lunettes idéologiques : la nature de « l’antisionisme » s’exprimant à l’occasion des manifestations pro-palestiniennes. Le président de Médiapart s’insurge que l’on puisse assimiler antisionisme et antisémitisme, solidarité avec la Palestine et haine des juifs en France. L’attention serait peut-être juste dans un monde idéal mais, dans la réalité, il est difficile de ne vouloir ni voir ni entendre les slogans ultra-radicaux qui sont proclamés et brandis à chaque manifestation, prenant pour cible aussi bien « l’ennemi sioniste », que le complotisme en vogue voit implanté partout, aussi bien que la France elle-même, cible d’un ressentiment nihiliste d’une partie des manifestants. « Assimiler l’ensemble des manifestations de solidarité avec la Palestine à une résurgence de l’antisémitisme, c’est se faire le relais docile de la propagande d’État israélienne, proclame Penel. » Peut-être. Mais le nier revient à se voiler complètement la face au vu de la tournure systématiquement prise par les dernières manifestations de soutien à la Palestine. Comme le rappelle Antoine Menusier dans son reportage sur la manifestation du 26 juillet : « Les organisateurs de la manifestation (le NPA, les Indigènes de la République, Palestinian Youth Movement…) ont un mal fou à trier le bon grain de l’ivraie. […] Si les organisateurs de la manifestation interdite du 26 condamnent la paire Dieudonné-Soral au nom de la lutte contre l’extrême droite, ils ne peuvent que contempler les dégâts que cette idéologie qui entend faire le « pont » entre le Front national et l’islam, a causés chez une partie de la jeunesse, singulièrement dans les banlieues. »

Plenel croit bon de rappeler que la manifestation du « Jour de colère » fut, elle, autorisée et donna lieu à des débordements antisémites particulièrement visibles. Il n’était sans doute pas présent pour voir que la jeunesse des banlieues « en quête d’idéal » qu’il évoque dans sa lettre à François Hollande était déjà présente ce jour-là dans les rues de la capitale pour dénoncer pêle-mêle le « pouvoir des juifs et des sionistes. » Peut-être est-il incapable de réaliser qu’à travers cette radicalisation « la France plurielle, vivant diversement ses appartenances et ses héritages » exprime à son tour « la peur et l’ignorance » et « s’enferme dans le communautarisme religieux » que ses lunettes doctrinales l’empêchent de voir ?

*Photo : DUVIGNAU-POOL/SIPA. 00650481_000011.

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