L’Islande n’existe pas. C’est une invention de poètes et de banquiers. Les premiers ont créé l’Islande éternelle, les seconds l’Islande soluble. Au Moyen Âge, l’Islande, qui n’avait rien à offrir, n’exportait que des poètes. Ces derniers temps, elle était assez fière d’exporter ses banquiers…

Privés de lumière tout l’hiver, les Islandais prirent tôt l’habitude de se raconter des histoires et de les coucher par écrit : celles de leurs ancêtres et celles des autres, notamment des autres rois scandinaves. C’est ainsi qu’ils devinrent rapidement la mémoire de toute la Scandinavie. C’est aussi ainsi qu’ils prirent l’habitude de croire à leurs histoires, en grande partie fantastiques.

La mise en vente de l’Islande sur e-bay (mise à prix 99 cents) a l’apparence d’une plaisanterie ; elle est le dernier épisode d’une gestion folle qui a plus à voir avec la littérature fantastique qu’avec la responsabilité et la justice[1. L’article n’est plus disponible au moment où nous publions. Mais il l’était encore le 7 octobre. Il faut croire que la Russie, profitant du désintérêt des Européens, a emporté la mise pour 4 milliards. Pas cher pour une île si bien placée, si vaste, et toute sa population (sans Björk cependant) massivement bilingue (au moins).]. Dans un pays où, au milieu des années 1990, plus de la moitié des députés avouait encore croire aux elfes et autres créatures cachées, est-il étonnant qu’on ait avalé si facilement les contes des banquiers qui ont fait croire aux Islandais que le monde allait leur appartenir et qu’on se soit si peu ému d’événements avant-coureurs nombreux et inquiétants ? Tels des vikings modernes, les uns et les autres ont ignoré les signes annonciateurs de la déroute. Rappelons que le mot viking désignait le voyage souvent guerrier (mais aussi commercial) qu’accomplissaient les jeunes gens loin de chez eux dans le but de s’illustrer par des exploits et de rapporter du butin. Les raids de nos banquiers islandais actuels, souvent jeunes, admirés chez eux, ignorant plus ou moins la peur et le danger, grands manipulateurs de mots, ne sont pas sans rappeler ces usages anciens.

Il faut aussi revenir à l’histoire plus récente. En 1944, après des siècles passés à subir la tutelle politique, économique et religieuse (luthérienne) du Danemark, l’Islande arrache son indépendance, profitant de la présence sur son sol des Britanniques puis des Américains et de l’embarras momentané des Danois (encore en guerre). Elle connait alors un développement impressionnant, essentiellement fondé sur l’essor de la pêche et sur la transformation et l’exportation du poisson, avant que le tourisme et un peu d’aluminium ne s’ajoutent au paysage.

Les Islandais, qui ne sont guère plus de 300 000 aujourd’hui, ironisent volontiers sur leur faible poids dans le monde. World-famous in Iceland, dit une blague locale.

Comprenant très tôt les menaces qu’une surpêche ferait peser sur son patrimoine, l’Islande a très tôt pratiqué l’autolimitation en instaurant des quotas. Le problème est que ceux-ci n’ont pas été attribués aux villages, mais aux propriétaires de bateaux. Or, leurs héritiers ont vendu les bateaux tout en conservant la jouissance du quota, loué et parfois même vendu à d’autres. Résultat : les villageois qui ne pouvaient plus vivre de la pêche ont dû aller chercher un emploi à Reykjavik. Dans les années 1990, les fermes se vident et se transforment en hôtels, tandis que l’Islande, avec l’un des taux de connexion les plus élevés au monde, contribue activement au gonflement de la bulle internet.

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