«La base des Frères musulmans juge Tariq Ramadan trop modéré» | Causeur

«La base des Frères musulmans juge Tariq Ramadan trop modéré»

Entretien avec l’islamologue Olivier Hanne 1/2

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 18 août 2016 / Religion Société

Mots-clés : , , ,

D'après Olivier Hanne, malgré son recul territorial en Irak et en Syrie, le succès de l'Etat islamique ne se dément pas parmi les musulmans d'Occident. Chez ces derniers, les Frères musulmans perdent du terrain à mesure qu'ils républicanisent leur discours. Même Tariq Ramadan est détesté par les plus radicaux...
olivier hanne islam daech ramadan

Tariq Ramadan et Edgar Morin. Sipa. Numéro de reportage : 00630757_000005 .

Daoud Boughezala. Après l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray, des musulmans de France ont investi les églises en signe de solidarité. La radicalité ultraviolente de Daech condamne-t-elle la nébuleuse terroriste à la marginalité parmi les communautés musulmanes d’Occident ?

Olivier Hanne.1 Logiquement, cela devrait être le cas mais dans les faits, on observe le phénomène exactement inverse. Après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper cacher, les responsables musulmans ont indiqué qu’il y avait de plus en plus de conversions à l’islam alors que ces attentats auraient dû être répulsifs. L’ultraviolence qui s’est déchaînée valide la capacité de nuisance anti-occidentale du mouvement et peut être pris comme un élément de revanche, à l’instar du terrorisme palestinien des années 1960/1970. Certains milieux accueillent cette ultraviolence de façon très positive. Les freins au recrutement de l’E.I. sont plutôt son déclin territorial en Syrie, en Irak, ou en Libye, et les difficultés d’accéder à ses frontières depuis un an. Les gens savent qu’ils auront du mal à se rendre sur un théâtre de guerre où la défaite est garantie.

Vous faites allusion aux volontaires internationaux du djihad, mais le recul territorial de l’E.I. n’a manifestement pas réfréné les vocations de djihadistes made in France, comme l’ont prouvé les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray…

Les responsables du ministère de l’Intérieur et de la Défense confirment que l’inspiration suscitée par Daech, sinon le recrutement direct, n’est absolument pas en voie de réduction. La différence avec les précédentes vagues du terrorisme islamiste, c’est que jusqu’aux années 1990, le terrorisme avait comme objectif de s’en sortir. On voyait déjà des attentats kamikazes, mais pas à ce degré-là. Daech a réussi à créer une inspiration en jouant notamment sur un élément de mobilisation : la certitude de la mort. Sortir vivant d’un attentat terroriste est un des grands éléments de complexité opérationnelle ; mais dès lors que vous voulez mourir en commettant un attentat, les choses deviennent beaucoup plus faciles. Daech a créé une bascule : vous mourrez, donc de toute façon vous irez au paradis. Ce qui offre la possibilité à n’importe qui de faire un attentat à la machette, comme on en voit en Israël.

On imagine la future campagne présidentielle  se dérouler dans un tel climat de peur et de tension… En 2012, une majorité écrasante de catholiques avait voté pour Nicolas Sarkozy tandis que les musulmans plébiscitaient François Hollande. Cette répartition religieuse du vote risque-t-elle de se reproduire en 2017 ?

Dans l’opinion publique musulmane française telle que je la connais, c’est-à-dire surtout chez les Frères musulmans, la haine de la gauche et du gouvernement atteint des sommets. Ce qui ne veut pas dire que les musulmans feront confiance à Sarkozy, lequel a des paroles très dures ou très opportunistes contre l’islam. Les gens ne sont pas dupes. Une chose me frappe : l’organisation des Frères musulmans a donné beaucoup de signes d’ouverture vers le vivre-ensemble, l’esprit républicain, etc. Ils ne sont pas allé jusqu’à défiler avec les pancartes « Je suis Charlie » car cela aurait été excessif, mais ils ont mis beaucoup d’eau dans leur vin depuis dix ans. Le gros problème, avec ce changement de discours, c’est de savoir où sont passés les plus radicaux des Frères musulmans. Au sens propre, les Frères musulmans ne posent pas de problème de sécurité à la France puisqu’ils ont changé leur discours – par stratégie, diront certains -, mais, comme on le constate sur les réseaux sociaux, leur base exprime une exaspération vis-à-vis des leaders du mouvement. Une exaspération notamment dirigée contre Tariq Ramadan.

… que la rue musulmane juge trop modéré ?!

Chose assez amusante, Tariq Ramadan, que le gouvernement, un grand nombre de Français et d’intellectuels considèrent comme le diable, est aussi devenu le diable aux yeux d’une certaine frange de la base des Frères musulmans. Certains n’en peuvent plus de son discours trop républicain à force de « pas d’amalgame » et d’éloges du vivre-ensemble. Or, un organisme comme les Frères musulmans a pignon sur rue ; on peut facilement le surveiller, et on dispose d’énormément de renseignements à son sujet. Si cette structure ne fédère plus les radicaux les plus virulents, ces gens-là vont aller ailleurs, et on aura bien plus de mal à les surveiller.

À chaque attentat islamiste, la même mécanique victimaire se reproduit : des associations communautaires telles que le CCIF dénoncent le risque de « stigmatisation » islamophobe, alors que le djihadisme a provoqué 230 morts en un an demi en France, et « l’islamophobie » (heureusement) aucun…

Le problème, c’est que plus les imams feront des pas vers un esprit républicain et vers une relecture de l’islam, plus leur base se fracturera. Dans une certaine mesure, la vie quotidienne partagée peut influer sur la situation mais de plus en plus de Français n’ont plus du tout envie de cohabiter avec leurs compatriotes musulmans. Autre facteur de changement, l’imprégnation d’un nouveau discours, comme ceux que proposent certains Frères musulmans réformistes. Par sincérité ou par stratégie, une partie des Frères adopte un nouveau discours qui s’approprie tout le verbiage autour de la société française cosmopolite, métissée. Dans les allées du salon des Frères musulmans, j’ai vu avec amusement des thématiques d’ouvertures comme « Musulmans et écologie », « Femme musulmane libre et assumée », « Comment aimer dans le couple », etc. Cela contraste avec le corpus doctrinal des Frères qui n’a rien à voir avec cette rhétorique-là. Comment vont-ils assumer cette contradiction ? Je n’arrive pas encore à le savoir.

La République française, laïque et démocratique, peine à élaborer un contre-discours efficace pour contrer la propagande djihadiste. L’invocation de « valeurs » consensuelles n’a-t-elle donc aucun poids face au message politico-mystique de l’E.I. ?

Non seulement la République est désarmée, mais elle utilise les armes et le vocabulaire de son ennemi. On parle d’ « entreprise djihadiste », de « réseaux salafistes » au point que le cadre législatif semble adopter le vocabulaire des terroristes. Or, notre système légal doit impérativement rester ce qu’il est sans adopter les qualificatifs de l’ennemi. Sinon il faudrait définir ce qu’est un djihadiste – en fonction de quels critères et de quel corpus légal ? -,  ce qu’est le vrai djihad, le bon et le mauvais. L’Assemblée nationale et la République ont-elles autorité à définir un élément de la religion musulmane ? Depuis quelques années, face à la déferlante islamisto-djihadiste, on est incapable de rappeler des éléments aussi fondamentaux que notre cadre légal. Un acte violent doit être condamné en fonction d’éléments classiques du droit, sans besoin de l’adapter à la sémantique ennemie. De ce point de vue, les déclarations de Manuel Valls voire d’Alain Juppé contre le salafisme, « ennemi de la France » sont également problématiques.

Pour quelle(s) raison(s) ?

Le salafisme est un problème culturel, car il développe des idées sur la famille et sur la femme qui ne sont pas les nôtres, et non pas sécuritaire, puisque la majorité des salafistes désavouent le djihadisme. Bien que ce dernier soit issu de la mentalité salafiste, le législateur ne peut pas interdire le salafisme en France. Ce serait un délit d’opinion et un délit de religion. La République doit au contraire rester dans son rôle, qui consiste à protéger les citoyens contre des délits identifiés comme criminels. La République commet une erreur fondamentale en cédant à la tentation de définir ce qu’est l’islam.

à suivre…

  1. Islamologue, agrégé et docteur en histoire, Olivier Hanne est chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 22 Août 2016 à 7h41

      beornottobe dit

      n’est-ce pas Jean ?

    • 21 Août 2016 à 7h31

      beornottobe dit

      il est un moment où il faut savoir se retirer (et ne plus dire de conneries)

    • 21 Août 2016 à 2h13

      Bastienou Carcajou dit

      Il y a un Frère musulman qui va son petit bonhomme de chemin en endormant son monde:Tareq Oubrou.
      Lorsque l’on écoute son discours du début des années 90 et celui qu’il tient aujourd’hui,on a l’impression d’entendre un autre homme.
      Puis, en creusant un peu, il apparait que s’il n’affirme plus, il ne dément rien. Un as de la taqiya.

      Il a roulé Juppé dans la farine.

    • 20 Août 2016 à 12h41

      beornottobe dit

      Le “ridicule” ne tue pas! (n’est ce pas Jean?)

    • 20 Août 2016 à 12h25

      beornottobe dit

      se méfier des imitations (islamistes ou socialistes)!

    • 20 Août 2016 à 12h20

      beornottobe dit

      “TARIF” (SIC)… l’orthographe est volontaire!
      C’est Combien ? ………….!!!!!!!!……Ramadan

    • 20 Août 2016 à 10h46

      Dark horse dit

      Tariq Ramadan, serait jugé “trop modéré” par ces pairs, au moment où il demande la nationalité Française … Juste histoire de donner de l’eau à son moulin, quand ce dernier clâme à quel point il est modéré, pour mieux atteindre son objectif. Et cet objectif est simple, avoir la nationalité pour pouvoir prétendre à une élection. Il introduira alors le fondamentalisme, jusque dans nos plus hautes instances. Et la France, berceau de la révolution et des droits de l’homme, signera le début de sa fin. Car là, on ne parle pas d’un musulman qui accéderait à de hautes fonctions de l’Etat, mais bien de l’islamisme le plus radical. Ce qui ne manquera pas d’encourager les Islamistes de France et du monde. 

    • 19 Août 2016 à 20h27

      Charles Lefranc dit

      La base de l’ UOIF veut gagner des points et du terrain , c ‘est la suite politique et logique des attentats de leurs petits copains qui ont fait le saut ” qualitatif ” du petit djihad personnel ( lutter contre les tentations occidentales ) au grand djihad.La base ne comprend pas que Tariq Ramadan, effectue un recul tactique depuis janvier 2015.La base s’ impatiente; ou sont les changements , c’ est à dire ou sont les reculs effectifs de la laicité republicaine ? L’ affaire du Burkini est tres exactement le point de renversement de la faiblesse républicaine. Sur ce qui – en apparence – est un point de liberté vestimentaire – le Conseil d’ Etat vient de renverser la pente du défaitisme franco-republicain. Le Conseil d’ Etat vient de renforcer la laicité dans la totalité de l’ espace public et pas seulement dans les espaces “publics ” officiels ( ecole de l’ En – hopitaux de l’ Ap). Seule une laicité intransigeante et combattante, qui vise a recuperer les espaces perdus de la republique française peut mettre un frein a la conquete islamique.L’ espace televisuel-radiophonique est fondamental.Il faut interrompre la diffusion sans limites linguistiques des TV du bouquet satellitaire d’ Arabsat sur la France.Un strict quota de diffusion en langue française doit etre imposé . Hormis les seules emissions de prêches et de prieres , toutes les autres emissions seront diffusées en français . Et le CSA devra les encadrer , les filtrer, les censurer si necessaire.

    • 19 Août 2016 à 15h13

      beornottobe dit

      précision……: “car il sait qu’il pratique la Taqyya”

    • 19 Août 2016 à 15h11

      beornottobe dit

      et pendant ce temps…. Tariq Ramadan se marre dans ses moustaches (c’est une expression, car il n’a pas de moutache…)

      • 20 Août 2016 à 12h24

        beornottobe dit

        Pour éviter toute confusion, bien lire les heures d’intervention…..

    • 19 Août 2016 à 11h50

      eclair dit

      franchement encore un qui parle sans lire le discours destiné aux musulmans.

      Le discours de tariq ramadan est un discours d’étape suffit de l’écouter dans les congrès de l’uoif. une femme doit hériter de la moitié d’un homme et un non musulman ne doit pas hériter d’un musulman.

      Il est plus moderé qu’un salafiste mais suffit de creuser un peu pour voir que le moderé par rapport à nos standards ne l’est pas.

    • 19 Août 2016 à 11h27

      QUIDAM II dit

      Répartition des rôles : les uns, les Frères musulmans, sont les méchants… tandis que l’autre,Tariq Ramadan, joue le rôle du modéré.

      La ficelle n’est-elle pas un peu grosse ? 

    • 19 Août 2016 à 9h55

      Rattachiste dit

      Ramadan est un affreux gauchiste. Il a proposé un moratoire sur la lapidation qui le range dans l’aile “progressiste” des Frères musulmans.

      Tariq Ramadan, c’est tout le charme de l’Orient. L’indolence et la cruauté. Moitié loukoum, moitié cigüe. Le coran alternatif en quelque sorte. (paraphrasé D’Audiard dans “le Guignolo”)

    • 19 Août 2016 à 9h06

      RED (From Tex) dit

      “La République commet une erreur fondamentale en cédant à la tentation de définir ce qu’est l’islam”…

      Eh oui… L’erreur est faite, et on n’a pas fini de le regretter !

    • 18 Août 2016 à 22h15

      Patrick dit

      Néologisme à bannir trouvé dans l’article : “islamisto-djihadiste
      Le “djihad” est islamique avant d’être islamiste. A force de vouloir éviter d’”amalgamer”, on finit par inventer des expressions dans lequel le commun des citoyens y perd son latin.

      • 19 Août 2016 à 7h55

        kelenborn dit

        Oh franchement!!! ce que tu nous racontes là, si c’était du latin, peut être que l’on comprendrait mieux
        MK

    • 18 Août 2016 à 21h50

      Mouah dit

      Soutenons Soufiane Zitouni dans son combat contre l’UOIF, en achetant son très beau livre “Confessions d’un fils de Marianne et de Mahomet” et/ou en participant à sa cagnotte sur le site Leetchi :
      https://www.leetchi.com/c/solidarite-de-soufiane-zitouni
      Pour mémoire, Soufiane Zitouni est l’ancien professeur de philo du lycée musulman Averroès de Lille, émanation de l’UOIF, dont il a, au lendemain des attentats de janvier 2015, dénoncé notamment le double langage de la direction et l’antisémitisme affiché par certains élèves.
      Son courage lui a valu d’être condamné pour diffamation, en première instance et en appel, et il est à nouveau convoqué devant le tribunal correctionnel le 4 octobre prochain.
      Ne laissons pas le pot de terre seul face au pot de fer !