Irak : Faut-il sauver Tarek Aziz ? | Causeur

Irak : Faut-il sauver Tarek Aziz ?

Vie et mort d’un nationaliste arabe

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 01 février 2013 / Monde

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tarek aziz irak

Le 30 décembre 2006, le dictateur déchu Saddam Hussein était exécuté par pendaison après un procès de plusieurs mois qu’il avait su transformer en tribune d’imprécation. Sa condamnation à mort pour crimes contre l’humanité venait sceller sa victoire symbolique éphémère sur les Américains et les autorités irakiennes de transition. Dans la vidéo obscène de ses derniers instants, on entend l’un de ses bourreaux – chiite – glorifier la mémoire du grand ayatollah martyr Mohammed Baqr as-Sadr. Fondateur du mouvement chiite Da’wa (prédication), ce dernier poussa également son dernier soupir la corde au cou, condamné par une justice aux ordres du Baath irakien, sur lequel il avait jeté l’anathème dans l’une de ses fatwas. Quelques mois avant la guerre Iran-Irak, le dignitaire religieux paya de sa vie la solidarité des Chiites – majoritaires en Irak- avec Téhéran. Un attentat contre le vice-Premier ministre1 chrétien de Saddam Hussein, un certain Tarek Aziz, fut le parfait prétexte pour assassiner ce Khomeyni irakien en puissance. Comble du scabreux, un tracteur traînera le cadavre de Baqr as-Sadr et ceux des membres de sa famille exécutés avec lui dans les rues de Nadjaf, ville sainte du chiisme. Mais toutes les victimes de la potence ne sont pas égales devant la postérité : Saddam n’est plus le martyr d’aucune cause, le fleuve de l’oubli recouvre son cadavre décomposé, alors que l’islamisme fait encore recette de l’Atlas au Waziristan.

Trente-trois ans plus tard, de l’eau a coulé sous les ponts du Tigre et de l’Euphrate. Saddam renversé, arrêté, jugé puis pendu, son ancien vice-Premier ministre devenu chef de la diplomatie croupit sous les geôles des nouveaux maîtres de l’Irak, chiites ménageant la chèvre américaine avec le chou iranien dont ils dépendent. Condamné à sept et dix ans de prison en 2009-2010 pour avoir participé aux massacres des Kurdes et des Chiites dans les années 1980, Tarek Aziz attend actuellement l’exécution de sa peine capitale dans les couloirs de la mort. Or, le président de la République Jalal Talabani, pourtant opposant kurde de longue date à Saddam Hussein, a certifié qu’il ne signerait « jamais » l’ordre d’exécution d’Aziz, qui soufflera ses soixante-dix-sept printemps cette année. Sa clémence n’épargne pas Mikhaïl Johanna – de son vrai nom non arabisé – des tourments de la détention. Atteint de goutte, dépressif au bout du rouleau, Aziz en est réduit à implorer le Vatican, dont il fut l’oreille auprès de Saddam, pour abréger ses souffrances. L’ancien hiérarque baathiste en est ainsi réduit à exhorter la justice carcérale de l’achever, ses jours étant désormais trop lourds à supporter. Triste fin de vie pour le soleil noir de l’ancienne république nationaliste arabe irakienne qui joua si longtemps le rôle de caution chrétienne d’un régime maintenant la coexistence religieuse sous la fermeté de sa bride.

Imagine-t-on la vie d’un Tarek Aziz libéré de ses chaînes ? L’amateur de cigares cubains, grand admirateur des films de la Nouvelle Vague, ne retrouverait pas ses petits idéologiques dans le Moyen-Orient éclaté de début de troisième millénaire ressemblant à une fin de siècle. L’Iraq démembrée par la chute de Saddam, la Syrie en passe de subir le même scénario, Damas étant débordée par sa majorité sunnite, remake inversé de la chute de Bagdad en 2003, l’intervention américaine en moins, les pétrodollars qataris en plus. Les Alaouites sont déjà voués au “cimetière” et les Chrétiens promis à Beyrouth.

Un certain nationalisme arabe est mort avec Saddam en 2006 puis Georges Habache2 en 2008 et la chute prochaine des derniers décombres de la maison Assad. Baathiste et chrétien, l’homme aux lunettes à double foyer paraît d’un autre temps. Que les éventuels bourreaux de Tarek Aziz se rassurent : sa lente agonie a déjà commencé…

  1. Équivalent du titre de vice-président, Saddam exerçant seul les fonctions de chef de l’Etat, de Premier ministre et de nouveau Saladin…
  2. Fondateur du Front de Libération Populaire de la Palestine (FPLP) qui se définissait comme un nationaliste arabe, marxiste et chrétien.

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    • 4 Février 2013 à 15h25

      JeanBart dit

      Et très grand admirateur des vignobles français et de leur noble production.
      Je me souviens précisément de l’image de ces GI’s dans la villa de Tarek Aziz, qui vidaient des bouteilles de Cheval Blanc et de Haut Brion dans les égouts, pendant que leurs tanks ruinaient les sites de fouilles.

    • 1 Février 2013 à 19h43

      Quentin albert dit

      Mais on y a gagné quoi, au fond, à tout ce bouleversement? Plus de démocratie? Moins d’exactions? Plus de paix? Qui sont les vainqueurs? A quoi, à qui ont profité tous nos morts et tous les autres? Est-ce qu’une solution, une seule, a progressé d’un millimètre? Un seul Etat plus en sécurité? Une seule frontière plus sûre ou mieux définie?
      J’avoue mon ignorance de la géopolitique de cette région et les répercussions de nos actions, je partage cela avec tous les experts autoproclamés qui défilent sur tous les médias pour nous abreuver de prédictions aussitôt démenties.
      Pour les béotiens comme moi, j’y vois un “grand jeu” devenu beaucoup, beaucoup plus compliqué.
      Si quelqu’un peut me proposer un synthèse de ce qu’il croit avoir vu avancer, je suis preneur.

      • 1 Février 2013 à 20h24

        eclair dit

        @quentin
        Nous européens rien.
        Les USA eux ont gagné sdes marchés un approvisionnement en pétrole.
        Et plus important ils ont empechés l’irak de vendre son éptrole en autre qu’en dollar. 

      • 2 Février 2013 à 0h57

        Bibi dit

        @Quentin albert,
        Il y a un tout petit peu moins d’un siècle, les Min. des affaires étrangères britannique et français ont conclu un accord de partage des régions conquises à l’empire ottoman. 
        Les croyances, savoirs, logique, qui ont présidé aux accords de Sykes-Picot sont en train de s’avérer inappropriés. Des états pluralistes artificiels, aux frontières arbitraires, ne conviennent pas aux populations concernées. Le régime monarchique ou dictatorial non plus. Les mentalités tribales n’ont jamais disparu car c’est ça l’ADN de ces régions. 
         

        • 5 Février 2013 à 14h02

          Quentin albert dit

          Les occidentaux se sont donc trompés en signant ces accords (ou servis). Est-ce qu’ils ont aujourd’hui raison de contribuer à leur démantèlement?
          Moi, comme je l’ai déjà dit, je suis plutôt partisan de laisser les choses se faire, pour une fois, afin de trouver enfin un équilibre qui ne repose pas que sur des constructions artificielles et par conséquent, fragiles.
          Evidemment, si cet équilibre doit se faire sur le dos de millions de morts…

        • 5 Février 2013 à 19h05

          Bibi dit

          @Quentin albert,

          Trompés n’est pas le mot (ou l’idée). Il me semble que le “péché” fut celui de croire à une certaine forme de l’état, et de présumer que cette forme était universelle. On voit en Europe aussi l’échec des états pluralistes (ou “multiples” – par ex. Tchécoslovaquie, Yougoslavie). Alors là où il n’y a que très peu de nations ou peuples et que l’identité est avant tout clanique et tribale, un zeste de religion (ou de courant religieux) en plus, on se rend compte que l’état “à l’européenne occidentale” du début du XXème n’est pas plus une notion pertinente un siècle après qu’il ne l’était à ce moment là.
          Je n’ai plus en tête les chiffres de morts déjà atteints depuis une centaine d’années – mais ils sont largement de trop (et ce n’est pas une faute de “l’occident”, pas la peine de culpabiliser là-dessus). Une des constantes de la mentalité tribale est le “lavage” de son honneur par le sang de son adversaire.
          Je n’ai pas eu l’impression que les interventions (militaires) “occidentales” étaient motivées par des objectifs humanitaires.

      • 5 Février 2013 à 14h09

        Olyvier dit

        Si quelqu’un peut me proposer un synthèse de ce qu’il croit avoir vu avancer, je suis preneur.
        La question kurde, tout de même.  

        • 5 Février 2013 à 14h15

          Quentin albert dit

          Oui. Je ne sais pas. Faut demander aux turcs. :-)
          Si le principe est celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pourquoi pas mais il faut alors les soutenir partout.
          Notamment pour les touaregs au Mali par exemple. Et où s’arrête ce droit? Quelles autres frontières doit-il encore faire tomber?

    • 1 Février 2013 à 19h36

      Saint-Lambert dit

      Bel article de Daoud B., comme d’hab. Ceci étant dit nonobstant les semi-conneries qu’il réserve heureusement à Atlantico.truc.

    • 1 Février 2013 à 16h32

      L'Ours dit

      En tous cas, ne pas se plaindre d’un sujet qui revient souvent. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais en dehors de l’actualité, chaque mois Causeur thématise son magasine. 

      • 1 Février 2013 à 19h54

        nadia comaneci dit

        Sauf le mariage truc qui transcende les thèmes, les genres, les jours, les nuits, increvable et inusable, des dizaines d’articles au compteur ad ad nauseam.
        Vivement la loi. On touche au but.

        • 1 Février 2013 à 19h57

          Eugène Lampiste dit

          ne te réjouis pas trop vite.

          ensuite viendra la loi sur l’euthanasie.

          “l’euthanaZie” comme disent certains, ici. 

          on n’a pas fini de rire 

    • 1 Février 2013 à 15h24

      Bibi dit

      @panpan,

      Je conteste. Daoud Boughezala ne relève pas un peu le niveau, il le relève beaucoup.
       

    • 1 Février 2013 à 14h08

      néonéo dit

      !بعد زمان! ألف شكر يا أستاذ! والله ممتاز
      Again: 100% d’accord avec panpan…
      Je veux bien être la secrétaire générale du fan club… 

    • 1 Février 2013 à 11h59

      panpan2017 dit

      Je ne veux pas faire ma groupie, mais D. Boughezala relève un peu le niveau ici.
      Il semble qu’il y aurait une vie après les débats autour du mariage pour tous. Si si.
      Le manège ou nous vivons nous amène à zapper les sujets un peu rapidement (sauf apparemment le MPT). 
      Merci Daoud. 

      • 1 Février 2013 à 15h08

        LeCapitaine dit

        Et on a appris quoi ici? Que T. Aziz est mourrant …… quelle information!

      • 1 Février 2013 à 15h10

        Olyvier dit

        il y aurait une vie après les débats autour du mariage pour tous
        Encore un miracle de la PMA. 

    • 1 Février 2013 à 11h57

      L'Ours dit

      Je me souviens aussi des paroles de ce “brave homme” avant la première guerre d’Irak, alors qu’il y avait des otages, du style “arrachera votre chair avec nos dents”, très à l’arabe en somme, sinon à la musulmane puisqu’il est chrétien! Je me souviens aussi qu’il n’a jamais eu un mot contre l’humaniste Saddam, lorsqu’il a appelé un par un des hommes politiques pour les faire exécuter dès leur sortie. Etc.  etc.  etc.