Comment je n’ai pas interviewé Jackie Berroyer | Causeur

Comment je n’ai pas interviewé Jackie Berroyer

C’est lui qui a posé les questions!

Auteur

Cyril Bennasar

Cyril Bennasar
est menuisier.

Publié le 29 avril 2017 / Culture

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Pour moi, Berroyer est un des plus grands écrivains français de ce temps, et incontestablement le plus sous-estimé. La sortie de son dernier livre était donc l'occasion rêvée pour une interview. Sauf que c'est surtout lui qui a posé des questions...

Jackie Berroyer, mars 2017. Crédit photo : Hannah Assouline.

J’avais une amie, une âme sœur ou au moins une âme cousine. Et comme le cadastre fait bien les choses, c’était ma voisine. À dix ans on partageait le même pupitre double au premier rang en CM2. Je déconnais, ça la faisait rire. Toute l’année, on a pourri la vie à Norbert Grasso, assis juste derrière nous. Qu’est-ce qu’on a pu l’emmerder, le pauvre. On lui chantait la même chanson, Grassi grasso sur l’air de « Chapi Chapo », jusqu’à épuisement. Le sien, pas le nôtre. On ne se lassait jamais, on était malins et patients. Il faisait celui qui n’entend pas. Tu parles, il n’avait aucune chance, il finissait toujours hors de lui, et puni. Nous, on se pinçait, on jubilait, on se jetait des regards complices comme de vrais petits salopards. Pousser les autres à bout, c’était notre truc. Des fois, on jouait l’un contre l’autre. On pouvait aller loin, jusqu’aux larmes. De rage. C’était le début d’une histoire qui allait finir mal. On ne s’est pas mariés, on n’a pas eu de beaux enfants. Elle a quitté l’école jeune et s’est abîmée en entrant dans la vie. Avec les années, elle n’allait plus très bien, elle manquait d’équilibre, de bon sens, de mesure. Elle avait l’air solide, incassable, elle était fragile. Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte, enfin un peu quand même mais pas assez pour renoncer complètement à elle. Un jour, sa mère m’a prévenu : « Cyril, si vous revoyez A., je vous tue ! » Ça m’a glacé. J’ai compris d’un coup que j’avais vraiment déconné et j’ai pris le large. On devait avoir 30 ans.

« Je me demande à quoi ça sert d’être moins con que lui. »

On devait en avoir 20 quand elle m’a donné un jour un livre de Jackie Berroyer, J’ai beaucoup souffert, et je crois me souvenir qu’on ne pouvait lire le titre complet qu’en ouvrant la première page. Elle lisait. Pas moi, enfin pas tellement. Elle avait souvent essayé de me refiler des bouquins. Carson McCullers, Le cœur est un chasseur solitaire. Ça m’était tombé des mains, rien que le titre, je trouvais ça bidon. Berroyer, c’était autre chose, je n’avais jamais rien lu de pareil. Ça parlait d’amour mais personne n’y parlait de son cœur. Trop de pudeur et un putain d’argot, celui des bandes de jeunes un peu loubards. C’était des nouvelles. Dans l’une d’elles, sa bande va draguer les copines d’une bande rivale. Le récit se termine par : « Ceux qui n’ont pas jambonné le soir même ont pris des rencards. » Je cite de mémoire, je n’ai plus le livre. A. est venue le reprendre vers la fin de notre « histoire ». Elle a débarqué chez moi un jour avec un mec mort de trouille, un marteau et l’intention d’écrabouiller mes affaires façon puzzle. Je n’étais pas là, c’est Véronique qui m’a raconté. Plus tard, elle m’obligerait à descendre à poil ramasser mes fringues jetées sur l’herbe humide de son jardin par une nuit de colère, mais ça, c’était de bonne guerre. Enfin ce jour-là, Véronique s’était pointée par hasard, juste à temps pour dissuader A. et sauver ma baraque de l’ouragan. Du coup, A. était repartie avec tous mes disques dans deux gros sacs arabes, et mes Berroyer, enfin les siens. J’ai récupéré mes disques sauf The River de Springsteen et je n’ai pas retrouvé les Berroyer. Au fait, le titre complet c’est J’ai beaucoup souffert de ne pas avoir eu de mobylette.

Je n’ai jamais revu Je suis décevant mais je suis retombé sur Je vieillis bien. Elle n’était peut-être pas repartie avec les livres, finalement. Elle me les a peut-être laissés, dans l’espoir qu’ils m’aident à trouver un peu d’humanité, à remettre la main sur mon cœur, à prendre une tournure berroyesque. J’ai sans doute perdu les autres tout seul, prêtés et oubliés. Je n’arrive pas à faire attention à mes affaires, même mes disques, même mes livres. Quand ils me manquent, je suis malheureux. Parfois, ils sont juste mal rangés. Combien de fois j’ai maudit l’enfoiré qui ne m’avait pas rendu

[...]

Jackie Berroyer, Parlons peu, parlons de moi, Le Dilettante, 2017.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 104 - Avril 2017

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    • 30 Avril 2017 à 14h59

      agatha dit

      Où l’on apprend que :
      - Jackie Berroyer est un peu sourd,
      - les femmes sont des enfants assez malignes pour être, à doses calculées, un peu emmerdeuses et retenir ainsi les hommes,
      - ” la sincérité sans filtres ne fait pas plus de bonne littérature que les bons sentiments”.
      Le dernier point, c’est exactement ce que je ressens à la lecture de certains livres, mais je n’avais jamais réussi à le formuler comme ça. La sincérité et l’étalage minutieux de ses petites occupations plus ou moins troubles ou dérisoires donnent des témoignages touchants, parfois originaux et audacieux quand il s’agit de relater sa vie sexuelle débridée, mais pas de grande littérature. C’est typiquement ce que j’éprouve en lisant en ce moment ” Le poète russe préfère les grands nègres” de Limonov.

      • 30 Avril 2017 à 22h53

        Pierre Jolibert dit

        Pourtant, avec “Moi je préfère les petits”, Agatha Christie tenait son indépassable chef d’oeuvre.
        (bon, pardon, pardon, pardon)

        • 1 Mai 2017 à 12h22

          agatha dit

          Désolée, Pierre, jamais lu. Je vous fais confiance, je vous accorde cette exception. Vous en voyez peut-être d’autres (cela dit sans ironie) ?

        • 1 Mai 2017 à 13h05

          Pierre Jolibert dit

          Non, non, ;) je ne vois rien qui pourrait vous faire changer de sentiment. Je n’ai pas lu le Limonov en question ni aucun.
          En revanche j’ai beaucoup apprécié l’article de C. Bennasar notamment en raison de votre 2ème tiret. Le souvenir d’enfance qui l’ouvre me paraît particulièrement rafraîchissant.
          Quand on lit les propos lénifiants sur l’école qui se succèdent à un rythme aussi soporifique qu’inaltérable dans ces colonnes (articles + commentaires), c’est un émerveillement de voir qu’un homme est capable de se rappeler avec exactitude son passé d’écolier et l’air de Chapi Chapi Chapi Chapo.

        • 1 Mai 2017 à 13h06

          Pierre Jolibert dit

          contrairement à moi : j’ai mis un Chapi de trop !
          c’est Chapi Chapi _ Chapo
          Chapo Chapo _ Chapi

        • 1 Mai 2017 à 14h50

          agatha dit

          Non, je ne vais pas changer radicalement d’avis, mais j’aurais pu nuancer, comme le fait CB dans les phrases qui suivent celle que j’ai citée.
          Pour Limonov, je l’apprécie quand même, surtout dans des phrases comme celle-ci : “En ce qui concerne l’amour dans le monde, il y en a certainement plus en Russie qu’ici.” A l’époque, début des années 80, il est à New-York où il mène une vie de déclassé. Un “looser magnifique” dit E. Carrère. Si on veut.

    • 30 Avril 2017 à 11h21

      isa dit

      Sine? Quelle horreur!

    • 30 Avril 2017 à 1h17

      disco dit

      Bel article !
      je ne savais même pas que Berroyer avait été “disgracié”, c’est quoi ces histories ?

    • 29 Avril 2017 à 14h23

      la ménagère dit

      ‘Game of Thrones, cette merde’… Je pense que vous auriez pu vous passer de cette phrase. Je ne sais pas si vous avez lu les livres ou si vous n’aimez pas le genre, mais peut être un peu plus de nuances ? Pour le fan de la toute première heure que je suis, c’est un peu insultant.

    • 29 Avril 2017 à 14h21

      patricethomas dit

      J’éprouve à l’égard de Berroyer la même sympathie que vous. Je l’ai d’abord connu par ses petits billets (que j’aimerais bien voir regroupés dans un recueil) publiés dans Rock&Folk dans les années 70, puis par ses chroniques parues dans Charlie Hebdo. Dommage que ses apparitions soient si rares.

    • 29 Avril 2017 à 13h02

      steed59 dit

      Bibi, c’est le moment de dire à bennassar que voter MLP c’est mal.

      Isa aussi, dans la possibilité de vos facultés.

      allez, allez, je ne vois pas en quoi la culpabilisation serait un privilège de français innocent.

      • 29 Avril 2017 à 16h07

        isa dit

        Personne n’a à me dire que c’est mal: je préfère sincèrement mourir que mettre un bulletin à ce nom de merde dans l’urne.

        • 29 Avril 2017 à 17h02

          steed59 dit

          je ne parle pas de toi morue mais de bennassar. Si les juifs comme lui ne donnent pas l’exemple de l’anti-frontisme, comment voulez-vous que les goys ne fassent pas pareil ?

        • 30 Avril 2017 à 9h41

          isa dit

          Morue?
          Nomeho du respect petite pute causeurienne de Steed! 

      • 29 Avril 2017 à 20h32

        brindamour dit

        Petit enculé tu parles mieux à ma copine Isa.
        Puis je vais t’expliquer un truc . Les juifs ont intérêt à voter FN
        car  ils ont intérêt à limiter l’arrivée des musulmans qui ne leur rendent pas la vie facile ici et ailleurs. Le vieil antiséminitisme
        d’extrême droite c’est  du pipeau comparé à l’antisémitisme arabomusulman.
        Tu arrives à piger ça petit homme. 

    • 29 Avril 2017 à 13h00

      steed59 dit

      Hollande vient de proclamer que le 7 mai était un choix “européen”. Il m’avait semblé que l’élection était française mais bon … Cet imbécile conforte la stratégie de MLP qui veut faire de cette élection un choix national/mondialiste. En gros si macron passe on aura plus d’Europe. Parfait, cela conforte encore plus mon choix

    • 29 Avril 2017 à 12h43

      Grignous dit

      Bizarre d’aller chez ce clochard antisémite en lui avouant voter FN. On connait sa réaction à l’avance. C’est sa lâcheté physique qui t’a permis de faire l’entretien, Cyril.

    • 29 Avril 2017 à 11h59

      Villaterne dit

      Tiens ! J’ai beau m’identifier je n’ai pas la suite de l’article !