Interdire la fessée en France ? Saisi d’une réclamation par une ONG britannique, le Conseil de l’Europe a condamné la loi française car elle n’interdit pas totalement les châtiments corporels envers les enfants. Laissons un court instant le droit. Et plaçons-nous du côté de la psyché afin d’éclairer ce débat. La réponse se trouve, oserons-nous dire, dans la question : « interdire » et « fessée ». Nous pourrions préciser : « interdiction par l’adulte » et « de la fessée aux enfants ». Quel sentiment anime donc l’adulte pour qu’il cherche à proscrire la possibilité de « fesser » un enfant, le sien et, a priori à domicile, puisque la loi française prohibe déjà le châtiment corporel à l’école ou en prison ? Cet adulte décèlerait-il dans cet acte de fustigation quelque chose de nature à l’embarrasser, lui ?

Cette fessée dont certains appellent de leurs vœux le complet bannissement vient pas exemplifier, tout comme les violences sexuelles sur mineurs[1. Enquête de l’Association « Mémoire Traumatique et Victimologie » réalisée avec le soutien de l’UNICEF France.], cette relation asymétrique entre l’adulte et l’enfant des premiers temps. Une asymétrie génératrice, comme l’ont régulièrement montrée les travaux du regretté professeur Jean Laplanche, d’une séduction originaire, source d’une sexualité infantile « élargie » et productrice de l’inconscient humain. Ce qu’avaient esquissé dès 1905 les Trois essais sur la théorie de la sexualité  de Freud et confirmé ultérieurement les premiers analystes dans les verbatim de la Société psychanalytique de Vienne : l’intromission dans l’univers du tout-petit, par les gestes quotidiens les plus anodins et les plus innocents (allaitement, soins, tendresse, jeux…), de messages énigmatiques car compromis par la sexualité infantile et refoulée de ces adultes.

Sur France Info, le Docteur Gilles Lazimi, favorable à une interdiction complète des fessées, énonce : « il ne faut pas toucher un enfant ». Ecueil infranchissable pour le médecin, point de départ pour la réflexion du psychanalyste : comment différencier, en termes d’intolérance psychique, l’infiltration du sexuel infantile et refoulé de l’adulte sur l’enfant de l’attentat sexuel criminel sur mineurs ? Question encore plus insoluble si nous prenons en compte les solides enseignements de la clinique : confondus dans l’inconscient infantile de l’adulte, aimer et punir participent de cette communication originelle des premiers âges de la vie qui mêle amour et haine, apaisement et excitation pulsionnels, objet et fantasme, corps et surface corporelle. Mais aussi séduction et vengeance : c’est dans cet inconscient infantile de l’adulte, réactivé à l’occasion de sa relation avec le tout petit, que logent les « impulsions hostiles qui se manifestent dans la maltraitance des enfants »[2. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne  T.III, 1910-1911, Séance du 11 janvier 1911, Gallimard, 1979.].

Allons encore plus loin : l’interdiction de la fessée, légitime au demeurant pour le sens commun, vient mettre un sceau, « sanctuariser » ce que l’adulte « ayant autorité » cherche à abolir dans l’esprit de l’enfant. Fascinant paradoxe déjà mis en lumière par une épitre de Saint Paul aux Romains « Ainsi, je n’aurais pas connu la convoitise si la loi n’avait dit : tu ne convoiteras point » (Rom, 7, 7). C’est même l’admonestation et la censure par le monde des adultes qui viennent « confirmer » aux enfants la présence inavouable de la chose sexuelle : Montaigne (Essais, III, 5) s’en délecte par une anecdote révélatrice à propos de sa fille trébuchant dans son exercice de lecture sur le mot de « fouteau » (autre nom du hêtre) mot dont la gouvernante nia brutalement la signification. Et Montaigne de conclure : « le commerce de vingt laquais n’eût su imprimer en sa fantaisie… l’intelligence et toutes les conséquences du son de ces syllabes scélérates comme le fit cette bonne vieille par sa réprimande et interdiction ».

*Photo : wikicommons.

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