Inception, l’homme qui descendait du songe
Christopher Nolan se révèle l’égal de Lynch et de Buñuel
Publié le 31 juillet 2010 à 12:01 dans Culture
Mots-clés : Christopher Nolan, Cinéma

Avec Batman Begins et The Dark Knight, Christopher Nolan avait créé un nouveau Batman – et en échange Batman nous avait donné un nouveau Christopher Nolan. Le cinéaste de The Following, spectateur méticuleux d’un univers fragmenté et acteur forcené de sa reconstruction, avait trouvé dans la mythologie du super-héros une forme de surplomb, une toile de fond donnant de l’ampleur à son cinéma. L’angoisse de l’amnésique (dans Memento), les errements de l’insomniaque (dans Insomnia) – ces existences dominées par l’aveuglante précision du détail – laissèrent place, avec The Dark Night, au surplomb parfois vertigineux d’un héros au regard totalisant.
C’est dans Inception que ces deux Christopher Nolan se retrouvent: le fétichiste morbide et le mégalomane qui veut de toutes forces tout synthétiser. Dans l’univers de l’espionnage industriel, Mr. Cobb (Leonardo Di Caprio) est un “extracteur”, c’est-à-dire quelqu’un qui s’introduit dans les rêves des gens pour leur dérober leurs secrets les mieux enfouis. On lui demande un jour comme dernière mission de s’infiltrer dans le subconscient d’un grand patron, non pour extraire un rêve, mais pour implanter une idée.
De la réalité comme incertitude
Tout d’abord, Inception fait penser à Memento. Nous avons dans les deux films un monde découpé en morceaux qui s’entrechoquent et se superposent. C’étaient les grains d’instantanéité du présent amnésique, ce sont cette fois-ci les rêves, ces endroits et moments clos, nous avons un héros jeté dans une histoire dont lui-même ignore les tenants et les aboutissants, l’un parce qu’il n’a pas de mémoire, l’autre parce qu’il vit dans des rêves. Les deux sont happés par la matière, hantés par un passé qui s’impose de lui-même – une femme, un deuil dans les deux cas – et qui est un obstacle à la cohérence des choses, une sorte de pertinence rétinienne très mal venue. En somme nous avons, à travers le personnage incarné par Guy Pearce et celui joué par Leonardo Di Caprio, deux manières de se perdre sous la surface d’autres mondes, que ce soit l’éternité d’un instant ou la profondeur d’un rêve.
Et pourtant nos deux héros, enquêteur pour l’un, architecte pour l’autre, s’évertuent à reconstituer et à reconstruire. C’est la tragédie de leur existence, que de s’enfoncer toujours un peu plus dans les détails en y cherchant du sens, que de s’égarer dans le désordre en voulant l’organiser. A la fois faussement cohérents, et faussement éclatés, les premiers films de Christopher Nolan, et aujourd’hui Inception, sont des formes impossibles de pragmatisme en trompe-l’oeil.
Cinéaste cinéphile
Avec le film de super-héros, il avait fallu polariser l’ordre et le chaos, la nécessité et le hasard, à travers un Batman omniscient et un Joker nihiliste. Depuis ce surplomb, Christopher Nolan s’est mis à manier les genres et les références, faisant de The Dark Night un mélange entre le comic book, le film de casse et le thriller politique.
C’est la même profondeur de champ que l’on retrouve dans Inception. Chaque rêve, chaque monde, pourrait aussi bien être tiré de l’histoire du cinéma. De la fusillade de Heat à l’apesanteur de 2001 l’odyssée de l’espace en passant par les assauts de film d’espionnage, les rêves ont l’air de films emboîtés les uns dans les autres. Pour autant, Nolan ne partage pas la mauvaise ironie des cinéastes cinéphiles. Une croyance traverse au contraire tous ses rêves, matérialisée par un petit fétiche, encore un objet: un petit fragment du monde autour de quoi tout s’articule. Une foi d’animiste qui soulève des montagne, modèle des endroits, des villes, des mondes entiers – et dont Christopher Nolan semble faire profession, en cinéphile et en cinéaste.
Inception, un film chestertonien ?
On a beaucoup critiqué Nolan sur ses scénarios gadget. On a dit aussi qu’Inception offrait une vision trop rationnelle des rêves. On a reproché à Nolan de ne pas être Lynch ou Buñuel. Soit. Mais il faut être aveugle pour ne pas voir la folie douce qui s’empare de chaque plan, de chaque séquence, et surtout de chaque transition. Le rationalisme échevelé avec lequel les rêves sont créés, modifiés, la surenchère exponentielle des emboîtements – un rêve, dans un rêve, dans un rêve, etc. – , créent un climat qui est plus celui de la folie que celui de l’onirisme. Comme si Nolan avait voulu appliquer l’idée chestertonnienne selon laquelle le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais “celui qui a tout perdu sauf la raison”1: le fou est celui qui fait d’une idée une obsession, d’une logique son carcan – et c’est précisément le principe de “l’inception”, faire d’une idée le plus résistant des virus.
Le vent de folie (et de génie) d’Inception, c’est le flottement qui charrie tous ces rêves en poupées russes: les rimes visuelles, les instants d’apesanteur et les moments où le décor s’effondre. Il y a une dynamique de l’explosion, dans cette belle mécanique, et un usage de la “décharge”: le moment, justement, où le rêve va devoir prendre fin. Nolan n’a pas fait un autre Mulholland Drive, mais il a compris que l’étrangeté et la folie des rêves étaient moins dans le contenu que dans l’équilibre incertain des transitions.
- Orthodoxie, de Gilbert Keith Chesterton, dont voici un extrait éloquent pour ce qui nous concerne: “Tous ceux qui ont la malchance de parler avec des malades mentaux (…) savent que le leur plus sinistre qualité est leur affreuse lucidité sur les questions de détail, leur aptitude à relier les choses entre elles sur une carte plus complexe qu’un labyrinthe.” ↩
-
L'auteur
Timothée Gérardin est l'auteur du blog cinéphile Fenêtres sur cour.
-
Plus










La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
24Nos offres
1 an : 55 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
Boub dit
Bonjour,
@ jules @ expat : on est trois. Imbitable.
ramonmercader dit
inception ça fait penser à “intussuception” un autre mot pour “invagination”
qui n’est pas un gros mot
ça n’est qu’une description physiopathologique
Suzerain dit
D’accord avec Jérome,”Le prestige” est un film magnifique et trop peu connu.Tiré d’un roman tout aussi bon de Christopher Priest. Le même Priest qui avait pondu “Futur intérieur” (thème voisin d’”Inception”) ou cette nouvelle qui se déroulait dans un rêve: “Transplantation”.
Tout de même (dans “Incipit”) ces scènes en apesanteur quand le lieutenant de Cobb (qu’on avait vu dans le superbe “500 jours ensemble”) ficelle les dormeurs et file par les couloirs et les cages d’ascenceur:c’est quelque chose.On pense un peu à Moebius.( Il parait que certaines scènes ont été tourné dans le palais délirant de Ceaucescu,à Bucarest et aujourd’hui fierté nationale roumaine!!!)
Ou alors les héros rêvant dans le van (très agité),les bras flottant…quel pied!
Geoffroy dit
Pirate persifle et c’est à peu près tout.
jerome dit
Pirate, vu que vous n’etes capable de discuter que dans l’agression et la haine, comme chacun l’a remarque sur le site, je vais vous laisser tout seul.
Evidemment qu’il y a aussi des inspirations orientales dans le film, personne n’a dit que tout le film se limitait a une seule source et une seule interpretation. Mais comme visiblement vous ne savez pas ce qu’est le post-modernisme ni ce qu’est le neo-marxisme qui en est une branche (et qui n’a rien a voir avec le Parti Communiste), dans votre ignorance habituelle melangee a votre insupportable complexe de superiorite qui est en fait un complexe d’inferiorite, il faut que vous la rameniez et veniez nier des choses parce que vous ne les connaissez pas au lieu d’essayer de comprendre.
C’est comme ca systematiquement donc, adieu mon vieux.
Cyril dit
Mettre sur un même niveau Nolan et Bunuel c’est assez déconcertant. Déjà qu’avec Lynch c’est moyen alors là …
En plus, tout ça sans citer son vrai grand film: The Prestige.
Article verbieux a la Télérama, assez rigolo.
Pas qu’Inception soit mauvais, mais il n’a aucune profondeur, ce n’est qu’une démonstration technique qu’il tente de faire passer pour un film un peu intello. “Un rêve, c’est cool nan? En plus on peut faire ce qu’on veut ? Bon, on va pas presenter comme ça, c’est nul. Des reves dans des reves ? Yeah, on a notre filon les mecs. On va mettre du chinois, de l’amour, des gunfights, des filles jolies, et des gunfights. Et des FX. Mais beaucoup de gunfights, faut pas deconner. On va y mettre des plans long, on va eviter de faire passer ça pour un james bond. Oké ? chaud tout le monde ?”
Mais la présentation est parfaite, on ne s’ennuie pas, on en prend plein les yeux, pari reussi nolan !
pirate dit
En gros Jérome si j’écoute votre vénérable lumière tout est strictement borné à vos convictions que vous assénez comme d’habitude avec l’index sentencieux de celui qui sait car lui… euh bin il sait.
Bizarrement moi qui l’ai vu et revu j’ai toujours été frappé par l’aspect oriental, voir bouddhiste de la “philosophie” édicté par ce film. Que ce qui est édicté comme réel n’est qu’une convention aposé à notre esprit attaché au monde matériel,où tout en vérité est souffrance, apparence, illusion. Si encore vous m’aviez entamé sur l’aspect révolte contre le système j’aurais bien voulu l’entendre bien que l’analyse reste un peu courte des bras, considérant que cet argument est considérablement utilisé pa le cinéma à destination adolescente (d’ailleurs vous l’utiliser bien, mais on ne peut vous demander d’être très fin non plus) mais, non c’est néo marxiste… Néo je vois bien en effet marxiste dans vos délires sans nul doute, je vous rassure cependant, les marxistes ne viendront plus vous surprendre dans votre lit à baldaquin, ils sont mort et les chars ne sont jamais venu sur les Champs.
Pascal dit
Jules + Expat= Pascal.
J’ai bien,au passage,saisi quelques bribes,mais comme l’article ressemble au film,ce n’est pas grave.
XB dit
La servilité linguistique des Français est sans limite! Que veut dire ‘inception?
jerome dit
Matrix est une mise en application des theories post-modernes americaines neomarxistes par les freres (ou frere et soeur maintenant) Wachowski – c-a-d les references directes a Baudrillard (tel que compris par les elites de gauche americaines et que Baudrillard refute semble-t-il), les mechants capitalistes-blancs-la police-l’Etat-la religion face aux gentils revolutionnaires multiculturels vaguement anars, et le theme central du post-modernisme: “There is no truth” (qui est evidemment une proposition auto-contradictoire) – a travers le “there is no spoon” et tout le film.
Il y a 1000 exemples dans le film, ca fait des annees que je ne l’ai pas vu mais c’est assez evident, surtout que c’est revendique, affirme, repete pour qu’on comprenne bien. Encore faut-il avoir eu la (mal)chance de passer par les universites americaines qui sont des usines de propagande post-moderniste pour le saisir.
pirate dit
Un discours néomarxiste dans Matrix… dis boule de cristal pourrais tu m’éclairer de ta pensée magnifique et développer un peu plus le sujet, parce que j’ai lu et entendu beaucoup de théorie fumante sur Matrix, mais celle là pas encore, donc serait-il possible que ton auguste nous illumine à ce sujet ?
jerome dit
J’avais demande un article sur le film de Nolan, ma demande a ete prise en compte donc merci.
Inception est un grand film, je dois avouer que je ne comprends pas ceux qui n’ont rien compris, un des petits defauts du film est justement de trop expliquer les choses.
Inception est moins un film sur les reves que sur le cinema – les references a Matrix, Ocean 11, James Bond etc… sont evidentes et enormes – et sur la realite. C’est Matrix (le premier) qui va jusqu’au bout de sa logique et sans le discours debile infantile neomarxiste qui plaisait tant aux ados.
Etonnemment, l’auteur ne parle pas du meilleur film de Nolan, “The Prestige”, que je recommande a tous – un bijou, un chef d’oeuvre.
Joëlle dit
Pas vu Inception. Mais sur le blog de l’auteur “Fenêtres sur cour”, je vous recommande l’article sur Pavel Lounguine, avec sa descente en flammes d’une certaine dame critique.
Comprendre l’esprit russe (pour ne pas dire l’”âme russe”, expression qui risque de déranger), n’est pas donné à la 1ère écervelée imbue de ses certitudes d’occidentale. Timothée, lui, n’a peur de rien et semble mieux armé pour faire face calmement.
Grandgil dit
C’est pas mal pour un blockbuster mais ce n’est pas grand chose à côté de Mulholland Drive, par exemple.
dom dit
En somme nous avons un flottement qui surplombe du vertigineux, et de toutes forces en plus ?
C’est très clair, merci. Bon pour les Inrocks, au suivant !
Piola dit
Le film est génial. Dans la famille des réals dégentés, Nolan et Richard Kelly ( Southland tales, Donnie Darko…) nous donnent vraiment le meilleur.
Mais par pitié, arrêtons de tout intellectualiser. “la vision chestertonienne” bla bli bla bla….
Mallory dit
J’ ai pas encore vue le film, mais tout ceux qui l’ ont vu m’ ont fait le même commentaires : Rien compris, trop le bordel.
pirate dit
j’avais adoré le darknight et la composition du joker (le discours nihiliste à l’hôpital whaou) mais là je cale devant l’espèce de barnum le big cake US et son scénario truc machin, j’attendrais plutôt le rêve de petit garçon que nous a pondu Stallone. C’est moins chic, intelligent et tout mais je vais avoir 10 ans et c’est bien.
Si non pour la citation en bas d’article, je témoigne, c’est affreusement vrai.
expat dit
@ jules : on est deux.
jules dit
Comme c’est beau quand on a tout compris.
Moi j’ai entravé zéro.