Lorsqu’un homme public est sous le feu médiatique, guetté par des snipers embusqués dans tous les recoins du microcosme politique, on est spontanément enclin à lui tendre la main, à lui offrir un refuge, au moins provisoire. La dégringolade d’un chouchou des sondages est un spectacle qui suscite cette joie mauvaise que les Allemands, fins connaisseurs, appellent Schadenfreude, un sentiment qui est l’exact inverse de la compassion dont Bernard Kouchner a été longtemps l’incarnation, version laïque.

Le tumulte provoqué par la publication du livre de Pierre Péan, Le monde selon K. ne crée pas une atmosphère propre à l’examen serein de l’action politique et du parcours de l’actuel ministre des affaires étrangères. On voit, comme d’habitude, se former les bataillons des « pro » et des « anti », la cabale et la contre-cabale, une occasion rêvée, pour certains, de régler de vieux comptes, qui avec Péan, qui avec Kouchner, Ockrent, parents et alliés.

N’étant lié ni matériellement, ni affectivement à aucun des deux principaux protagonistes de cette affaire, je n’en ai pas moins à me débarrasser de quelques préjugés subjectifs avant d’émettre un semblant de jugement.

Sur Péan : son anti-américanisme viscéral, sa haine d’Israël qui est allé jusqu’à lui faire écrire, après une enquête bidon, que des soldats israéliens avaient égorgé de leurs mains des Palestiniens à Sabra et Chatila, et d’autres écrits de la même veine me le rendent foncièrement antipathique. Et puis, faire profession de pitbull éditorial dans la sphère politico-médiatique témoigne d’une libido quelque peu perturbée.

Sur Kouchner : les quelques contacts personnels et professionnels que j’ai pu avoir avec lui me laissent l’image d’un homme chaleureux, plein d’humour, auquel on a vite fait de pardonner sa vanité, ses postures d’histrion et ses manies de jet-setter. De plus il a une fort jolie voix et une bonne mémoire lui permettant d’animer les soirées en reprenant les vieux chants staliniens de son enfance (La jeune garde, La Varsovienne, Notre Maurice a cinquante ans, etc.).

Mais, comme diraient les gens de justice : le dossier, tout le dossier, rien que le dossier, et laissons de côté l’enquête de personnalité pour nous concentrer sur les faits.

Dans les accusations portées contre Kouchner par Péan, il faut distinguer les critiques politiques, celles par exemple de son action au Kosovo, au Rwanda et au Moyen-Orient, de celles qui mettent en cause la moralité, et donc l’honneur d’un homme. Les premières, si elles sont légitimes dans le cadre du débat démocratique, peuvent et doivent être réfutées avec tous les arguments, et ils ne sont pas minces, qui peuvent être avancés en faveur de son action dans les diverses fonctions officielles qu’il a occupées.

Les autres mises en cause, celle sans lesquelles le brûlot de Péan serait passé aussi inaperçu que les pensums altermondialistes qui encombrent le catalogue des éditions La Découverte, concernent les activités professionnelles de Kouchner quand il n’est ni ministre, ni fonctionnaire international. Est-il bien convenable de se faire missionner par Total pour certifier que le pétrolier français n’utilise pas le travail forcé en Birmanie ? De ne reverser les sommes perçues à cette occasion à des associations humanitaire qu’après un concert de protestations des ONG de défense des droits de l’homme ? Est-il prudent, sinon moral, lorsque l’on souhaite poursuivre une carrière politique, de s’acoquiner, moyennant finances, et pas qu’un peu, avec des personnages comme Omar Bongo et Denis Sassou Nguesso ?

N’est pas Talleyrand qui veut ! Si l’ombre du diable boiteux plane encore sur le Quai d’Orsay, l’art de mêler le génie diplomatique à la corruption la plus effrénée ne peut se déployer que dans des régimes où les libertés publiques, celle de la presse notamment, sont réduites à la portion congrue.

Bernard Kouchner a beau protester de la parfaite légalité de ses activités, ce que Péan ne conteste pas, il reste qu’elles écornent passablement son image de défenseur intransigeant des droits de l’homme, qui lui vaut son crédit politique et sa popularité inoxydable dans l’opinion. L’argument de l’étanchéité entre ses activités de consultant et celles de ministre ne résiste pas à l’examen détaillé du dossier.

Le personnage central de cette affaire, en dehors de Kouchner, est Eric Danon. Enarque, il entre au Quai d’Orsay à sa sortie de l’école. Il estime cependant au bout de quelques années que le département ne lui offre pas de poste à la mesure de ses talents. Il se met alors en disponibilité et rejoint l’entreprise familiale, Imeda, spécialisée dans le conseil et l’ingénierie dans le domaine de la santé. C’est dans ce cadre qu’il confie à Kouchner l’exécution de contrats signés, entre autres, avec le Gabon et le Congo. Bernard n’est pas un ingrat. Une fois nommé ministre, il rappelle Danon au Quai et le nomme ambassadeur à Monaco, une mesure de faveur au regard des usages de la maison : il est de tradition, en effet, de n’affecter dans la Principauté que des diplomates chevronnés, et non pas quelqu’un dont c’est le premier poste d’ambassadeur…

« Un peu plus de bouteille lui aurait sans doute évité d’envoyer des lettres de rappel de créances à Omar Bongo à partir du fax de l’ambassade de Monaco », nous confie un haut diplomate. Cette bévue lui vaudra son rappel de Monaco et sa nomination comme ambassadeur à la conférence du désarmement de Genève. Cette « sanction » fait une victime collatérale : Jean-François Dobelle, un diplomate compétent n’ayant aucunement démérité est débarqué pour faire de la place à Danon et se trouve depuis sans affectation. « Kouchner doit devoir beaucoup de choses à Danon pour le cajoler de la sorte », murmure-t-on alors dans les couloirs du ministère…

Sans la protection du ministre, l’affaire des fax à Bongo aurait en effet valu à Danon une mise au placard sans appel. Dans sa réponse à Péan publiée dans le Nouvel Obs, Kouchner déclare que le cas Danon va être examiné par le comité d’éthique du ministère, celui qui a été mis en place après que deux anciens hauts diplomates, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée avaient été pris la main dans le sac d’affaires aussi louches que juteuses avec feu Saddam Hussein. Est-ce le prélude au sacrifice d’Eric Danon pour sauver le soldat Kouchner ? S’il en était ainsi, je crois que je serais triste de voir le prince charmant se transformer en crapaud.

Lire la suite