Iegor Gran recycle les Verts | Causeur

Iegor Gran recycle les Verts

Chronique de l’horreur écologique

Auteur

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig
Journaliste.

Publié le 26 mars 2011 / Politique

Mots-clés :

photo : Michael Urban

Il y a des jours où l’on ressent l’infinie tristesse de voir son crédit-temps de présence sur cette Terre en voie d’épuisement, sans être totalement persuadé d’être capable d’observer, depuis l’au-delà, les agissements de nos survivants.

Cette tristesse surgit entre deux éclats de rire que ne manque pas de provoquer la lecture du dernier livre de Iegor Gran, L’Écologie en bas de chez moi (POL), un pamphlet alerte et jubilatoire contre les écolos, version bobo, qui sévissent à Paris et dans sa banlieue proche.

En effet, on vendrait son âme au diable pour voir, mettons dans cinquante ans, nos prêcheurs d’apocalypse, décroissants comme la lune, gardes-chiourme du tri sélectif, défenseurs autoproclamés des générations futures, constater que cette bonne vieille humanité aura trouvé le moyen de faire face aux catastrophes annoncées. Catastrophes, d’ailleurs, qui ne seront peut-être même pas survenues en dépit des prophéties des Philippulus surdiplômés.

La moutarde est montée au nez de Iegor Gran le jour où il vit, scotchée sur le panneau d’affichage du hall de son immeuble, une affichette où l’on pouvait lire : « Ne manquez pas ! Le 5 juin, projection du film Home, de Yann Arthus-Bertrand. Nous avons tous une responsabilité à l’égard de la planète. Ensemble, nous pouvons faire la différence ! »

Fin d’une amitié sur fond d’incompatibilité écologique

Cette injonction produit chez l’écrivain l’inverse de l’effet escompté. Le 4 juin 2009, la veille de la diffusion du film en question, Libération publie une tribune de Gran sobrement intitulée : « Home, ou l’opportunisme vu du ciel ». À l’origine, ce texte commençait par la phrase suivante : « Leni Riefenstahl en avait rêvé, Yann-Dieu l’a fait ! » On ne saurait totalement désapprouver la censure opérée sur cette phrase par la rédaction de Libé, car elle aurait submergé sous les points Godwin un propos musclé, certes, mais à la mesure du matraquage culpabilisateur asséné par l’ancien photographe officiel du Paris-Dakar reconverti dans l’écolo-business modèle Al Gore.

Comme on peut s’en douter, cette tribune suscita plusieurs centaines de posts dont l’écrasante majorité fustigeait l’irresponsabilité quasi criminelle de son auteur. Sa publication eut également pour conséquence la rupture, lente, mais inexorable, de l’amitié entre Iegor Gran et Vincent, avec lequel il était très étroitement lié depuis leurs études communes à l’École centrale. Scientifiques défroqués, Iegor et Vincent s’étaient aménagés une douce vie de bohème chic, le premier dans la littérature, le second dans les arts graphiques. C’est le récit de cet éloignement sur fond d’incompatibilité écologique qui constitue la trame du livre, enrichie de scènes de genre vécues dans le local poubelles de son immeuble où veillent la mémé recycleuse du 3e escalier B et le médecin généraliste débile qui martyrise son fils de 10 ans au prétexte qu’il fait souffrir le laurier-rose du hall en lui arrachant quelques feuilles…

Gran, lui, n’est pas sûr d’avoir totalement raison

Leurs épouses respectives tentent bien de recoller les morceaux après quelques repas agités, mais sans succès. L’argumentation prétendue sérieuse de Gran est exposée sous forme d’une pléthore de notes en bas de page, dont l’auteur lui-même n’est pas dupe : il n’est pas sûr d’avoir totalement raison, ce qui le différencie radicalement de ses contradicteurs. Il pousse le masochisme jusqu’à fréquenter les innombrables salons consacrés à la bouffe bio et au développement durable pour en montrer le côté dérisoire et récupérateur.

Iegor Gran n’est pas un adepte de l’autofiction, bien au contraire. Il s’inscrit plutôt dans la lignée d’un Georges Perec et des forçats de l’écriture sous contrainte. S’il se laisse entraîner dans ce genre infra-littéraire, c’est pour s’en moquer au passage en le comparant au recyclage des déchets de la vie réelle pour produire une infâme bouillie aussi insipide que la nourriture macrobiotique.

Iegor Gran a passé les dix premières années de sa vie dans l’URSS brejnévienne. Il est le fils de l’écrivain dissident Andreï Siniavski, qui fut autorisé à émigrer en France en 1974. Cela lui donne un sixième sens pour détecter ab ovo les signes du surgissement d’un contrôle social généralisé des comportements individuels au nom d’une idéologie prétendument émancipatrice. Pourtant, il n’a rien d’un imprécateur et ne revendique que le droit à l’indifférence raisonnée face aux injonctions sectaires des sauveurs de la planète.

Il est symptomatique que ce soit un Russe d’âme et de cœur qui vienne nous signaler, avec humour et talent, que la France laisse péricliter cet art de la conversation dont l’historien anglais Theodore Zeldin1 démontra naguère le caractère unique dans le monde civilisé.

  1. Theodore Zeldin, De la conversation, Fayard 1999

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 27 Mars 2011 à 14h03

      Impat1 dit

      Jean-Paul, L’écolo, bien sûr. Entre deux maux… 

    • 27 Mars 2011 à 13h47

      Jean-Paul dit

      Je dois aller voter.
      J’ai le choix entre un communiste et une écolo.
      Je fais quoi ???

      (Jérôme Leroy n’a pas le droit de répondre :-)  

    • 26 Mars 2011 à 20h03

      L'Ours dit

      Bibi,

      surtout pas! :o) 

      • 26 Mars 2011 à 21h21

        Bibi dit

        Me voici rassuré. 
        Je ne sais pas comment j’aurais réagi en apprenant que vous commettiez ce pêché envers Gaïa (notre cinquième mère!).

        Les éoliennes m’évoquent parfois cette image:  http://richeyrich.files.wordpress.com/2007/11/sparta2.jpg 
         

        • 26 Mars 2011 à 22h56

          expat dit

          Bibi ! yelp !

        • 26 Mars 2011 à 23h28

          Bibi dit

          Désolé expat,

          I don’t mean to hurt your (or anyone’s) feelings, c’était un traitement courant à l’époque, point réservé à certains croyants ou infidèles.
           

    • 26 Mars 2011 à 18h06

      L'Ours dit

      En fait, on est passé d’un extrême à l’autre.
      Nous étions des crasseux dispendieux, à tout fabriquer sans se demander où mettre le produit usagé ou les emballages, puis à tout jeter sans se poser de questions, à une espèce d’intégrisme maladif du vert.
      Bon! Moi je fais mon compost, je trie mes déchets correctement mais sans me rendre malade, si je suis dans la rue, je jette un papier de sandwich dans  une poubelle, le ramasse par terre si je suis maladroit mais sans ramasser ceux des autres, ne mets pas des produits toxiques dans l’évier, je ne suis pas un sagouin en somme.

      De là à demander de couvrir la France de milliers d’éoliennes, que nenni!

      • 26 Mars 2011 à 18h24

        Bibi dit

        Et vous n’oubliez surtout pas de recycler vos pots de miel, hein?
         

    • 26 Mars 2011 à 17h30

      Cesar dit

      J’apprécie votre article. On ne peut pas regarder un bulletin d’informations à la TV, surtout sur FR3-Orléans, sans que la serinette écolo ne se manifeste. Cela devient de la pollution intellectuelle. La destruction de plantes transgéniques est inadmissible, surtout quand il s’agit de plantes transgéniques cultivées pour en tirer des médicaments, comme cela est arrivé en Auvergne et en Alsace. L’écologie politique nuit à l’écologie scientifique.
      Un mouvement anti-écolos commence à se manifester. Merci d’y avoir contribué.

    • 26 Mars 2011 à 13h36

      Olyvier dit

      Après avoir jeté un oeil sur le site de l’éditeur, j’ai très envie de lire ONG.

    • 26 Mars 2011 à 13h04

      Marcel Meyer dit

      On remarquera que c’est aussi des rangs de ces gens-là que sont venues les premières interrogations sur l’opportunité qu’il y aurait à limiter la démocratie afin de sauver l’humanité contre elle-même (cf par exemple les déclarations de Daniel Cohn-Bendit après le référendum Suisse sur les minarets). Ainsi, ces hyperdémocrates, qui veulent introduire l’égalité et la démocratie dans des champs pour lesquels elle n’est pas faite, la culture, la famille, l’école, ont non seulement avec leurs bons amis les Amis du Désastre des deux camps, à peu près réussi à tuer l’école, la culture et la famille, après avoir également commencé de très sérieusement limiter la liberté d’expression, s’apprêtent-ils à travailler à limiter une souveraineté populaire qui commence sérieusement à menacer le magistère moral qu’ils exercent dans nos pays.

      • 26 Mars 2011 à 13h40

        Olyvier dit

        Face au panurgisme, faut-il opposer tout un système de pensée cohérent, explicatif, global, comme vous le faites ? Je préfère l’humour de Gran, et sa dynamite.

        • 26 Mars 2011 à 15h10

          Marcel Meyer dit

          Vous avez raison, je ne suis pas très doué pour l’humour, mais je m’en console un peu quand je vois la place occupée aujourd’hui par des amuseurs pas forcément géniaux tous les jours.

          Cela dit il me paraît essentiel pour notre avenir de sauver la démocratie, la liberté, la laïcité, la république du naufrage dans lequel l’entraîne l’idéologie hyperdémocratique. Et pour cela, il faut comprendre que l’hyperdémocratie n’est pas la démocratie, qu’elle en est au contraire l’ennemie. Et, pour prendre le cas le plus facile à analyser, c’est bien elle qui a ravagé notre système scolaire, non ? Et ça continue : on en est aujourd’hui explicitement à revendiquer l’égalité des résultats (voir le programme de l’Unef). Ils n’auront de cesse qu’ils n’aient mis à terre les tout derniers îlots de résistance de la culture de l’excellence : nous en sommes tout près.

          Les Verts, au surplus sont de faux sages dans leur domaine même car y a-t-il plus grand danger pour l’équilibre écologique de la planète que la surpopulation ? Les entendez-vous souvent mettre en garde contre le fait de continuer à faire, au Niger par exemple, sept enfants par femme en moyenne ? Les entendez-vous souvent protester contre l’imbécillité médiatique qui crie victoire chaque fois qu’on annonce ce que les journalistes appellent “de bons résultats” en matière démographique ?

        • 26 Mars 2011 à 15h12

          Marcel Meyer dit

          “dans lequel les entraîne” pardon.

    • 26 Mars 2011 à 12h54

      expat dit

      @ Bibi : exacte. 

    • 26 Mars 2011 à 11h28

      Impat1 dit

      Bonjour Addis et Expat.
       Joli, et éloquent, ce “réaliser in vivo le jugement dernier.” 

      • 26 Mars 2011 à 11h50

        expat dit

        @ Bibi : excellent ton article ! merci surtout : “les gauchistes pensent que les libéraux sont “evil” les libéraux pensent que les gauchistes sont stupides”.
         

        • 26 Mars 2011 à 12h43

          Bibi dit

          Il me semble que c’est plutôt de l’ordre de la croyance que celui de la pensée (raisonnement).
           

    • 26 Mars 2011 à 11h03

      Addis dit

      Comme Impat1.
      Et triste pour Iegor et Vincent  qui se sont peut-être déchirés pour rien.
      Rien de tel que ces “idéologies prétendument émancipatrices” pour réaliser in vivo le jugement dernier. 

    • 26 Mars 2011 à 10h52

      expat dit

      @ GK et Impat : c’est exactement ça. C’est le nouveau totalitarisme. 

    • 26 Mars 2011 à 10h49

      Impat1 dit

      ….”un contrôle social généralisé des comportements individuels au nom d’une idéologie prétendument émancipatrice”…
      Description percutante du virus qui ronge nos sociétés sous des formes très diverses. La lutte contre ce virus nous délivrera de bien des malheurs. À celui ou celle qui découvrira l’anti-virus et le répandra, dans nos écoles en premier lieu, il faudra réserver une immense place au Panthéon des bienfaiteurs de l’humanité. 

    • 26 Mars 2011 à 10h43

      Georges_Kaplan dit

      Luc Rosenzweig nous propose là un article qui, outre le fait qu’il est merveilleusement bien écrit, pose (ou plutôt re-pose) le principe même de la démarche scientifique : le doute et le débat contradictoire. Le réchauffement climatique d’origine anthropique est une théorie – et en aucune manière une certitude absolue ou une vérité révélée – et il est sain, normal et même important que cette théorie soit scientifiquement contestée. Les ayatollahs « réchauffistes » qui prétendent faire taire ou discréditer leurs adversaires se comportent, en effet, comme les propagandistes d’une idéologie totalitaire. S’ils devaient avoir raison, les conséquences des solutions qu’ils proposent sur le genre humain seraient – et je pèse mes mots – apocalyptiques ; Et s’ils se trompaient ?

      • 26 Mars 2011 à 10h58

        Bibi dit

        Un petit billet sur Thomas Kuhn?
         

    • 26 Mars 2011 à 10h27

      Bibi dit

      J’adore les pastèques, vertes à l’extérieur et bien rouges à l’intérieur.
      Il y en a trop de la variété qui contient trop de pépins.
       

    • 26 Mars 2011 à 9h19

      GPS dit

      A quoi doit servir le compte-rendu d’un livre ? A donner envie de le lire. Mission accomplie. Merci.