Cet été, alors que je prenais un petit déjeuner à la terrasse d’un café face à la Méditerranée (car je ne vais plus à la mer en Normandie depuis que je n’ai plus de parapluie assorti à mon maillot de bain), j’écoutais d’une oreille le son d’une télé sorti de derrière le bar.

Une chaîne régionale avec un journaliste à accent qui vous confirme que vous êtes en vacances quelle que soit la période de l’année et qu’on a du mal à prendre au sérieux même s’il vous annonce un génocide au Kosovo diffusait un reportage sur les économies d’énergie.

Ça ne se passait pas en Corse où les indigènes ont, de réputation, dépassé en la matière toutes les normes, non pas environnementales mais comportementales, mais dans une autre province où la misère est moins pénible au soleil.
Pourtant, le reportage racontait l’histoire d’un type, un pauvre décrit par la voix off comme étant en rupture avec le monde du travail, le pauvre, qui habitait une maison mal isolée et dont les revenus allocatifs étaient sérieusement entamés par ses dépenses de chauffage.

Je n’avais que le son de l’histoire et l’image de la mer d’un bleu qui me demandait pourquoi j’avais foutu un jour les pieds en Normandie. J’appris donc en l’entendant mais sans le voir que ce monsieur, qui avait obtenu tout ce qu’on peut obtenir d’aides à l’économie d’énergie sous forme de subventions de la commune, du département, de la région, de l’Etat et de l’Europe, mais à qui l’ONU avait peut être dit : « Va te faire foutre, OK ? », était désormais (et là, la phrase est authentique) « condamné à se débrouiller tout seul » pour finir ses travaux d’isolation.

Là, j’ai du m’immobiliser un instant pour savoir si j’avais bien entendu parce que ma madeleine en a profité pour disparaître dans mon café au lait. Mon esprit est parti explorer la quatrième dimension et je me suis vu comme je vous vois ouvrir un courrier du centre des impôts qui m’informait que dorénavant, mon nom ne figurait plus sur les listes de contribuables, qu’ils n’avaient plus rien à attendre de moi et que j’étais condamné à me débrouiller tout seul.

Comme dans les films à effets spéciaux, J’ai vu le décor changer autour de moi à toute vitesse et je me suis retrouvé devant un huissier, signant une ordonnance de justice à la requête des caisses de cotisations diverses et variées m’annonçant qu’à ce jour, jusqu’à nouvel ordre et sans autre forme de procès, j’étais dispensé de prélèvements et condamné à me débrouiller tout seul.

Puis je suis revenu dans le monde réel et j’ai du repêcher ma madeleine tout seul.
Le pauvre est retourné à son anonymat, condamné à affronter les rigueurs d’un hiver mal subventionné et un autre a pris le relais pour un quart d’heure de célébrité.

Le deuxième sujet du reportage parlait d’usine en grève je ne sais où, depuis je ne sais quand et je ne sais pas pour quoi, (c’est pas du boulot, je sais mais j’étais en vacances alors ça va !). J’ai juste retenu la phrase d’un syndicaliste qui réclamait ou avait obtenu « dix ans de salaire pour pouvoir se retourner ».

Ces mots qui auraient pu sortir de la bouche d’un vulgaire patron du CAC 40 ont sérieusement ébranlés mes illusions sur la dignité de la classe ouvrière. J’ai trouvé que ça faisait cher la volte-face. Je me suis dit qu’avec dix ans de salaire, je ne me contenterais pas de tourner les talons. Je commencerai par écrire au centre des impôts et aux caisses d’artisans pour les condamner à se débrouiller tout seuls – en tout cas sans moi. Et je disparaîtrai.
Peut être qu’avec le pognon me viendront des goûts de nouveau riche et que je me retirerai dans une ile avec des gardes du corps et des putes, quoique je n’ai aucune idée des tarifs.

Peut être qu’après m’être renseigné, je m’achèterai plutôt un chapeau et une sacoche en cuir comme Kwaï Chang Ken et que j’irai de ville en ville pour réparer les injustices.

En tout cas, j’ai sérieusement envisagé de rester en vacances et de ne pas me remettre au boulot.

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Cyril Bennasar
est menuisier.
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