Mercredi matin 6 mars, la rédaction de France Culture était en ordre de bataille. Ce n’est pas à cette éminente bande de journalistes la plus à gauche sur la place de Paris, nourrie depuis l’enfance au lait du Monde diplo, que l’on allait ôter le plaisir amer de la désolation face à la mort de l’une de ses idoles, le «  Commandante  Hugo Chavez ». Il faut dire que cette petite troupe de pleureurs et de pleureuses n’avait pas encore eu le temps de rompre les rangs serrés rassemblés à l’occasion de l’hommage funèbre hyperbolique offert par cette même chaîne à Stéphane Hessel.
Comme ce décès était pour le moins attendu, on sentait que tout était prêt pour donner à cet événement l’écho qu’il méritait. L’« experte » convoquée pour l’occasion était bien entendu Jeannette Habel, ancienne trotskiste ayant viré mélenchoniste, thuriféraire patentée dans l’université française de la dictature cubaine depuis près de cinq décennies. Invité avant que ne fut connue la mort de Chavez, le philosophe Jean-Claude Michéa, pourfendeur de la gauche molle occidentale, ne pouvait que se faire l’avocat de la pureté politique et éthique de cette gauche populiste sud-américaine épargnée, selon lui, par le virus néo-libéral qui frappe les vieux partis sociaux-démocrates européens.
Les « bons mots » de Chavez, insultant les Etats-Unis et Israël, tressant des louanges à Ahmadinejad, Bachar Al-Assad et Mouammar Kadhafi étaient traités avec l’indulgence d’un sociologue des banlieues analysant les productions d’un groupe de rap hurlant à la mort contre les keufs. On sentait en plus de la jubilation à voir que le coup politique de Nicolas Sarkozy évoquant son éventuel retour en politique avait été pourri par la dernière idée géniale de Chavez, mourir justement ce jour là…
La réalité du chavisme ne fut abordée que de manière indirecte, en évoquant, dans une revue de presse, quelques faits relatifs à l’état de l’économie et de la société vénézuéliennes. Il n’est quand même pas courant ni banal de voir un pays disposant d’une rente pétrolière phénoménale se trouver à court de devises, en proie à une inflation galopante et produisant un déficit budgétaire annuel de 20% de son PIB.
Le « socialisme bolivarien » n’est rien d’autre qu’une forme de redistribution de la rente pétrolière vers des catégories de la population qui n’en voyaient pas la couleur avant la prise de pouvoir par Chavez en 1999 : ce dernier s’est constitué une clientèle électorale à coups de subventions aux produits de consommation courante, d’un gonflement inouï de la fonction publique, et de constructions de logements à bas prix dans des régions jusque là délaissées par le pouvoir central. Tout cela est fort sympathique, montre un réel souci des petites gens, mais transforme toute une partie de la population en une immense armée d’assistés. Les Chinois, qui sont toujours à l’affût d’une bonne affaire, se sont portés ces dernières années au secours d’une trésorerie vénézuélienne mise à mal par la démagogie distributrice de l’autocrate de Caracas : ils ont acheté et payé d’avance d’énormes quantités de pétrole non encore extraites, à des pris cassés. Par chez moi, cela s’appelle vendre son blé en herbe, et cette pratique ne jouit pas d’une excellente réputation dans le milieu des fermiers.
Peu importe, Chavez fait rêver nos intellos de la gauche radicale qui applaudit, comme à Guignol, le petit qui n’a pas peur des gros.

*Photo : ¡Que comunismo!.

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