Les Français qui se rendent en Hongrie sont toujours amusés d’y constater la fréquence du prénom Attila- particularité que les Hongrois partagent avec les Turcs. Démarche jusque-là bien inoffensive, lesdits Attila que je connais étant plutôt de tempérament pacifique. Une mode qui remonte au XIXème siècle où les Hongrois voulaient se forger des ancêtres guerriers avec les Huns. Une parenté depuis remise en cause par les linguistes au profit de l’origine finno-ougrienne des Hongrois. Il s’agit d’un groupe rassemblant quelque 22 millions de personnes parlant une quinzaine de langues dont les principales sont le finnois et l’estonien au Nord, et le hongrois au Centre de l’Europe. Peuples issus d’une longue migration entamée voici quelque 3000 à 4000 ans depuis les versants occidentaux de l’Oural pour une séparation en deux princiaples branches (Nord/Bassin des Carpathes) entre 2000 et 1000 ans avant notre ère.

Face à cette thèse, a prévalu un certain temps la théorie de l’appartenance des Hongrois à la grande famille pantouranienne directement apparentée aux peuples turcs de l’Asie centrale. Une théorie qui avait été largement diffusée entre les deux guerres par le régime Horthy. Son objectif : se détacher de l’Europe pour revenir dans l’orbite asiatique. L’amertume engendrée par le Traité de Trianon n’y était sans doute pas pour rien. Alors que l’Allemagne glorifiait la race aryenne, il s’agissait de célébrer une prestigieuse race touranienne opposée aux étrangers impurs: colons allemands, mais aussi (et surtout) Juifs et Tziganes. Dans sa thèse publiée en 1997, le professeur autrichien Heinrich Koch développe largement le sujet. Il cite notamment les propos du comte Pàl Teleki, plusieurs fois ministre et antisémite notoire : « Je suis un asiate et je suis fier de l’être ». Éloquent !

Tout cela relève aujourd’hui du folklore, me direz-vous, et n’a guère de conséquence. Si, jusqu’à présent, les manifestations de nostalgie vis-à-vis de ces pseudo ancêtres pouvaient faire sourire, elles ne le font plus depuis que le monde politique s’en mêle. Le premier ministre hongrois Viktor Orbán, dont on connaît les méthodes musclées et les propos virulents a récemment déclaré devant un parterre d’hommes d’affaires:« Nous autres Hongrois, sommes un peuple à demi-asiatique qui, à la différence des peuples du Nord, ne marche que par la force. C’est pourquoi, si besoin est pour sauver notre économie, nous devrons réfléchir à une nouvelle formule qui remplacerait la démocratie ». Sic, et il ne plaisantait pas.

Éloquents aussi ses propos flatteurs vis-à-vis de la Chine (« notre alliée ») ou des Etats d’Asie centrale (récente visite en Azerbaïdjan). Mais le plus grave n’est pas là. Ce discours trahit une volonté de récupérer les voix de l’extrême droite (Jobbik) à un moment où la popularité du parti au pouvoir, le Fidesz, régresse. C’est ainsi qu’a eu lieu ces derniers jours un grand rassemblement destiné à célébrer cette parenté Kurultáj (cavalcades, tirs à l’arc, lancer de faucons, etc.) en compagnie d’invités venus d’Asie centrale et de Mongolie, sous 19 bannières, des Ouzbeks aux Bouriates en passant par les Tchétchènes et autres Tatars[1. Je vous recommande vivement de consulter le site www.kurultaj.hu. Nul besoin de comprendre le hongrois, les illustrations parlent d’elles-mêmes. Un site rédigé en « bi-écriture » avec une version en cunéiforme. Cette manifestation n’est pas nouvelle, certes, mais cette année, elle prend une ampleur particulièrement importante (250 000 spectateurs), d’autant qu’elle est ouvertement encouragée par les pouvoirs publics.]. Y ont assisté le vice président du parlement hongrois (Sándor Lezsák), ainsi qu’un haut fonctionnaire des Affaires étrangères, et, fait nouveau, l’Etat y a contribué financièrement.

En parallèle, les comportements provocateurs se multiplient : inscriptions du nom de certaines communes en écriture cunéiforme, rites païens : un danseur s’est même contorsionné une heure durant dans une danse rituelle chamanique[2. Un dilemne pour les alliés chrétiens du gouvrenement (KDNP) qui, jusqu’à présent, font profil bas.] dans l’enceinte du parlement sans que personne ne bronche !

Au-delà du ridicule de ces clowneries, j’y vois un phénomène pour le moins inquiétant. Un pas de plus dans la xénophobie et la politique de dos tourné à l’Europe, mais aussi vers l’exécution de la menace que Viktor Orbán a lancée le 27 juillet en proposant de substituer un « nouveau système » à la démocratie.

Le plus comique dans l’histoire est que, parmi les quatre occupations dont a souffert le pays, deux (et des plus cruelles) venaient précisément de peuples aujourd’hui dits « frères”: les Mongols en 1242 et les Turcs – il est vrai que c’étaient des Ottomans – en 1526…

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