Hongrie : le pouvoir confisqué
Réponse à Frédéric Rouvillois
Publié le 12 janvier 2012 à 9:22 dans Monde
Mots-clés : démocratie, Hongrie, loi fondamentale, Viktor Orban

Photo : Európa Pont
Professeur de Droit public, Frédéric Rouvillois a estimé nécessaire d’intervenir dans les colonnes de Causeur pour prendre la défense de la nouvelle constitution hongroise, selon lui victime d’une campagne de désinformation de la part des « bonnes âmes » de Washington, Bruxelles et Strasbourg « qui se déchaînent contre les sorcières de Budapest ». Bien que non juriste, mais résident de longue date en Hongrie, je souhaiterais soumettre ici quelques remarques et objections à ses propos.
Pour commencer, j’éprouve un certain étonnement à l’entendre parler de « haine » et de « chasse aux sorcières » pour prendre la défense d’un homme et d’un régime auxquels sont adressés ces mêmes reproches. J’ignore si Frédéric Rouvillois s’est rendu en Hongrie. Mais il a certainement eu écho de ce qui s’y passe depuis 18 mois. Je ne vais pas revenir sur une liste qui serait bien trop longue et que, de toute façon, nous commençons à connaître par coeur. Aussi me contenterai-je de répondre aux arguments avancés par l’auteur.
Commençons par la question de la légitimité de la nouvelle constitution. Contrairement à ce que laisse entrendre Frédéric Rouvillois, aucun mandat n’a été donné par le peuple à Viktor Orbán pour mettre en chantier un nouveau texte. Lors de la campagne électorale de 2010, mise à part une rapide allusion à un amendement formulée entre les deux tours, il n’en avait jamais été question. Et quant au fameux questionnaire adressé aux 8 millions d’électeurs, y manquait la principale question, à savoir : « Souhaitez vous ou non une nouvelle constitution ? » Pire encore, sur ces 8 millions d’électeurs intérrogés, seuls 11% ont pris la peine de répondre. On peut, certes, y voir, comme Frédéric Rouvillois, un franc succès. Pour ma part quand 89% des citoyens ne répondent pas, j’y vois plutôt un échec. Et puisqu’il prétendait agir au nom du peuple, pourquoi Viktor Orbán a-t-il donc refusé de soumettre le texte à un référendum qui lui aurait évité bien des critiques ultérieures?
Enfin, son projet de constitution a été élaboré en l’absence des grands partis d’opposition, hors extrême droite, comme s’il s’agissait d’une simple loi. Les experts (juristes, historiens, sociologues) aussi bien que les acteurs majeurs de la société civile (syndicats, groupements professionnels, associations) ont eux aussi été tenus à l’écart. Quoi qu’en dise Frédéric Rouvillois, ce texte partisan ne répond nullement au besoin urgent de combler un quelconque vide constitutionnel. C’est à se demander si M. Rouvillois a lu la précédente constitution qui, certes, remonte à 1949, mais dont le contenu a été largement remanié en 1989 puis maintes fois amendé, notamment pour intégrer les standards de l’Union européenne. D’ailleurs, presque tous les constitutionnalistes hongrois s’accordent à reconnaître qu’elle fonctionnait très bien.
Concernant le texte stricto sensu et son préambule (« Profession de foi nationale »), l’auteur passe sous silence un aspect essentiel : cette nouvelle et curieuse conception de la nation qui fait passer l’ethnie magyare par dessus l’Etat. Concrètement, cela permet d’accorder la nationalité et le droit de vote à des ressortissants d’autres pays d’origine hongroise (les 2,8 millions de descendants de Hongrois qui vivent dans les Etats voisins). Mais le texte ne s’arrête pas là. Le principe de la primauté de l’ethnie est confirmé (art. D) par cette phrase troublante : « Mue par le principe d’une nation hongroise unie, la Hongrie porte la responsabilité du sort des Hongrois vivant hors de nos frontières ». Solennellement, la Hongrie empiète ainsi sur la souveraineté des Etats voisins ! Et, pour enfoncer le clou, le texte fait directement allusion au traité de Trianon : « Notre nation disloquée en morceaux dans les tourmentes du siècle dernier ». Le projet est donc clairement affiché : revenir un siècle en arrière pour contourner, sinon renégocier, les accords qui suivirent la Première Guerre mondiale… Par contre, tout une période, du 19 mars 1944 au 2 mai 1990, se voit subitement rayée de l’Histoire hongroise. La Hongrie a une mémoire décidément bien sélective.
Côté institutions, l’arbre de la Loi fondamentale cache une forêt de trente lois organiques votées au pas de course. Ainsi, la Cour constitutionnelle voit ses domaines de compétence sensiblement réduits et ne pourra plus intervenir sur des questions aussi fondamentales que le budget, la fiscalité et les prestations sociales (du moins tant que le taux de la dette publique ne passera pas au-dessous des 50% inscrits dans la nouvelle constitution). Sa saisine est désormais interdite aux personnes privées ou morales et, pour les élus, elle se voit limitée à un groupe de députés qui représenterait au minimum 25% des sièges, ce qui de fait empêche l’opposition dy recourir. Le nombre de ses membres vient même d’être élargi de 11 à 15 ans et la durée de leur mandat allongée de 9 à 12 ans. Et, puisque les membres de cette institution sont nommés par la majorité qualifiée (2/3) de l’Assemblée nationale, soit en l’état actuel des choses, par la coalition gouvernementale, la majorité assure sa suprématie au sein de la Cour lors de la prochaine législature.
Dans la même veine, le nouveau Conseil budgétaire – composé de proches du gouvernement – se voit accorder un droit de veto illimité sur le budget voté par le Parlement. Si le Parlement, suite à ce veto, ne parvient pas à voter un budget modifié, il pourra alors être dissout par le Président de la République. Ce « bétonnage »(pour reprendre le terme adopté en Hongrie) est assumé sans pudeur par Viktor Orbán lui-même qui a ouvertement déclaré vouloir laisser sa trace dans l’histoire hongroise en bloquant toute nouvelle initiative sur plusieurs décennies !
Je ne m’attarderai pas sur les points de détail que sont la suppression des médiateurs en charge de la Protection des données et des Minorités ou la consécration constitutionnelle du caractère incompressible de la condamnation à perpétuité.
Contrairement au professeur Rouvillois, je ne pense pas que « L’équilibre des pouvoirs semble largement assuré avec les immenses prérogatives détenues par l’Assemblée nationale ». Car, en l’occurrence, le président du conseil (Viktor Orbán) contrôle une Assemblée nationale entièrement sous sa coupe. Quant au président de la République élu par le Parlement, autant dire qu’il a été désigné par Viktor Orbán, les deux tiers des votants suivant à la lettre ses consignes. Je reconnais qu’il s’agit là d’un cas de figure exceptionnel, une majorité des deux tiers étant un fait rarissime. Mais dans la configuration actuelle, le législatif et l’éxécutif sont bel et bien concentrés dans les mains d’un seul homme qui tente par ailleurs de faire main basse sur l’autorité judiciaire. Parler de ”pouvoirs” au pluriel me fait sourire. De Pouvoir, je n’en vois qu’un seul.
A l’Assemblée nationale, ce temple de la démocratie censé être le haut lieu du débat public, un nouveau règlement, qui accélère les procédures de vote et limite au strict minimum l’intervention des groupes, supprime toute possibilité de débat. Ainsi, tout porte à croire que pour Orbán, la démocratie se réduit au seul gouvernement de sa majorité. Il évacue en outre une dimension essentielle de l’Etat de droit : les libertés inaliénables et les conditions favorables au débat critique et à la possibilité d’un changement de majorité. Bref, Orbàn a confisqué le pouvoir à son profit. Jadis démocratie populaire, puis démocratie tout court, la Hongrie glisse de plus en plus vers la dictature d’une majorité, ce qui ne me semble pas un exemple à suivre, n’en déplaise au Professeur Rouvillois.
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isa dit
Franchement, Monsieur Walline je n’ai vu que le passage pendant lequel DCB intervenait.
Et franchement, il a sorti tout ce qu’il a dit avec ses tripes, et bien parlé de la peur qu’Orban a créé en Hongrie.
D’autre part, les commentaires télé n’avaient pas du tout l’air dupes des dires mielleux d’Orban.
Pierre Waline dit
Personnellement, j’ai assisté a l’intégralité, sans commentaire, mais juste avec les interventions en direct, plus de deux heures durant… La plupart étaient vraiment inconsistantes, meme de la part de Hongrois opposés a Orbán (exception: Göncz Kinga et peut-etre Bokros Lajos). Pour ce qui est de Daniel Cohn-Bendit, il a effectivement sorti des vérités courageuses, mais je pense que son style et sa gestuelle le desservent, car font parfois oublier le fond de son texte, tres juste.
A beaucoup de mes amis observateurs, Orbán a paru “calme” “martial”, presque digne (je les cite). Il a surtout excellé lors de sa conférence de presse. Bien évidemment, ceux qui le connaissent ne sont pas dupes, mais je n’ai pas eu l’impression que c’était la majorité. Beaucoup d’intervenants (notamment les Polonais) l’ont soutenu.
Un excellent orateur: cet Allemand (dont je n’ai pas le nom en tete) chef du groupe socialiste.
Pierre Waline dit
J’ai regardé l’intégralité du débat. Pour ma part, abstraction faite de quelques rares interventions, j’ai trouvé l’ensemble bien faible et ennuyeux. Trop d’intervenants avec des temps de parole trop courts. Et surtout beaucoup d’imprécisions, d’incompétence, de phrases creuses. Comment voulez-vous demander aux représentants de 27 pays différents de s’exprimer en connaissance de cause sur l’un d’eux dont ils ignorent la langue, ne peuvent lire les document dans le texte et ou ils ne vivent pas au quotidien (a la différence d’une Assemblée nationale). Avec des phrases creuses et allégations gratuites (stupides, Joseph Daum) du genre “Constitution stalinienne” pour l’ancienne constitution ou “héritage d’un Etat au bord de la faillite” (pour les socialistes, ce qui est faux puisqu’ils avaient ramené le rapport dette/PIB de 12% a 4%).
Du coup, j’ai l’impression qu’Orban, tout sourire et toujours tres fort pour leur faire avaler de bobards qu’ils ne peuvent vérifier, a bien tiré son épingle du jeu. Et lors de la conférence de presse, il a été meme génial en se déclarant gaulliste et grand ami de la France. Ce type est un communicateur hors pair. Le probleme est qu’il trompe son entourage et tient un double langage (tout doux a Strasbourg et violent a Budapest, ou il vient par ex. de qualifier de “déchet” (“hulladék”) ce qui vient de l’étranger !!!
Pierre Waline dit
Erratum: pour le passage des 12% a 4% avant l’arrivée d’Orbán, lire rapport déficit/PIB (et non “dette”, bien sur). Sorry. Savez-vous qui est ce Joseph Daum (qui a sorti hier un tissu de… bétises) ?
isa dit
Tiens, j’avais pas lu ça Saul.
Je trouve que c’est vous et vos deux potes qui ont pourri les fils, et je vous prie de vous occuper de faire la police chez vous, merci d’avance;
en revanche, je venais parler du sujet et saluer daniel Cohn-Bendit, qui, comme souvent, n’envoie pas dire ce qu’il a à dire et qui s’est merveilleusement exprimé contre ce O rban comme il avait dit sa façon de penser à Le Pen il y a un peu plus d’un mois, et ce, au Parlement européen.
Fiorino dit
Moi aussi j’ai vu. Et quoique je soit rarement d’accord avec lui cette fois-ci j’ai aimé.
Fiorino dit
Cohn-Bendit bien sûr
Saul dit
“pour démolir ceux qui ne sont pas d’accord avec eux,”
“Savoir qui existe sous multiple pseudos, je m’en fiche un peu”
je salue votre sens de l’humour Isa, vous qui avez pourri pas mal de fils avec ça… :-D
isa dit
Malheureusement Fiorino, je ne sais pas lire l’italien, juste comprendre un ou deux mots ici ou là, car en Tunisie nous avions une chaîne italienne.
enrevanche, j’adore ce parler et ce pays.
Connaissant bien, vraiment, la plupart des villes, j’ai très envie d’aller dans les Pouilles, on m’a dit que c’était magnifique;
Ces dernières années, j’ai eu l’occasion d’aller quatre fois à Venise et de descendre au Bauer et au Cypriani, j’ai compris ce qu’était le bonheur.
trop court, certes, mais qui vous laisse les plus beaux souvenirs du monde;
vive le libéralisme et la consommation!
…Qui n’empêchent en rien de lire un livre magnifique dans une superbe suite.
Fiorino dit
Isa, je ne connais pas les Pouilles, mais on m’a dit que c’est magnifique, la mer aussi, les plages, et surtout pas cher du tout comme dans tous les villes du sud de l’Italie.
eclair dit
@isa
Vive la retraite surtout non?
le libéralisme et la consommation mdr vous avez tout dis une vision court termiste esprit soixante huitard on jouit de la vie et peu importe l’avenir.
eclair dit
@saul
Effectivement il y a des similitudes dans le style de fiorino et sushi sur la manière de resortir les mêmes arguments enboucle.
Là je ne parle pas du concordat. Mais de sa manière sur certain fil quand il pense avoir trouver l’argument massue de le resortir en boucle
Fiorino dit
@ eclair
je ne peux pas vous dire si c’est vrai, parce que je ne me rappelle (ou je ne sais) absolument pas les idées de cette personne.
@ Isa
Mais vous croyez vraiment aux balivernes de saul? J’ai bien aimé votre comparaison avec la Stasi.
isa dit
Fiorino, c’est le genre de truc dont je me fiche complètement.
ils sont tous c opains comme cochons pour démolir ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, la bande à leroysaul, on dirait l’inspecteur gadget qui, ravi de lui, a le résulatat de sapetite enquête et ne s’en remet pas du bonheur de sa découverte.
Tu parles d’un intérêt, faut avoir vraiment rien à faaire dans la vie que de se satisafaire de pareilles bêtises.
Fiorino, je ne vous connais pas IRL, mais j’apprécie la plupart du temps ce que vous écrivez et la plupart de vos liens.
eclair dit
@fiorino
C’est pas une question d’idées. C’est la manière d’exprimer les idées vous avez la même tendance à redire sans cesse le même argumentaire même s’il y a un contre argumentaire qui démolit votre argument.
C’était le style sushi également.
RotilBis dit
Sous la plume d’éclair, la remarque est plus que plaisante, réellement savoureuse !
Fiorino dit
@ eclair
Ravi de l’apprendre, mais je ne vois pas de démolition de mes idées pour l’instant. Je constate que pour l’affaire de la Sdf qui a accouchée dans la rue on a eu a droit (moi et isa et même skarda) )à des accusations de “monstres sans pitié” par le même personne qu’ici défendent Orban qui a pondu une loi anti-sdf. Ce n’est pas une question d’avoir raison ou tort, c’est qu’avant je n’était pas d’accord avec isa sur la dangerosité des obsedés du non au traité, maintenant je constate qu’elle avait raison, derrière le vernis bien sympa de DD et les autres on retrouve Orban.
@ Isa
Merci :-) en tout cas comme vous j’adore Elsa Morante je vais d’ailleurs m’acheter la Storia en français, je vous assure qu’en italien elle est écrite magnifiquement.
isa dit
Je me souviens d’une chanson de Léo Ferré qui correspond tout à fait à éclair, ton style c’est ton…
Sophie dit
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Tous égaux!
Nos contemporains perdent, dans la réflexion sur la course, le pouvoir d’atteindre le but!