Si vous êtes amateur de 4×4, rendez-vous à Budapest. Les rues de la capitale magyare en sont envahies. Non que l’état des chaussées le nécessite (encore que…), mais tout simplement, du moins à mon humble et médisant avis, pour que leurs heureux propriétaires puissent rouler des mécaniques au sens propre et figuré… tout en polluant allègrement la vulgaire piétaille dont je fais partie. Vu le rapport entre le prix du litre d’essence (1,30 €) et le revenu mensuel net moyen (500 €), on peut se poser des questions. Mais bon, ce n’est pas un scoop, le thème de l’affreux nouveau riche dans les ex-pays dits « de l’Est » est plus que galvaudé.

Au-delà de cet aspect anecdotique, c’est un mal plus profond qui gangrène lentement mais sûrement, la société de cette ancienne « démocratie populaire ». Pour l’illustrer, je prendrai l’exemple de Budapest, la ville où je vis.

Cette maladie est celle d’une société de plus en plus écartelée entre des extrêmes qui ne se rencontrent pas, même s’ils vivent côte à côte. Un monde sépare aujourd’hui, non seulement riches et pauvres, mais encore très riches et très très pauvres, sans oublier les générations : il n’y a rien de commun aujourd’hui entre petits retraités sans ressources ni parents et jeunes loups trentenaires ou quadras qui gagnent souvent dix fois plus que leurs parents et peuvent se payer le luxe de deux voitures par foyer, de vacances sur les îles lointaines ou de séjours de ski en France. Bref, la Hongrie est devenue une démocratie, mais elle est de moins en moins « populaire ».

La première conséquence de cette situation est la disparition progressive au profit des extrêmes de cette couche moyenne cultivée, disons « normale », qui faisait autrefois l’un des attraits de Budapest. Avec pour corollaire, et c’est bien le plus triste, l’apparition d’un comportement individualiste et d’une obsession de l’argent – que l’on parvienne à en amasser ou, au contraire, que l’on se désole de ne pas en avoir. Or, ces nouvelles préoccupations se développent forcément au détriment de l’amour de la culture. Bien sûr, il existe encore une compagnie agréable que l’on croise le soir au théâtre, mais, dans le paysage quotidien, elle est de moins en moins visible – en d’autres termes, on assiste à une « harrypotterisation » ou à une « macdonaldisation » de la société. On peut le repérer aux nouveaux codes vestimentaires. Pour Monsieur : crâne rasé, tatouage, chaîne en or, maillot de corps mettant en valeur de gros bras bien musclés et surtout, pas de sourire, ce ne serait pas viril ! Quant à Madame, je vous laisse deviner. Non, je n’exagère pas : pour le vérifier, il suffit de faire un tour dans un grand centre commercial, West End par exemple.

Justement, parlons-en des centres commerciaux ! On dirait que pour cette nouvelle classe rien n’est plus enrichissant (pour l’esprit, pas pour le portefeuille..) que la sortie du samedi chez Auchan et Cora. Pendant ce temps, des pauvres bougres tirent le diable par la queue et se demandent de quoi demain sera fait, des dames revendent leurs bijoux de famille et des petites vieilles proposent pour deux sous les malheureuses fleurs ou fraises de leur jardin place de Moscou ou dans les couloirs du métro… Entre les uns et les autres, entre les nouveaux privilégiés et les nouveaux pauvres, il n’y a rien. Un no man’s land humain !

Mais les inégalités ne sont pas tout. Mais quelle indifférence ! Chacun pour soi. « Les autres, ce n’est pas mon problème ! Et l’Etat qui n’est qu’un voleur, encore moins. » Solidarność ? Le mot est polonais, mais il avait autrefois un très grand poids sous le ciel de Budapest (szolidárítás, összetartás). Fini, tout cela. Et c’est paradoxalement dans l’ancienne société dite « d’avant l’ouverture » (!…) que l’on trouvait cette convivialité, cet humour et cet esprit d’entraide si caractéristiques. Si les mots ont une âme, paix à l’âme de ces beaux mots-là.

Au moins, dira-t-on, c’en est fini du socialisme. Justement non ! Car, vingt ans après la chute du Mur, les habitudes restent bien ancrées : files d’attente aux guichets, paiement des factures (et de la majorité des salaires) en liquide, multiplication des fonctionnaires (quatre contrôleurs en tenue négligée à chaque entrée de métro, vigiles du troisième âge dans les administrations), policiers la cigarette au bec, etc. On peut d’autant moins leur en vouloir que ces malheureux sont payés au lance-pierre. Qu’on me permette cependant d’être dubitatif lorsque mes bons amis de France vantent les vertus du changement.

Fort heureusement, bien des Hongrois conservent ces valeurs de générosité tant appréciées autrefois (qui me manquaient alors à Paris). Par leur chaleur, ceux ci (souvent les plus modestes) compensent largement le manque de convivialité des autres, même si ces derniers, malheureusement, représentent la grande masse de la population.

Si l’on ajoute, pour conclure, que ce comportement de parvenu est davantage répandu chez les jeunes que chez les anciens, on admettra qu’il n’y a guère de raisons d’être optimiste. Plaise au Ciel que je me trompe !

Photo de une : Près de l’Erzsébet híd, Budapest. Flickr, Suzanna.

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