La Hongrie : de Karl Marx au Mac Do

Le socialisme a cédé la place au règne de l’argent

Publié le 05 octobre 2008 à 3:17 dans Économie

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Si vous êtes amateur de 4×4, rendez-vous à Budapest. Les rues de la capitale magyare en sont envahies. Non que l’état des chaussées le nécessite (encore que…), mais tout simplement, du moins à mon humble et médisant avis, pour que leurs heureux propriétaires puissent rouler des mécaniques au sens propre et figuré… tout en polluant allègrement la vulgaire piétaille dont je fais partie. Vu le rapport entre le prix du litre d’essence (1,30 €) et le revenu mensuel net moyen (500 €), on peut se poser des questions. Mais bon, ce n’est pas un scoop, le thème de l’affreux nouveau riche dans les ex-pays dits “de l’Est” est plus que galvaudé.

Au-delà de cet aspect anecdotique, c’est un mal plus profond qui gangrène lentement mais sûrement, la société de cette ancienne “démocratie populaire”. Pour l’illustrer, je prendrai l’exemple de Budapest, la ville où je vis.

Cette maladie est celle d’une société de plus en plus écartelée entre des extrêmes qui ne se rencontrent pas, même s’ils vivent côte à côte. Un monde sépare aujourd’hui, non seulement riches et pauvres, mais encore très riches et très très pauvres, sans oublier les générations : il n’y a rien de commun aujourd’hui entre petits retraités sans ressources ni parents et jeunes loups trentenaires ou quadras qui gagnent souvent dix fois plus que leurs parents et peuvent se payer le luxe de deux voitures par foyer, de vacances sur les îles lointaines ou de séjours de ski en France. Bref, la Hongrie est devenue une démocratie, mais elle est de moins en moins “populaire”.

La première conséquence de cette situation est la disparition progressive au profit des extrêmes de cette couche moyenne cultivée, disons “normale”, qui faisait autrefois l’un des attraits de Budapest. Avec pour corollaire, et c’est bien le plus triste, l’apparition d’un comportement individualiste et d’une obsession de l’argent – que l’on parvienne à en amasser ou, au contraire, que l’on se désole de ne pas en avoir. Or, ces nouvelles préoccupations se développent forcément au détriment de l’amour de la culture. Bien sûr, il existe encore une compagnie agréable que l’on croise le soir au théâtre, mais, dans le paysage quotidien, elle est de moins en moins visible – en d’autres termes, on assiste à une “harrypotterisation” ou à une “macdonaldisation” de la société. On peut le repérer aux nouveaux codes vestimentaires. Pour Monsieur : crâne rasé, tatouage, chaîne en or, maillot de corps mettant en valeur de gros bras bien musclés et surtout, pas de sourire, ce ne serait pas viril ! Quant à Madame, je vous laisse deviner. Non, je n’exagère pas : pour le vérifier, il suffit de faire un tour dans un grand centre commercial, West End par exemple.

Justement, parlons-en des centres commerciaux ! On dirait que pour cette nouvelle classe rien n’est plus enrichissant (pour l’esprit, pas pour le portefeuille..) que la sortie du samedi chez Auchan et Cora. Pendant ce temps, des pauvres bougres tirent le diable par la queue et se demandent de quoi demain sera fait, des dames revendent leurs bijoux de famille et des petites vieilles proposent pour deux sous les malheureuses fleurs ou fraises de leur jardin place de Moscou ou dans les couloirs du métro… Entre les uns et les autres, entre les nouveaux privilégiés et les nouveaux pauvres, il n’y a rien. Un no man’s land humain !

Mais les inégalités ne sont pas tout. Mais quelle indifférence ! Chacun pour soi. “Les autres, ce n’est pas mon problème ! Et l’Etat qui n’est qu’un voleur, encore moins.” Solidarność ? Le mot est polonais, mais il avait autrefois un très grand poids sous le ciel de Budapest (szolidárítás, összetartás). Fini, tout cela. Et c’est paradoxalement dans l’ancienne société dite “d’avant l’ouverture” (!…) que l’on trouvait cette convivialité, cet humour et cet esprit d’entraide si caractéristiques. Si les mots ont une âme, paix à l’âme de ces beaux mots-là.

Au moins, dira-t-on, c’en est fini du socialisme. Justement non ! Car, vingt ans après la chute du Mur, les habitudes restent bien ancrées : files d’attente aux guichets, paiement des factures (et de la majorité des salaires) en liquide, multiplication des fonctionnaires (quatre contrôleurs en tenue négligée à chaque entrée de métro, vigiles du troisième âge dans les administrations), policiers la cigarette au bec, etc. On peut d’autant moins leur en vouloir que ces malheureux sont payés au lance-pierre. Qu’on me permette cependant d’être dubitatif lorsque mes bons amis de France vantent les vertus du changement.

Fort heureusement, bien des Hongrois conservent ces valeurs de générosité tant appréciées autrefois (qui me manquaient alors à Paris). Par leur chaleur, ceux ci (souvent les plus modestes) compensent largement le manque de convivialité des autres, même si ces derniers, malheureusement, représentent la grande masse de la population.

Si l’on ajoute, pour conclure, que ce comportement de parvenu est davantage répandu chez les jeunes que chez les anciens, on admettra qu’il n’y a guère de raisons d’être optimiste. Plaise au Ciel que je me trompe !

Photo de une : Près de l’Erzsébet híd, Budapest. Flickr, Suzanna.

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  • 7 November 2008 à 3h16

    Pierre W. dit

    Bonjour, Guillaume! J’ignorais que tu t’intéressais a la Hongrie, ce en quoi tu as bien raison!
    Tu sais que tu seras toujours ici le bienvenu, ….vous autres aussi, chers lecteurs. C’est vrai, je ne blague pas!…
    Chers Zsolt et Ramon! Non, je n’ai pas parlé de maffieux. Ou alors, vous m’avez mal lu… Bonne chance a vous, Ramon – szívből kivánok Önnek sok sikert és örömet a – nem annyira nehéz – magyar nyelv tanulásában … és a szép magyar lányokkal ! (Je vous souhaite de tout coeur succes et joies dans l’apprentissage du hongrois et des belles magyares – … car c’est vrai qu’elles sont incomparablement charmantes!)
    Quant au reste (4×4 et cie)… venez donc visiter ma rue (Nagymező utca) et vous verrez !

  • 23 October 2008 à 22h31

    guillaume dit

    Bonjour Pierre c’est guillaume.

    ça sert aussi à ça les blogs.

    g. w.

  • 17 October 2008 à 14h28

    zsolt dit

    Je me permets d’intervenir sur cet article, car il me semble intéressant, et les réactions aussi.
    J’ai en fait un sentiment vraiment différent de cette société et plus particulièrement des gens. Vous parlez de ces hommes au style de Mafioso comme il était dit dans les commentaires, mais mon expérience me montre que ces personnes sont minoritaires.
    Par contre, a la fin de votre article vous soulignez la différence entre jeunes et anciens, et vous semblez etre tres pessimistes pour le futur en nous disant que les jeunes sont plus individualistes et moins ouverts que les anciens. De mon coté, j’ai exactement le sentiment inverse. Selon moi les personnes qui regrettent le plus l’union sovietique et qui sont le plus attachées a cet affichage de la richesse sont justement les anciens.
    De ce fait, ils sont beaucoup plus fermés a tous les changements, a toute nouvelle chose, et sont cette majorite qui retient le pays de monter (je ne sais pas si je suis tres clair, mais dites le moi si non, mon francais n’est pas parfait), et qui se montre intolerante.
    Pour exemple, dans les mouvements nationalistes ou contre manifestations de ces dernieres années, il y a certes une partie de jeunes qu’on pourrait appeler neo nazis, mais une grande partie sont des gens plus anciens, qui sont la parce qu’ils regrettent cet ancien systeme. Le racisme, etre „anti tout” est un refuge pour beaucoup de ces gens. Ce sont aussi eux qu’on retrouve en marge de manifestations pacifistes (comme par exemple la derniere manifestation de magyar tarka, un défilé pour la paix), et qui sont la pour montrer qu’ils sont contre. Contre quoi, ils ne le savent pas vraiment, mais ce sont ces gens qui me donnent l’impression que ce sera nous, la nouvelle generation hongroise, qui arriveront a faire sortir norte pays du passé.
    A nous de convaincre les autres jeunes si accroches aux problemes de leurs grand parents (la Grande Hongrie) que c’est le passé, a nous d’intier le changement. Et grace a l’ouverture de l’Europe nous pouvons partir a l’etranger, apprendre d’autres choses.

    Je pense donc etre beaucoup plus optimiste que vous sur notre avenir, mais si tout le monde partage son pessimisme nous ne pourrons pas changer. Votre article était donc intéressant mais n’hésitez pas a en écrire d’autres pour partager votre connaissance des belles choses de Hongrie aussi!

  • 13 October 2008 à 14h18

    ramon mercader dit

    lorsque j’y suis passé(à buda)y avait pas trop de quatquat dans les rues(moins qu’à paris toujours)pour tout dire ça avait un petit air de province belge ou française assez familier et plaisant.
    en tout cas y avait pas les mafieux que j’ai pu voir à petersbourg.
    mais bon la solidarité…….difficile à apprécier si on n’est pas magyarophone(ce que depuis je m’évertue à devenir avec le concours de la méthode assimil;mais l’art est difficile comme on dit) .
    je me souviens qu’en 89 ,en route vers vienne par le train ,les couloirs etaient littéralement obstrués par les cartons d’appareils ménagers que des hongrois ramenaient de l’ouest(le train poursuivait vers buda).
    etait ce des débrouillars?ou les prémices de l’indifference dont parle pierre?
    difficile à dire mais ils n’avaient pas le regard figé des ouest européens dans le métro!
    ils avaient plutot l’oeil malin!
    ça rassure en fin de compte.

  • 8 October 2008 à 12h32

    Pierre Waline dit

    /Köszönöm! Teljesen egyet értek Önnel! Bár ami a jövöt illeti, nem vagyok annyira optimista (elnézést). De remélem, hogy tévedek../
    = Merci et je partage entierement votre avis. Enfin, pour l’avenir, je suis moins optimiste. Mais j’espere bien me tromper…..
    Heureusement qu’il existe de nombreux jeunes de bonne volonté comme vous (que je cite a la fin) Pour la province, c’est vrai que le discours doit etre un peu nuancé. Mais le mal demeure. Bon courage!
    (Entendu hier lors des débats parlementaires: un député (MDF), déplorant la méfiance qui regne dans la société et dont il fixe le rétablissement comme objectif, citait un sondage. Combien avez-vous de vrais amis? En 1998: 5 . Aujourd’hi: 3…

  • 8 October 2008 à 11h53

    Une Hongroise dit

    Premierement, je m’excuse, je n’ai pas d’accents, mais j’espere que mon texte reste lisible.
    Je suis hongroise, peut-etre ce que je raconte peut vous interesser.
    L’article est tres pessimiste, bien qu’il soit plus ou moins vrai. J’ai 23 ans, donc je fais partie de la couche sociale des jeunes qui finissent leurs etudes universitaires.
    Malhereusement, il est vrai que les gens commencent a etre de plus en plus individualistes dans les grandes villes. Mon expreience dit que pourtant, a la campagne, le changement de moeurs interviennent moins vite. Et ben, oui, les Hongrois resentent ce que vous dites, l’effet negatif de cet individualisme et le fait que le savoir acqueri, la valeur d’un diplome n’existent presque plus. Je peux bien etudier le francais et une autre langue pendant 5 ans, il est assez probable que je ne sois qu’une pavre secretaire dans 10 ans.
    La course apres l’argent est effectivement devenue prioritaire dans la vie des citoyens et cette course elimine la force et la motivation de consacrer du temps aux amis s’il y en reste.
    Je pense que le pus grand probleme que les gens qui travaillent ne sont pas respectes, felicites. Et c’est aussi cause par les grandes entreprises multinationnales qui ne laissent pas aux travailleurs prendre leurs conges, qui les font travailler 2-3 heures suplementaires par jours sans les payer pour ces heures.
    L’autre effet negatif que les centres commerciaux ont tres vite rependu au debut des annes quatre-vingt-dix et que les medias donne une fausse image de la reussite sociale et des valeurs sociales. Ils sugerent que si tu as de l’argent, tu es quelqu’un, mais si tu n’en as pas, tu n’es rien.
    Bon, je pourrais continuer, mais cela risque de devenir long. Je voudrais juste donner quelques exemples positifs aussi pour remonter la morale. Je trouve que nous sommes dans une periode intermediare. Les jeunes intellectuels ont mare de la situation actuelle. Beaucoup parmi eux choisissnet la voix facile et partent travailler dans un autre pays. Mais, les jeunes de mon age et encore, ils luttent contre cet individualisme et contre cette transformation de culture, de societe. Ce n’est visible si vous les connaissez car ils se retrouvent aux lieux peu connus et ils ne sont pas aussi remarqualement visibles dans les rues par leurs vetements.
    Donc, pour finir, je pense qu’il faudra que les medias montrent une image plus positive et moins individualiste de la vie, qu’ils transmettent la riche culture et que la politique veuille faire quelque chose pour le pays et pas pour soi-meme.

  • 7 October 2008 à 9h33

    robespierre dit

    cher Pierre Watine,

    vous êtes gaulliste donc je vous ai compris.

  • 6 October 2008 à 21h48

    Pierre Waline dit

    Tout a fait d’accord pour citer Berlinguer. Au passage, comme il y avait DES communismes a l’Est, il y avait, a l’Ouest, autant de différence entre le PCI et notre triste PCF poussiéreux et leche-bottes qu’entre une belle décapotable italienne et une vieille Volga russe… Enfin, mon imagination divague un peu, mais vous m’avez compris. Ceci dit, la France a eu quand-meme de tres grands résistants communistes. Mais la n’est pas le débat.
    Par contre, je voudrais citer, entre ses autres ouvrages qui sont ma bible, le livre “Les 5 communismes” du grand et regretté Francois Fejtö. En fait (et je crois en avoir glissé un mot lorsque j’avais mis en garde ici meme contre les “jugements en bloc”, quoi de commun entre l’exécrable régime stalinien d’un Ceaucescu (a qui la diplomatie francaise faisait honteusement la cour…) ou la froide dureté toute prussienne d’un Honecker et le pragmatisme d’un Kádár sans meme parler de Tito..?….
    Bien sur, tous (sauf Tito, Ceaucescu et Hodja) se réclamaient d’une idéologie commune avec un meme principe de dictature du prolétariat et toute la panoplie. Mais la réalité était bien plus nuancée qu’il n’y parait. J ai moi-meme travaillé ici en 1972 (et pourtant fiché comme dangereux réactionnaire par le PC, car j’étais gaulliste…On voulait meme me refuser le visa…)
    Et, encore une fois, par pitié, ne rejetons pas a priori toute critique du nouveau systeme sous prétexte que c’est par la exprimer une coupable nostalgie de l’avant-Chute. Non! Je ne suis pas un lache nostalgique ou alors, vous ne m’avez pas suivi… . Oui, je me suis référé au passé, mais pour parler de la générosité des gens et non du régime. Aucun de ceux que j’ai connus n’était, comme vous le laissez entendre, collaborateur ou complice passif. Non! Mais chacun avait de l’humanité. Par contre, j’en connais certains qui, aujourd’hui, se réclament de la bonne droite bien pensante dont je sais pertinemment quel fut leur passé (comme tous ces Francais qui se disaient résistants en 44) Et puis, diantre, je ne tolere pas de voir tous ces pauvres gens – personnes agées, caissieres, petits employés – souffrir et se sentir humiliés devant tant d’arrogance . C’est aussi parce que je les aime et pour eux que j’ai sorti ce papier.
    Et je ne parle pas du reste: actes d’intolérance et de violence antisémite, antiTzigane, homophobe, nationaliste… Ce n’est pas pour rien que les intellectuels se mobilisent (récentes manifestations pour la défense des valeurs démocratiques, suivez le infos!…)
    J’ai été un longuet. Sorry, mais je tenais a une petite mise au point.
    Comprenez-moi. Sans esprit partisan…

  • 6 October 2008 à 20h59

    robespierre dit

    @Marc Cohen !

    Vous auriez pu citer le nom d’Enrico Berlinguer. Il avait de la classe ce sarde artistocrate, résistant. A la même époque, en France, nous avions Marchais, un STO rigolo.

  • 6 October 2008 à 19h03

    Pascal dit

    Au fond,votre article est un hommage mélancolique au passé.
    Que la société hongroise était belle en ce temps là!
    On se saluait poliment et le joug communiste n’avait qu’un faible écho sur les manières exquises de la société hongroise.
    Le Capitalisme n’a amené avec lui que ses mauvaises manières, son matérialisme vulgaire et son individualisme .
    Quelle horreur!

  • 6 October 2008 à 16h55

    Léon dit

    Le constat de la déculturation est le même en France. Remplacer Hongrois par Français. L’empire petit-bourgeois ne connaît pas de frontière.
    Game Over.

  • 6 October 2008 à 13h09

    Pierre Waline dit

    Bien chers Il Sorpasso et Ramon! Je me passe volontiers de patates (apres 6 années d’Allemagne, Krankfut am Main.., j’ai déja fait le plein de Kartoffeln et de Nudeln….). Mais qu’on ne touche pas a nos Paprikas, car la, je deviens méchant, j’en suis accro! (Aussi épicé que les belles Hongroises… Mais rassurez-vous, je me tiens bien, a mon age!…) Bonne semaine !Pierre, l’anti-anticommuniste primaire…