Lundi 11 septembre 1989, Hongrie : « suite à l’ouverture de la frontière hongroise à Hegyeshalom, des milliers d’Allemands de l’Est passent en Autriche pour rejoindre l’Allemagne de l’Ouest. » Dans la semaine, plus de quinze mille réfugiés auront ainsi choisi la liberté, plus de 25 000 les semaines suivantes. Deux mois plus tard, dans la nuit du 8 au 9 novembre, le Mur de Berlin sera abattu.

On a tendance à l’oublier mais c’est bien en Hongrie que tout a commencé. Certains sont là pour nous le rappeler, et comment ! Notre Premier ministre Viktor Orbán se fait ainsi passer pour le « courageux héros sans qui rien ne se serait passé ». Âlors agé de 26 ans, le jeune Orbán, qui portait belle chevelure et barbe romantique, s’était fait remarquer lors d’un discours prononcé le 16 juin à l’occasion de la cérémonie de « réenterrement » d’Imre Nagy, harangue dans laquelle il réclamait la tenue d’élections libres et le départ des troupes soviétiques. Discours qui eut un grand retentissement dans le pays. Au point de faire trembler Gorbatchev et de provoquer le retrait immédiat des troupes soviétiques ? Ne rêvons pas !

Même si elle fut précédée d’un sympathique « pique-nique paneuropéen » qui ouvrit une première brèche dans le Rideau de fer, l’initiative du gouvernement hongrois vit le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Gyula Horn, venir lui-même découper les barbelés en compagnie de son homologue autrichien Alois Mock, dans un geste ostensiblement symbolique. Une action qui avait été longuement et soigneusement préparée par des négociations et consultations (rencontre secrète avec Helmut Kohl et Genscher) dont l’ancien ambassadeur de Hongrie à Bonn a révélé les dessous. Une rencontre secrète sollicitée par le gouvernement hongrois avec Kohl et son ministre Genscher avait en effet eu lieu le 25 août au château de Gilnitz[1. Y sont présents chefs de gouvernement, ministres des Affaires étrangères et ambassadeurs. Les Hongrois font alors part à Kohl du dilemme auquel ils sont confrontés avec le sort des 80 000 Allemands de l’Est réfugiés dans leur pays. Kohl assure qu il les accueillera puis demande à ses interlocuteurs hongrois ce qu’ils attendent en contrepartie : une annulation de la dette ? Ce à quoi les Hongrois, prudents, se gardent bien de répondre. Ces derniers avaient préalablement consulté Gorbatchev qui avait approuvé leur intention d’instaurer un système politique pluraliste et d’ouvrir l’économie.].

Résidant alors en Allemagne, je me souviens de l’émotion avec laquelle la population locale suivait les événements. Tout d’abord avec ces milliers de « touristes » de la RDA (80 000) que les autorités de Budapest se refusaient de renvoyer dans leur pays, comme le réclamait un Honecker rouge de colère. Puis avec l’ouverture de la frontière par les autorités hongroises. Émotion accompagnée d’une vive reconnaissance dans l’opinion allemande. C’est à cette époque que je découvris le visage de Gyula Horn que l’on voyait partout sur les écrans. Ministre des Affaires étrangères dans le dernier gouvernement d’avant « la chute », Guyla Horn occupera par la suite le poste de Premier ministre « démocratiquement élu » de la Hongrie « libre » (1994-1998). Je me souviens de la remise du prestigieux Karlspreis (Prix Charlemagne) à Gyula Horn dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl. Une ville du Bade-Würtemberg, Wertheim, donna même le nom de Gyula Horn à l’une de ses rues !

Si je précise tout cela, c’est que, curieusement, ces événements sont aujourd’hui passés sous silence, du moins le rôle joué par les autorités de l’époque. Volontiers partisane, la droite conservatrice, actuellement au pouvoir à Budapest, réécrit l’Histoire. Pourtant, nos dirigeants connaissent fort bien le contexte dans lequel s’est déroulé le changement de régime. Et pour cause : nombre d’entre eux sont issus de la nomenklatura communiste- ce que je ne saurais d’ailleurs leur reprocher ! Vingt ans plus tard, les mêmes taxent de communiste ou de traître à la patrie quiconque ne partage par leurs orientations politiques. János Kádár, qui dirigea la Hongrie de 1956 à 1988, avait adopté le slogan « Qui n’est pas contre nous est avec nous » pour se concilier la bienveillance d’une bonne partie de la population. On pourrait inverser la formule pour l’attribuer à Viktor Orbán : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».

Plutôt que de chute du régime, il faudrait parler de sabordage, car rien n’aurait pu se passer sans le consentement des autorités en place. Je ne dis pas que ce fut de franche gaieté de coeur, mais force est de reconnaître que le Premier ministre de l’époque (Miklós Németh) et son entourage firent preuve de bon sens, voire d’un certain courage en prenant l’initiative d’ouvrir en grand la frontière et de prévoir des élections libres. Certes, il n’avaient guère le choix, mais leur mérite est d’avoir favorisé une transition en douceur. À l’heure où certains utilisent l’invective comme mode de gouvernement, nous leur en savons gré.

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