homosexualite eglise synode

Pour une fois, je donnerai raison à tous les Cassandre de notre Église sainte, catholique, apostolique et romaine… affirmant que sur la question homosexuelle le Synode sur la famille ne modifiera rien d’essentiel à l’enseignement traditionnel du magistère.

Pour l’observateur extérieur au monde catholique – ce qui n’est pas tout à fait mon cas – la crispation de l’Église sur l’homosexualité reste difficile à comprendre, dans nos pays où l’on a tendance à la banaliser. Les raisons valent donc d’être examinées. La Bible – à laquelle se réfèrent juifs, chrétiens et musulmans – fournit sur l’homosexualité une condamnation sans appel que reprennent les Épitres de Paul. Inutile de rappeler ici des citations dont chacun connaît peu ou prou l’existence et la teneur, sinon la formulation, et dont l’énumération n’apporterait rien à notre propos. Certes, l’exégèse moderne invite à contextualiser des écrits dont la lecture au premier degré n’est plus guère le fait que de certains États du monde musulman où l’homosexualité est passible de la peine de mort… comme recommandé dans la Bible. Une contextualisation refusée par le magistère de l’Église catholique qui rappelle avec constance et fermeté qu’il est des interdits structurant, en tous temps et en tous lieux, qu’aucune évolution des mœurs ou des connaissances ne saurait remettre en cause.

Dans le monde occidental – mais pas uniquement – on a longtemps considéré l’homosexualité comme une maladie[1. C’est seulement le 17 mai 1990 que l’Organisation mondiale de la santé a retire l’homosexualité de la Classification internationale des maladies.] ou pire : un vice, une dépravation. Pour les catholiques c’était là un péché mortel, puisqu’un comportement en contradiction avec le « plan de Dieu » sur sa création. Les sciences humaines ont, dans un premier temps, popularisé l’idée que l’on n’est pas homosexuel par choix. L’Église en tient compte qui ne condamne pas  les personnes du fait de leurs «tendances», mais uniquement les actes qui, eux dépendent de la seule volonté des personnes. Le véritable basculement, pour nombre de chrétiens, est venu, plus récemment, de la prise de conscience qu’il existait, près d’eux, des personnes homosexuelles vivant en couple stable, aimant, fidèle, ouvert sur une forme de fécondité sociale. Un comportement pas si éloigné, au fond, de celui que l’Église exige des couples mariés, hormis l’absence de différenciation sexuelle.

Ce basculement a eu pour effet de susciter l’interrogation aujourd’hui portée par de nombreux catholiques : lorsque deux personnes de même sexe vivent ensemble en donnant un tel témoignage de dignité, peut-on encore parler de péché ? Quelle offense font-ils à Dieu ? Ne faut-il pas réinterroger la lecture que l’Église fait des Écritures et du « plan de Dieu » sur le seul couple homme-femme ? Le magistère, on le sait, réaffirme que la question est tranchée, définitivement tranchée. Une réponse qui ne peut, hélas, être tenue pour satisfaisante au regard de la raison et de la conscience de chacun face à ce qu’il comprend du message évangélique.

Si la Bible et les écrits de Paul restent donc, aux yeux de l’Église, des arguments suffisants pour fonder et confirmer l’enseignement traditionnel du magistère, il est deux autres raisons rarement mises en avant – et pour cause –  qui, tout autant, donnent à penser que, sur ce terrain-là, au-delà des arguments de type théologiques, elle ne bougera pas de sitôt.

La première est d’ordre démographique. Certes l’Église catholique, riche de 1,3 milliard de fidèles à travers le monde, est sans doute moins menacée dans sa survie que le peuple Hébreu au temps des Patriarches. Mais le «croissez et multipliez vous» biblique reste fortement ancré dans la culture catholique. Reconnaître une quelconque légitimité au couple homosexuel, même dans les législations civiles, équivaudrait à renoncer à l’exigence, non exclusive mais sans cesse rappelée, du lien entre sexualité et fécondité. La crainte ici, est moins l’émergence fantasmatique – parfois évoquée néanmoins ici ou là – d’une société à dominante homosexuelle – par goût effréné du plaisir – se condamnant à disparaître… que le rejaillissement de cette légitimation sur les couples hétérosexuels eux-mêmes. Si le couple homosexuel peut s’aimer charnellement malgré son infécondité, comment continuer à exiger du couple hétérosexuel une ouverture constante de sa sexualité à la transmission de la vie ? N’ y a-t-il pas un risque de voir émerger une société globalement marquée par le refus hédoniste du don de la vie ?[2. Il faudra bien un jour, dresser un bilan de l’attitude de l’Église sur la question de la contraception : désertion des catholiques, effondrement de la pratique dans des pays de tradition chrétienne comme l’Espagne ou l’Italie par réaction au pouvoir clérical, maintien dans la misère de femmes du Tiers Monde condamnées à des maternités multiples non désirées.]

Au-delà de l’affirmation que toute vie vient de Dieu, qu’il faut donc l’accueillir, et que le plus bel hommage du couple chrétien à son Créateur est d’enrichir la famille humaine et d’élargir le peuple de Dieu, on sait l’Église angoissée par deux perspectives : la diminution des familles nombreuses perçues comme principales pourvoyeuses de vocations sacerdotales et religieuses ; le vieillissement et la diminution du nombre de catholiques dans le monde, face à la montée de l’Islam. Certes, les démographes semblent s’accorder à situer à l’horizon de la fin du siècle la transition démographique sur l’ensemble de la planète, avec une stabilisation mondiale de sa population autour de 11 milliards d’habitants. Mais l’échéance reste lointaine, avec la perspective d’un quasi doublement de la population. Autant y arriver sinon en force, du moins dans une position pas trop affaiblie semble penser le Vatican depuis toujours.

La seconde raison, plus délicate encore à évoquer, tient à la place centrale du célibat et donc de la chasteté, dans l’institution ecclésiastique. On en connait les justifications : le témoignage irremplaçable du don total fait à Dieu, au service de la communauté. Même si la question reste débattue de savoir si ce témoignage doit être celui du clergé ou d’abord des moines. Il n’empêche : il est sans doute plus facile d’obtenir la continence attendue des prêtres lorsque la sexualité des laïcs est « cadrée » par la notion de mariage hétérosexuel fécond. Reconnaître une forme de «fécondité sociale» au couple homosexuel ; mettre en sourdine la condamnation des «actes» dès lors qu’ils seraient vécus dans le cadre d’une relation stable, ne serait-ce-pas déjà introduire le vers dans le fruit ?

C’est l’un des secrets les moins bien gardés du monde catholique que la présence, forte, de personnes de tendance homosexuelle, tant dans les séminaires que dans certains ordres religieux. Des personnes qui, le plus souvent, ont par ailleurs toutes les qualités requises pour bien s’acquitter de leur ministère ou de leur apostolat. Mais on connaît les réticences du Vatican, maintes fois exprimées. Lever, tant soit peu, l’interdit de l’homosexualité, représenterait un risque inconsidéré. Même si l’on peut avancer qu’un vœu de célibat ou de chasteté, librement prononcé, devrait pouvoir être respecté, quelle que soit l’inclination de la personne et indépendamment du contexte sociétal.

Telles sont, trop brièvement résumées, les raisons qui rendent peu probable une évolution rapide de l’Église catholique sur la question homosexuelle. Et sûrement pas à la faveur du Synode qui s’ouvre à Rome dont ce n’est pas l’objet. Aussi faut-il considérer qu’un pas, déjà, serait franchi si le texte final, réaffirmant la dignité de toute personne aux yeux de l’Église, indépendamment de son orientation sexuelle, suggérait de tempérer, dans la pratique pastorale, la condamnation des actes homosexuels jugés «gravement désordonnés» par le catéchisme de l’Église catholique, et d’inviter les communautés à faire leur juste place aux personnes homosexuelles, seules ou en couple.

Voilà sans doute un papier qui sera reçu avec un «enthousiasme inégal», pour reprendre une litote chère à l’abbé Pierre lorsqu’il évoquait les sentiments des évêques à son égard. Certains me reprocheront une approche triviale – et mal intentionnée ? – à travers l’évocation de la démographie et de la continence ecclésiastique, là où le simple rappel de l’interdit biblique eût été suffisant. D‘autres regretteront que j’enterre le synode avant qu’il ait commencé. Mais il faut bien admettre qu’objectivement la question homosexuelle n’est pas centrale par rapport au thème de la famille, même si elle est explicitement abordée par les documents préparatoires envoyés par Rome.

Je suis donc par avance reconnaissant à ceux des Pères qui, sans grande illusion, oseront dire que la question homosexuelle se pose à nous et pour longtemps, et que vouloir se réfugier derrière l’enseignement constant du magistère est une forme d’impasse et d’aveuglement. Je crois les arguments avancés dans cet article utiles au débat, aujourd’hui nécessaire dans notre Eglise et jusque dans la plus modeste de nos communautés. Et je reste convaincu que c’est la détermination de laïcs catholiques «de la base» à faire bouger les lignes qui, demain, quelles que soient les conclusions du synode, sera la plus opératoire.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21803272_000013.

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Journaliste, ancien directeur de la rédaction de Pèlerin. Il anime le blog Cath'lib.
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