Hommage à Thérèse Delpech
Une géopoliticienne de savoir et de passion
Publié le 21 janvier 2012 à 13:00 dans Monde
Mots-clés : géopolitique, Iran, Russie, Thèrèse Delpech

Thérèse Delpech. Photo : Women's Forum for the Economy and Society
La chercheuse et essayiste française Thérèse Delpech est décédée le 18 janvier à Paris, à l’âge de 63 ans. Avec elle disparaît un authentique penseur des relations internationales et des affaires stratégiques.
Après avoir poursuivi un parcours universitaire brillant – Normale Sup, agrégation de philosophie – elle avait occupé plusieurs postes administratifs de haut niveau, en particulier celui de directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Cette spécialiste reconnue des questions nucléaires était aussi appréciée pour son franc-parler et la profondeur de ses analyses. Ainsi l’avait-on sollicitée tant à gauche – au sein du cabinet Alain Savary, de 1981 à 1984 – qu’à droite, dans celui d’Alain Juppé entre 1995 et 1997. Et en 2007, le président Nicolas Sarkozy la faisait membre de la Commission du Livre blanc sur la Défense. Thérèse Delpech avait également participé aux travaux du Centre d’analyse et de prévision CAP, Quai d’Orsay), et siégé dans les années 1990 à la Commission des Nations unies sur le désarmement de l’Irak, ce qui lui conférait une vraie légitimité d’experte sur ces dossiers délicats.
Elle n’aura toutefois jamais cessé, outre ses activités de consultante, de poursuivre ses recherches universitaires, au Centre d’études des relations internationales de Sciences-Po (CERI), et, auparavant, à l’Institut international stratégique de Londres (IISS).
On a toujours connu Thérèse Delpech pleine d’énergie et de dynamisme ; c’était aussi une femme de conviction qui critiquait les tenants de la realpolitik et défendait les libertés et les Droits de l’homme. Admiratrice de la démocratie américaine, elle concevait ainsi comme absolument impérative la défense des régimes occidentaux, à la fois contre tous les types de terrorismes, les dictatures, ou l’autoritarisme russe. Ces dernières années, elle avait cherché à attirer l’attention sur les risques de prolifération nucléaire, en critiquant des Etats tels que le Pakistan, la Corée du nord et l’Iran. Ces positions – et plus encore son soutien à l’intervention de 2003 en Irak – l’avaient classé dès le début des années 2000 dans la tendance néoconservatrice alors en vogue aux Etats-Unis. Passionnée, évoluant dans un monde géopolitique quasi-exclusivement masculin, Thérèse Delpech était très présente dans les colloques internationaux et certains médias, elle écrivait de nombreux articles, notamment dans la revue Politique internationale. Elle aura surtout écrit plusieurs ouvrages de haute volée, parmi lesquels La Guerre parfaite (Flammarion, 1998), L’Ensauvagement : essai sur la barbarie au XXIè siècle (Grasset, 2005, Prix Fémina), Iran, la bombe et la démission des nations, (Autrement-CERI, 2006), ou encore, plus récemment, L’Appel de l’ombre: puissance de l’irrationnel (Grasset, 2010).
On pouvait contester certaines de ses prises de position, et, peut-être, la vigueur avec laquelle elle les exprimait parfois. Mais aucun observateur sérieux ne remettait en cause son intégrité et sa grande rigueur intellectuelle. Aussi avait-elle été profondément blessée d’être stigmatisée comme « intellectuel faussaire » dans un misérable pamphlet paru en 2011. Derrière un abord parfois strict et austère, cette femme extrêmement cultivée, fille de diplomate née dans une famille protestante, était en réalité pleine d’humour et de sensibilité. Elle manquera à la géopolitique française.
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L'auteur
Frédéric Encel est docteur HDR en géopolitique, chercheur à l’Institut français de géopolitique, maître de conférences en relations internationales à Sciences-Po Paris
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Alpin dit
rackam,
Bonjour,
Voici l’article de T Delpech ,publié pour la première fois par “Le monde”,
http://margencultural.blogspot.com/2009/11/le-declin-de-loccident-par-therese.html
rackam dit
Jolly bear,
ici l’article de Thérèse Delpech et son analyse de Spengler vs Biely. Les phrases de conclusion de son article sont lumineuses.
http://margencultural.blogspot.com/2009/11/le-declin-de-loccident-par-therese.html
Pierre Jolibert dit
Votre lien n’y va pas, semble-t-il.
En tous cas, si c’est le même article que celui du Monde, que j’ai soigneusement découpé, gardé, plié, rangé, et relu plusieurs fois, il n’y avait strictement aucune analyse Spengler vs Biely. Ce n’était pas une analyse, mais un jugement péremptoire non étayé.
Mais peut-être avez-vous trouvé une version très étoffée.
Pierre Jolibert dit
Je vais lancer mon hypocrisie, en veillant à ce que ce soit bien mou.
Merci pour cet hommage grandement mérité.
Profitons-en pour rappeler quelques lignes de force de cette pensée originale, si j’en juge bien d’après la lecture urgente que je viens de faire de L’ensauvagement :
* le principal foyer de drames politiques coïncide forcément avec le principal foyer d’enjeux économiques : Asie-Pacifique (version développée du fameux “la Chine m’inquiète”)
* les chocs de civilisation ne sont nourris que par une volonté de tous de participer à part égale au développement technique moderne à fond les tubes
* l’Europe est en ce moment mal armée, surtout moralement, pour être à la hauteur des enjeux, et c’est inquiétant parce que “les pays des droits acquis, qui ne se battent que pour défendre des positions conservatrices, finiront par être balayés”
* il faut refusionner l’éthique et la politique : pour que l’Europe ait d’autres raisons de se battre que le petit confort de ses classes moyennes / pour mettre l’inquiétante Chine le nez dans son passé qui n’a jamais été jugé, classé, mémorisé
Désolé pour le ton caricatural. Je suis on ne peut plus convaincu sur les trois premiers points.
Sur le dernier, je me permettrais ceci : récemment, le 22 novembre 2009 je crois, Thérèse Delpech faisait paraître dans le Monde un long article consacré au thème du déclin de l’Occident et à l’utilisation qui en est faite par les puissances hostiles.
L’intitulé du thème convoque évidemment la figure de Spengler. Or, son maître-ouvrage, qui m’est une Bible, y est traité de “médiocre” par Thérèse Delpech. Plus loin, elle le compare à un livre de l’écrivain russe Andreï Biely pour souligner la supériorité de ce dernier. Fort bien : je vois parfaitement les raisons qu’a Thérèse Delpech de détester Spengler, qui est le principal obstacle sur la voie de la refusion éthique-politique (ceci en plus de la question Russie-Europe : dedans, dehors, etc. ?). Je tiens que l’obstacle en question est principal, et non “médiocre”. Je tiens que l’on ne gagne rien et perd beaucoup à traiter de médiocre quelqu’un de grand, et n’en suis pas moins navré, avec quelques commentateurs (j’ignorais tout à fait cet épisode Boniface), de voir que Thérèse Delpech a elle-même été victime de cette fâcheuse tendance qui consiste pour quelqu’un à déprécier toute pensée étrangère qui a l’inconvénient de déranger le confort douillet de ses propres positions.
(Quant au Biely, je ne le connais pas, mais je vois revenir en boucle dans l’article Universalis le concernant les mots mysticisme, occultisme et théosophie… hum, je garde ma lessive, je suis homme de préjugés et d’habitudes quant à mon petit confort)
Ellroy dit
L’ensauvagement c’est aussi me semble-t-il chez elle, – au delà de la géo-stratégie – , le retour de la violence dans les rapports humains, le “retour de la barbarie” et des simplifications barbares , victime-bourreau, etc….
Pierre Jolibert dit
Absolument.
Dio Gêne dit
Mieux vaut lancer sa franchise avec vigueur que son hypocrisie avec mollesse!
Guenièvre dit
Merci beaucoup à Frédéric Encel pour cet hommage mérité ! J’ai eu la chance d’assister à une conférence de Thérèse Delpech et une chance plus grande encore de dîner ensuite avec elle : quelle intelligence aiguë ! quelle probité ! quelle culture ! quelle personnalité attachante tout en contraste : véhémente, voire cassante dans la défense de ses idées, fragile dans son physique , sensible et drôle dans son rapport aux autres. De ces rencontres que l’on se rappelle avec bonheur alors que son pitoyable détracteur entendu à la même époque m’a laissé le souvenir de quelqu’un sans profondeur et d’assez mauvaise foi !
alpha dit
hommage mérité à Thérèse Delpech
Villaterne dit
Les hommes et femmes de qualité sont comme un bon plat, un bon vin ou un bon alcool. C’est lorsqu’ils sont passés qu’on en apprécie toute la saveur et l’excellence!
Dio Gêne dit
Malheureusement c’est l’humour qui nous manquera et ne comptons pas sur les ‘m’a tu vu” qui squattent ce comptoir pour nous sortir de cette crise d’austérité, à la vôtre….
Fiorino dit
Oui isa, moi aussi suis fan de Frédéric Encel, d’ailleurs j’ai vu qu’il est revenu à C dans l’air. Il s’était fait attaquer sur oumma.com par les indigènes de la République (Geisser)
Ellroy dit
ils (oumma.com) ont du le traiter d’ “islamophobe”, nouvelle insulte (comme nazi ou fasciste d’ailleurs) “réthorique” qui permet de désamorcer tout débat , sur tout ce qui à trait à l’islam et au musulman
kacyj dit
Il faut croire que la longévité de la bonne graine, si rare, soit nettement inférieure à celle de la mauvaise, si prolifique.
Une grande dame s’en va presque en catimini, ou bien les grands quotidiens n’ont pas eu encore le temps de s’y pencher.
Merci pour cet hommage plus que mérité, et comme dirait Alpin, bon voyage, Madame.
isa dit
Merci à monsieur Encel d’exister.
AnonymousAufklaerer dit
J’ai connu et admiré cette femme, il y a trente ans. Sa mort, prématurée à notre époque, me fait mal au coeur. Et je ne sais même pas à qui envoyer des condoléances…
Villaterne dit
Difficile de repérer le faux serf !
Que voulez-vous que la bonne y fasse ?!
L'Ours dit
Ca alors, quelle triste nouvelle!
Ses apparitions trop rares étaient toujours marquées par une intelligence débordante.
Elle était encore bien jeune.
Fiorino dit
Si non il y a une bonne nouvelle. Etienne Pinte député antisioniste de l’UMP et soutient à la flotille ne se répresentera pas aux législatives.
Fiorino dit
D’ailleurs parfois les positions de Delpech et Boniface était les mêmes sur la Libye par exemple.
Fiorino dit
http://www.liberation.fr/monde/01012355523-les-cassandre-de-l-enlisement-ont-manque-de-sang-froid
allegra dit
@Frédéric Encel
C’est en effet sa rigueur que j’ai appréciée lorsque je l’ai entendue à l’émission “Du grain à moudre” ancienne mouture (elle est beaucoup moins intéressante depuis le départ de Brice Couturier) ou chez Finkie. Honte à ce suffisant et malveillant Boniface, parce c’est lui bien entendu, qui l’a rangée parmi les intellectuels faussaires. Les plateaux de télévision auraient pu nous offrir son expertise ou la vôtre, en alternance à celle de l’ubiquiste Boniface.
Mais aujourd’hui, c’est de préférence la parole de Boniface et de Hessel que nous donnent à entendre nombre de médias.
http://lavissauve3.blogs.nouvelobs.com/archive/2012/01/20/le-culte-de-la-personnalite-en-3-photos.html
Fiorino dit
C’est vrai que Boniface est souvent présent dans les plateaux de téle, mais Encel est présent lui aussi dans les plateaux de télé. Le pluralisme c’est dans les deux senses non?
Ellroy dit
Qu’elle repose en paix…
Alpin dit
@Frédéric Encel,
Merci pour ce portrait très humain,et judicieux.
PS:un parpaillot d’origine,parmi d’autres.
Fiorino dit
Moi aussi je l’aimé bien, quoique je n’était pas toujours d’accord avec elle, je ne savais pas que Boniface l’avait qualifié de faussaire, mais enfin c’est plutôt une honneur non de la part de ce mec là.
En passant ça montre aussi qu’on peut entendre de son de cloches différents en France sur les questions géostratégiques, Delpech et Encel ont quand même bénéficié d’une large couverture médiatique. Et c’est tant mieux.
Alpin dit
“Sic transit gloria mundi”,
Bon voyage madame,au delà du miroir.