Photo : Guillaume Peltier

A la veille de la probable déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy, son principal concurrent a réussi à mettre tous les projecteurs de son côté, avec l’aide involontaire du journal britannique The Guardian.
Ses propos rapportés par le quotidien de centre-gauche détonnent déjà de ce côté-ci de la Manche : sous le titre « François Hollande cherche à rassurer le Royaume-Uni et la City de Londres », le favori des sondages fait ni plus ni moins allégeance aux marchés financiers. Le brillant tribun du Bourget qui pérorait sur le thème « Mon ennemi, c’est le monde de la finance » retrouve les bons vieux revirements mitterrandiens, sans prendre la précaution d’attendre son élection pour annoncer la somme de ses reniements. Au Guardian[1. Le choix d’un medium britannique pour une sortie aussi tonitruante pose néanmoins une question de fond : l’équipe de campagne de Hollande croit-elle que le peuple ne lit pas la presse étrangère, même traduite ?], Hollande confesse ne pas avoir d’ambitions sociales démesurées et relègue sa harangue anti-financière au rang de passage obligé pour tous les candidats à la présidentielle française.

D’ailleurs, l’impétrant se défend de tout ancrage à la gauche de la gauche, assumant son image de social-démocrate bon teint, fidèle au discours d’Obama sur Wall Street, dont il dit partager « les conseillers ». Connaissant la proximité du président américain avec des pans entiers de la finance américaine, l’aveu a de quoi rassurer les investisseurs Outre-Manche. Certes, ses propos plus nuancés sur Tony Blair – dont il vante la politique de soutien aux services publics tout en déplorant la croyance dans l’illusion lyrique d’une autorégulation des marchés- lui laissent une certaine marge de manœuvre pour complaire à ses alliés « degauche » (Verts, Front de Gauche…).

Mais l’essentiel de l’article du Guardian, ce que toutes les rédactions reproduisent avec envie et jubilation, ce sont ces quelques phrases à très fort potentiel explosif : « Les années 80 étaient une autre époque, il y avait eu 23 ans de droite au pouvoir, c’était la guerre froide et Mitterrand a nommé des communistes au gouvernement. Aujourd’hui, il n’y a pas de communistes en France… ». Attendez, le meilleur est à venir : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans durant lesquels nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grande peur à avoir ».

Dans des conditions de campagne normales, on y verrait de la nitroglycérine pour électorat de gauche déboussolé. Ainsi, l’aile gauche du PS n’a plus que ses yeux pour pleurer, son candidat revenant aux premières amours qu’il n’a au demeurant jamais vraiment quittées : Mitterrand (au pouvoir, pas celui qui fustige l’argent corrupteur avec la verve de Péguy)- Delors-Jospin. Retour aux années 1980, celles de Vive la crise !, du creusement des inégalités sociales par la gauche, du renoncement à son « changer la vie » et de la libéralisation des mouvements de capitaux sur le vieux continent, le tout sur fond d’Acte unique européen adopté en entonnant l’Hymne à la joie. Au passage, on peut saluer la remarquable honnêteté de Hollande qui, contrairement à son rival bougon Mélenchon, ne se paie pas de mots sur les années Mitterrand.

En quelques mots, il dresse un bilan parfaitement exact des deux septennats de Tonton. Qu’il le revendique pour en faire la martingale de sa future victoire, voilà qui semble a priori moins compréhensible, sinon à vouloir empiéter sur les terres centristes pour priver François Bayrou de second tour. Après tout, l’idée n’est pas si farfelue qu’il n’y paraît. Moyennant quelques haussements d’épaule à gauche, de la part de Mélenchon et de la direction du PC, laquelle se targue de « 130 000 adhérents » dont on ne voit plus la couleur depuis vingt ans, le calcul pourrait s’avérer payant. Car Hollande n’a pas de réel adversaire à gauche, du moins personne capable de le dépasser au premier tour, condition sine qua non de l’anticapitalisme incantatoire du Mitterrand de 1981. Il y aurait bien Marine Le Pen, qui, à défaut de séduire les édiles de province, capte l’électorat ouvrier naguère dévolu au PC, mais l’étiage très faible de Sarkozy en fait une menace pour l’UMP, pas pour un Parti Socialiste jamais aussi sûr de lui-même.

Et en cas de second tour Hollande-Sarkozy, si l’on en croit les sondages, le match serait plié. A fortiori si le candidat étiqueté socialiste mise sur l’antisarkozysme triomphant, avec une gaine de sécurité sur son flanc centriste, il n’y a plus guère de suspens à attendre, malgré le boulevard que Hollande ouvre à Sarkozy sur le refrain des élites contre le peuple, déjà brillamment joué par Henri Guaino. Quant aux militants « degauche » sincèrement en quête d’une alternative au réformisme de marché, victoire ou pas, ceux-là en seront pour leurs frais. Depuis 1983, à force de jouer les dindons de la farce, ils savent qu’on gagne avec les mots de Chevènement… avant de gouverner avec Attali. Cette fois-ci, l’hypocrisie n’aura duré qu’un temps. C’est sans doute aussi cela, le président « normal »

Lire la suite