Histoire d’Ockrent
La reine Christine fit ses débuts sous Giscard, prospéra sous Mitterrand, ne souffrit point sous Chirac, elle triomphe sous Sarkozy
Publié le 04 juillet 2008 à 19:47 dans Médias
Mots-clés : Christine Ockrent
Remarquable longévité, à l’heure où PPDA fait des adieux déchirants et pousse des plaintes de martyr, et au moment où la sinécure romaine s’éloigne définitivement de Georges-Marc Benamou, celui-là même que Nicolas Sarkozy chargea, avec Jean-David Levitte, d’instruire le dossier France Monde.
La méthode globale
Que savons-nous de France Monde, cette holding constituée des participations de l’Etat dans Radio France Internationale (100%), TV5 Monde (66,61%) et France 24 (50%), les parts restantes étant partagées entre quelques personnes privées et des chaînes partenaires ? Peu de chose, et pourtant l’essentiel : le nom de sa directrice générale, Christine Ockrent.
Elle réunit en une personne tous les caractères de la brillante “globalisation”, qui, après avoir considéré la nature provinciale de l’information française, entreprit de la projeter dans le monde réel. Formée à cette rude école, Christine Ockrent appliqua la fameuse méthode américaine, qu’on se gardera bien d’assimiler à celle dont se réclamait Aldo Maccione dans ses calamiteuses entreprises de séduction du beau sexe. Non, l’info selon NBC ou CBS News, c’était du sérieux, du solide, du factuel ! Il fallait, pour la servir, des individus bien mieux éduqués que la moyenne des aimables journalistes français… Ici commence l’”histoire d’O”.
Quand Christine rencontre Amir
Son irruption sur la scène médiatique française se fit sur le mode tout à la fois sensationnel et polémique, en 1979. Au mois de mars, son entretien avec l’ultime Premier ministre du shah d’Iran, Amir Abbas Hoveyda, lui valut la reconnaissance de ses pairs et des accusations d’impair. D’aucuns trouvèrent que, par le ton dont elle usait, elle semblait plus accabler l’infortuné personnage que lui poser des questions. Cela aurait pu être mis au crédit de la jeune journaliste, démontrant par son agressivité un mépris professionnel des puissants. Hélas ! à ce moment précis de son existence, Amir Hoveyda n’était plus rien dans la hiérarchie sociale iranienne ; le Shah avait fui, et le doux Imam Khomeini s’apprêtait à étendre à tout le pays les principes d’amour et de tolérance qu’il avait longuement mûris dans sa résidence de Neauphles-le-Château, une commune des Yvelines où Marguerite Duras possédait une maison…
Enfin, pour tout dire, Hoveyda était emprisonné, et ses juges improvisés, d’inquiétants barbus, lui réclamaient des comptes, en usant de formules qui laissaient mal augurer de son intégrité physique… Au reste, dix jours plus tard, cet homme raffiné, libéral, hostile à la tyrannie, francophile et francophone (deux qualités qui ne lui furent d’aucune utilité), condamné à mort, fut exécuté. La révolution khomeiniste n’a pas contredit feu Reza Pahlavi, auquel on prête cette réponse à un journaliste venu de Suède, qui lui demandait pourquoi il ne s’engageait pas plus franchement dans la voie de la démocratie : “Je deviendrai volontiers social-démocrate lorsque mon pays sera peuplé de Suédois.” Il connaissait bien son clergé sinon son peuple, l’autocrate !
Cri-cri Marlène
Dès 1982, Christine Ockrent connut, à la présentation du journal de 20 heures, à Antenne 2, une gloire sans pareille. Les téléspectateurs envoûtés sacrifièrent au culte de leur nouvelle idole au sourire carnassier. La presse célébra le timbre élégant de sa voix, ses inflexions impérieuses, sa diction froide et nette. On vantait son magnétisme à la Dietrich, doublé d’une audace que les moins aimables appelèrent mépris. Il semblait qu’avant elle, ne s’étaient succédé à son poste que des amateurs, des hommes d’appareil, des fonctionnaires : bref, des Français. Avec elle, la méthode américaine du direct entrait dans les foyers. Elle inaugurait “l’American way of live” : elle partait faire son marché sur la planète, en ramenait des drames, des comédies et des témoins, puis elle autorisait le tout à paraître devant elle et en présence de quelques millions de téléspectateurs.
Le chagrin d’une Belge
Longtemps, elle fascina. Puis les Français s’aperçurent qu’ils pouvaient se passer d’elle ; ses patrons également. Elle ne s’éloigna guère et revint vite. Elle apprécia d’avoir acquis, d’une chaîne à l’autre, la réputation d’une “grande professionnelle”, mais goûta fort peu les rumeurs relatives à ses émoluments. Dans son sillage résonnait la chanson de Châteauvallon : Puissance et gloire… Elle interpréta même une parodie hilarante de ce jeu qu’on appelle les chaises musicales : arrivée dans les bagages de Lagardère, elle repartit dans la caravane Bouygues, après la conquête de TF1 par ce dernier, en 1987. Elle en rit encore !
Cependant, elle connut des revers retentissants dans la presse écrite. La simple charité nous invite à passer rapidement sur la brève existence de L’Européen (1998-1999), placé sous sa direction, financé par The European et, dans une moindre mesure, par Le Monde, alors gouverné par l’influent Jean-Marie Colombani. Européenne convaincue, née en Belgique, elle se consola de cet échec en acceptant de diriger la rédaction de l’Express. Mais la chose n’évolua pas bien : elle fut virée ! Quelques années plus tard, elle publiait une biographie de Françoise Giroud, la co-fondatrice du magazine, dont quelques pages plutôt vachardes indignèrent le fan-club de “notre mère en journalisme”. Critique redouté qui avait alors claqué la porte de l’Express pour l’Observateur, Angelo Rinaldi lava l’affront dans quelques lignes assassines. Estimant que les déplaisantes “révélations” du livre (notamment sur la rupture entre Giroud et Servan-Schreiber) traduisaient un “parti-pris de dénigrement”, il recommanda de jeter à la corbeille “ce parfait manuel de trahison”. La douche glacée ! (Christine Ockrent ayant obtenu un droit de réponse, Rinaldi claqua aussitôt la porte de l’hebdomadaire.) Bref, à l’exception des gratuits (elle conseilla le quotidien Métro, dont les pages chiffonnées et salies jonchent tristement les rames et les couloirs), la presse lui aura été cause de bien du chagrin !
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L'auteur
Patrick Mandon est éditeur et traducteur.
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Nubro dit
@ l’attention de Nuage et Alceste.
Il faut voir une boutade dans les propos de Monsieur Mandon à propos de la composition de France-Monde.
C’est justement parce que le montage de cette nouvelle holding est obscur, et ce depuis l’origine de France 24, et que les seules données publiées sur la question se trouvent reprises tout aussi stupidement sur Wikipédia qu’elles sont livrées subtilement à la pertinence de nos jugements.
Bravo d’avoir remarqué cette incohérence.
Je vous invite, si vous êtes curieux, à suivre la piste du montage financier et des personnes. C’est assez édifiant !
Nubro dit
Que voilà un portrait digne du 7e art pour une dame du petit écran !
“Les affaires sont les affaires” aurait pu dire Jean Dreville en parlant de cette nébuleuse France-Monde qui sacre la “Reine Christine” au terme d’une carrière à qui cette femme indépendante se consacra pleinement. Mais Ockrent n’est pas Garbo et son visage de cire crispé, sec et froid semblant tout droit sorti de “la petite boutique des horreurs” d’une Madame Tussauds me mettait mal à l’aise. Elle a tout de l’objet inanimé qui prend vie, une “Christine” que n’aurait pas reniée un John Carpenter.
Votre portrait, mon cher Mandon, est sans doute volontairement incomplet dans une si longue carrière puisque que vous omettez “entre onze heure et minuit” son magazine d’une France Europe Express dans laquelle le crime, qu’est l’actualité, était analysé. Là encore “la Dame de onze heure” en était la reine. Ce “huis clos” pro européen était “l’entrée des artistes” où tout ce que compte les “affreux sales et méchants” du monde médiatico-politique se retrouvait pour une “Kermesse Héroïque” centrée autour de notre Cornélia du petit écran. Hélas son dernier duel sur la 3 n’eut pas l’éclat d’un “duel au soleil” pour cause justement de poste de directeur général de la holding France-Monde. Poste tant impatiemment “Désiré” aurait précisé notre Sacha Guitry.
Je n’irais pas jusqu’à penser que “la poison” nous a gâché “les plus belles années de notre vie”, car “l’homme de la rue” que nous sommes, avait toujours mieux à faire que de contempler “le charme discret de la bourgeoisie” bobo, mais il nous restera d’elle, sans aucun doute, un certain “parfum de femme”.
robespierre dit
Ludovic-Lefebvre • 06.07.08 à 04:56
Cette image que vous décrivez….comment vous dire à quel point j’ai exactement la même sensation. Trop propres sur eux ces gens là.
Alceste dit
Gageons que cette insubmersible créature saura en toutes circonstances se trouver un confortable fromage à ronger…
ceci dit, comme Nuage, je ne comprends pas bien le montage de “France monde”.
Ludovic-Lefebvre dit
Pendant la campagne présidentielle où je suis entré dans une véritable obsession politique, j’ai réellement fait, sans rire, ce rêve étrange, mais pas pénétrant désolé pour Verlaine (mon rêve familier) où j’étais convié chez le couple Ockrent et Kouchner (dans le bon ordre je pense, le chef de famille étant placé en premier).
Tout était blanc, immaculé dans les deux sens du terme (propre et pur). Leurs mots étaient plats, sans vie, je n’osais toucher à rien, j’avais peur de m’exprimer et le malaise comme l’ennui allèrent grandissant jusqu’à me réveiller, me laisser un moment angoissé.
Sans être un adepte forcené de Joung, il est facile de capter ce que l’inconscient a exprimé à travers ce cauchemar : la peur du vide, d’appartenir aux morts vivants, la phobie de la propreté excessive et des maniaques, le dégoût de cette société hygiéniste, de surface. Pour moi, ils sont les duettistes maudits, les mariés qui se trouvent en haut de la pièce montée ni trop beaux, ni trop moches avec des cheveux qui ne semblent pas leur appartenir, la fornication dans un baril de lessive, la morale pourtant nécessaire prise au piège de l’égo et de la politique.
Tiens, je viens de me faire marrer : ” Ockrent et Kouchner, c’est la fornication dans un baril de lessive”.
nuage dit
Bonsoir,
«Que savons-nous de France Monde, cette holding constituée des participations de l’Etat dans Radio France Internationale (100%), TV5 Monde (66,61%) et France 24 (50%), les parts restantes étant partagées entre quelques personnes privées et des chaînes partenaires ?»
Êtes vous sûr des valeurs données ?
Elles me semblent étranges, et pour tout dire absurdes.
Il est difficile se croire que l’on puisse possédez plus de 100% d’une holding (ou de quoi que ce soit).
J’espère avoir mal interpréter cette phrase. Dans l’attente d’une explication, d’avance, merci.
Joëlle dit
-Manque juste à ces états de service, la participation incongrue de C.O. à la modeste émission de Ruquier sur Europe1. On se demande d’ailleurs le pourquoi de la chose. Peut-être : faire simple, faire peuple, se faire plaisir, se faire un petit caprice, se faire 3 sous pour pas un gramme de sueur. Pour Ruquier, le bénéfice est plus évident : C.O. apporte un supplément de “classe” à son équipe de bras cassés.
- Le livre sur Giroud : très chic, style intello-distancé, la “classe” vous dis-je. Il faut vraiment être susceptible (ou feindre une exceptionnelle sensibilité) pour s’effaroucher des soi-disant “trahisons” de C.O. Les révélations, juste ce qu’il faut pour ne pas être insipide, ne déboulonnent pas l’icône qui, heureusement, pourra encore servir.
maman dit
c’est marrant comme les intellectuels ou les journalistes précieux ne disent jamais la simple vérité. Comme ils doivent faire trois feuillets, ils tournent autour du pot, allant même jusqu’à dénicher un “timbre élégant de voix”. On s’étonne après qu’il y ait des malentendus avec le peuple, et notamment les pauvres télespectateurs.
Voici donc un portrait non officiel, non intellectuel, mais bien plus ressemblant :
grosse conne à la voix horrible
Jaurès dans le métro dit
Georges-Marc Benamou n’ a pas eu la villa Médicis. Mais Christine O. a eu la tête de RFI. Comment a-t-elle pu accepter ce poste offert par Nicolas Sarkozy, elle qui aurait bien vu Bernard K. devenir président de la République – mais c’était sans compter le Parti socialiste que la reine Christine exècre. En tout cas, merci à l’auteur pour cet excellent article !