Hier, la fin du monde | Causeur

Hier, la fin du monde

Avez-vous lu Régis Messac ?

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 03 juillet 2010 / Culture

Régis Messac

Régis Messac.

On a un peu trop vite oublié qui était Régis Messac et on a tort. Il est, au plein sens du terme, un homme du vingtième siècle puisqu’il a vécu au coeur de sa monstrueuse brutalité, et en est mort. À 21 ans, en décembre 14, il prend une balle en pleine tête et il est trépané. Moins de deux décennies plus tard, déporté français Nacht und Nebel en septembre 43, on perd sa trace pendant les “marches de la mort”, dans les premiers mois de 1945. La dernière fois qu’il aurait été vu vivant, c’est le 19 janvier de cette année-là, entre Dora et Bergen-Belsen. Et c’est un tribunal qui fixera arbitrairement, en 1946, une date fictive pour son décès : le 15 mai 1945.

Dès les années 1920, cet agrégé de lettres va être le premier en France à s’intéresser sous l’angle universitaire à ce qu’on appelle aujourd’hui les littératures de genre et soutient une thèse sur Le Detective Novel et l’influence de la pensée scientifique en 1929.

Régis Messac est aussi un militant syndicaliste sans concessions qui se battra toute sa vie pour une école davantage émancipée. Ce n’est pas un précurseur de la pensée pédagogiste qui n’est que la gestion hargneuse d’un désastre qu’elle a elle-même créé mais bien davantage le témoin d’une espérance libertaire qui s’exprimait alors dans des revues aux noms évocateurs comme Encre Rouge ou Les Humbles. Cette activité, et encore plus la publication d’un essai provocateur en 1933, À bas le latin !, lui vaut quelques ennuis dans sa carrière professorale et l’empêche de pouvoir enseigner à l’Université. Pacifiste d’extrême gauche acharné, Messac est rétif à des engagements dans les grands partis comme le PCF ou la SFIO. Mais contrairement à d’autres tenants du pacifisme intégral, il n’a aucune ambiguïté au moment de l’occupation et prend ses responsabilités en entrant dans la Résistance, où il aide notamment une filière qui exfiltre les futures proies du STO.

Comme tous les progressistes conséquents, Messac était d’un pessimisme noir. On oublie trop souvent que rêver d’un avenir radieux, c’est d’abord constater l’existence d’un présent insupportable ou atroce. C’est dans cette mesure que le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance, à cette différence que pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux. Pour surmonter ce paradoxe, Régis Messac avait trouvé dans la science-fiction, l’anticipation sociale et le récit post apocalyptique une véritable catharsis. Mais aussi, sans trop d’illusion, un moyen de prévenir ses lecteurs des dangers qui arrivaient en ces années trente où les totalitarismes donnaient le la et dessinaient les contours de ce que l’historien Eric Hobsbawm a appelé “l’âge des extrêmes”.

Écrit en 1935, Quinzinzinzili, que l’on réédite des temps-ci, est une fin du monde qui étonne par sa qualité de noirceur et sa désespérance métaphysique. Ceux qui ont aimé La Route de Cormac Mac Carthy comprendront de quoi il est question ici. Il y a toujours quelque chose d’un peu inquiétant à l’aptitude prophétique de ce genre de littérature : imaginer comme le fait Régis Messac en 1935 une guerre mondiale qui détruit le monde en se terminant par l’utilisation d’une arme absolue, c’est à la fois prévoir 39-45 mais aussi son achèvement atomique et le fait que cet achèvement rende de l’ordre du possible l’idée d’une destruction définitive de la civilisation : “Et partout, dans les vallées ou sur les sommets, dans les villages et dans les métropoles, dans les champs ombreux ou sur les plages étincelantes, le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d’élargir le passage de l’air -d’un air qui n’existait plus-, l’humanité mourut en ricanant.”

Il y a finalement, chez le “romancier populaire” Régis Messac, dans ce livre, les prémisses de ce qui sera la pensée du grand Gunther Anders sur cette question de la Bombe comme nouvelle épée de Damoclès pesant sur les corps mais aussi sur la pensée.

Quinzinzinzili a un titre impossible, et pour cause. C’est la déformation du Pater Noster et de son Qui es in coelis par un groupe d’enfants survivants dans quelques grottes de Lozère. Ils oublient presque tout du monde d’avant en quelques semaines et sombrent dans la stupidité, la pensée magique et la barbarie. Sans doute, le freudisme est-il passé par là. Avant Freud, quand des enfants se retrouvent seuls, naufragés sur une île déserte, cela donne Deux ans de vacances de Jules Verne, avec une harmonie spontanée dans la recréation d’une société policée et solidaire. L’enfant est un petit être plein de pureté, sans pulsions. Après Freud, sur le même sujet, cela donne Sa majesté des mouches de Golding, roman mettant en scène l’incroyable aptitude à la sauvagerie de nos chères têtes blondes quand elles sont livrées à elle-même.

Le narrateur de Quinzinzinzili est le précepteur de deux des enfants survivants. Il assiste, tantôt avec une impuissance déprimée, tantôt avec une joie mauvaise, à cette désagrégation de l’humanité ancienne au travers de la violence de ces moutards crasseux. Son refus d’intervenir pour les aider, de leur indiquer comment se servir d’un fusil ou d’une boîte d’allumettes trouvées par hasard lors d’expéditions menées dans des paysages dévastés, cache une haine de toute une société qui a permis cette régression sans précédent, notamment dans le langage des enfants dont il fait une étude détaillée. Ce n’est évidemment pas Messac qui parle ainsi mais un double que trop de désespoir aurait rendu définitivement cynique : “Je réentends des discours d’hommes politiques, -ah combien futiles… Sécurité, désarmement, ha, ha, ha!…Pactes, responsabilités, traité de Versailles, race aryenne…ha, ha, ha…Puis je tiens à nouveau dans mes bras la souple Elena, avec sa robe bleue à reflets électriques; je dîne au Ritz, en smoking, je revisite des expositions futuristes…Futuristes! ha, ha, ha, il était beau le futur ! “

Quelques morceaux de bravoure comme la description de la ville de Lyon totalement recouverte d’une carapace limoneuse devraient achever de convaincre le lecteur de deux choses : Messac est un grand écrivain de la cruauté avec un style très plastique, très visuel, qui n’a pas vieilli mais il est aussi à lui seul une contradiction magnifique, un paradoxe vivant, un écartèlement constant entre la foi dans une humanité meilleure et le constat de sa redoutable aptitude au carnage.

Autant dire que Quinzinzinzili est tout sauf une curiosa rétro et que Régis Messac est un écrivain scandaleusement oublié. À moins qu’il faille dire “opportunément oublié” tant l’époque semble à nouveau donner raison à ses pires cauchemars.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 3 Juillet 2010 à 17h48

      philinte dit

      Il y a un an environ, on m’a recommandé de lire “Quinzinzinzili”, avec le même type d’arguments : non parce que c’est un bon livre, mais parce que son auteur est un progressiste au parcours admirable. En réalité, c’est un petit récit à thèse, laborieux et maladroit. Le comparer à “Sa majesté des mouches” est lui faire trop d’honneur – ou plutôt le remettre à sa juste place, car il ne lui arrive pas à la cheville, comme chacun pourra le vérifier. Messac est à Golding, en matière d’anthropologie, ce que Guillon est à Devos (pour ne pas dire Chesterton), en matière d’humour.

    • 3 Juillet 2010 à 16h10

      L'Ours dit

      J’ai bien suivi vos posts tous très intéressants.
      Prenons peut-être le problème à l’envers et essayons de donner la définition de l’un par l’autre.
      Je dirais:

      Le progressiste pense que le réac est pour l’immobilité et refuse les choix du présent en se cramponnant sur un passé qu’il voudrait immuable parce que beau.

      Le réac pense que le progressiste choisit de faire des conneries dans le présent en croyant qu’il va bonifier l’avenir alors qu’il ne va réussir qu’à le faire empirer.

      Evidemment et heureusement, les deux ont tort et caricaturent l’autre.

    • 3 Juillet 2010 à 14h58

      Porc dit

      Aucun d’entre vous n’est réactionnaire. Vous vous demandez en quoi ça consiste alors que vous en avez un sous le nez : moi.

    • 3 Juillet 2010 à 14h37

      rackam dit

      Lady,
      mais non, voyons, ils espèrent!
      Jouir souvent, de la vie, des autres, de leurs biens, de leurs idées, des bagnoles (voir le fil de nunzio), et leur livret A leur survivra, l’urne de leurs cendres encombrera la cheminée de leur enfant unique abonné chez son psy, relié par iPhone, IPad, livebox et ondes courtes à la terre entière, mais ne parlant à personne.
      Consommez, dépensez, dispersez ce que vous avez reçu, et signez votre convention obsèques, le reste, la société s’en charge.
      L’éternité se termine hier.

    • 3 Juillet 2010 à 14h34

      Joëlle dit

      Apparemment, tout le monde connaissait le sens du mot “curiosa”.
      Moi, non. J’ai cherché sur le web. Ce serait un féminin pluriel du sens de “éditions d’ouvrages érotiques”, “objets, ouvrages érotiques”.
      Alors, érotique ou pas, le bouquin de Messac?

    • 3 Juillet 2010 à 13h42

      Lady dit

      La plus étonnante, la plus visionnaire, la plus subversive œuvre d’anticipation c’est la Promesse, la Bonne Nouvelle du Message Évangélique.
      Pas étonnant, elle ne vient pas d’un homme, mais de Celui qui est avant tout.
      Le roman d’anticipation noir m’ennuie, limité par sa seule force de constater sans espérance.
      Nous sommes devant le constat plus que prévisible de la fin de tous les systèmes humains, orgueilleux, qui refusent, ou nient croyant simplifier leur vision, la dimension transcendante de l’homme, où l’espérance se réduit à l’attente du néant, puisque selon eux l’homme n’a pas d’avenir après la mort. C’est bien court et pas drôle!

    • 3 Juillet 2010 à 13h30

      Rotil dit

      Meuuhh non, Alpin, vous n’avez visiblement rien compris !

      Le progrès, c’est Chavez (paix et bénédiction sur lui), c’est Hirsch (pbsl “l’intégration, c’est quand les français appeleront leur fils Mohamed”), Delanoé (pbsl “inauguration d’un square Darwich”), Fillon (pbsl, inauguration de la mosquée d’Argenteuil), le maire de Vaux-en-Velin (PC, pbsl, drapeau palestinien à côté du drapeau français), la mairie de Dijon (pbsl, méga-pic-nic halal), le jury de la FNAC de Nice avec le drapeau français utilisé comme papier-toilette, etc…

      Et tous ceux qui voient là des dérives dangereuses avec des lendemains peut-être tristes sont des réactionnaires méchants et bornés, des nostalgiques barbares et haineux.

      Ce n’est cependant pas difficile à comprendre !

      Bonne journée à vous !

    • 3 Juillet 2010 à 13h19

      Saul dit

      oups, j’ avais pas lu Shadock 2, il a parfaitement résumé ça

    • 3 Juillet 2010 à 13h18

      Saul dit

      Alpin, L’ Ours, Rotil bien le bonjour
      L’ Ours vous avez totalement raison sur “On voit que qualifier un homme de l’un ou de l’autre dans le présent n’a pas de sens.” ce qui rejoint assez Rotil je trouve avec cette obsolescence des clivages .

      je nuancerais en disant que le progressiste ne croit pas en un avenir radieux ( ce qui n’ est pas le cas de Messac comme l’ a souligné L’ Ours ) mais qu’ un avenir radieux est possible ( la “providence” d’ Alpin : )

      ce qui revient à ce vieux constat :
      le réac désespère de l’ Homme en ne croyant pas qu’ il s’ amendera
      tandis que le progressiste croit qu’ il peut évoluer, muter en un “nouvel homme “

    • 3 Juillet 2010 à 12h38

      Alpin dit

      Erratum:

      ” se laisser… abuser…”

    • 3 Juillet 2010 à 12h37

      Shadok2 dit

      ” C’est dans cette mesure que le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance ,”

      Absolument, puisque comme le disait si bien un grand réactionnaire, Nicolas Gomez Davila ” Etre réactionnaire, c’est comprendre que l’homme est un problème sans solution humaine ” de l’autre le progressiste pense en bon Rousseauiste que l’homme est un problème qui peut humainement trouver solution y compris par la dictature ( communiste, national socialiste ….) ce qui fait que le remède est souvent pire que le mal.

      Ou Marcel De Corte: ” tout homme mécontent de soi s’évade dans le culte d’une notion collective – Ce passage du singulier déficient au collectif compensateur est d’une fréquence extrême. “

    • 3 Juillet 2010 à 12h21

      Alpin dit

      @Lady,
      @Rotil,

      Bien le bonjour.

      Le retournement dialectique de J Leroy est habile et séduisant ,mais en fait
      aveuglant,effet de rhétorique typique,ou en raisonnant on risque d’être entraîné par le flot et le flux du texte ,de la langue et de leurs conformismes induits.

      -En effet parler et SITUER les pensées sur un axe dont les pôles sont la réaction et le progrès ,c’est IRREMEDIABLEMENT se placer ,se laisser dominer et (en fait) abusé par le modèle et le préjugé du progrès.

      Soit une notion charriant un lourd impensé ,celui du futur à sens UNIQUE,celui
      d’une course irrémédiable vers le BIEN sous la forme du MIEUX.

      Rien de plus qu’une foi DOGMATIQUE,arbitraire et réellement intolérante.
      Une religion séculière qui désire s’ignorer comme telle,dont la tendance constitutive
      est de nier la politique et son espace nécessaire :la CONTINGENCE dans l’ordre
      des responsabilités individuelles,puis collectives.

      Le progrès est une providence qui s’ignore et prétend s’imposer par le fait accompli et le pire ,sans même la prudence du sens des limites et de la finitude de la créature faillible enseigné par les fois traditionnelles.(du moins en culture judéo-chrétienne).

      A lire(notamment):

      ” Le sens du progrès”

      P-André Taguieff éd:Flammarion coll “Champs”.

    • 3 Juillet 2010 à 12h20

      Porc dit

      Avant comme après :
      - réactionnaire : je romps mais ne plie point;
      - rétrograde : quand j’étais jeune …

    • 3 Juillet 2010 à 11h46

      Rotil dit

      Mais je crois que nous sommes dans le monde d’après…
      Et que les clivages gauche/droite, progressiste/réactionnaire, n’ont plus du tout les mêmes sens que jadis et naguerre.

      Il serait peut-être intéressant de creuser les choses sous cet angle d’approche.

    • 3 Juillet 2010 à 11h44

      Lady dit

      Un grand vivant, Laurent Terzieff vient de mourir. Lui, par sa voix vibrante et son corps décharné portait l’espérance.

    • 3 Juillet 2010 à 11h26

      fatback dit

      L’Ours,
      Hello.
      “[...] le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance, à cette différence que pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux.”
      Pour le coup, je suis d’accord avec JL.

    • 3 Juillet 2010 à 11h22

      Porc dit

      “Pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux”.
      Non. “Tout a toujours marché très mal” (Bainville).

    • 3 Juillet 2010 à 10h31

      Olmès dit

      « Un progressiste en 1935 jugeant que le présent allait faire venir la guerre, n’était-il pas un réac ? »
      En voilà une drôle d’idée !
      Dénoncer la guerre se serait donc être réactionnaire. Est-ce à dire que pour vouloir le progrès il faudrait se satisfaire de la guerre et se contenter au présent d’être un doux rêveur ?
      Alerter ses contemporains de la guerre – ou d’une crise – qui se prépare cela relève à la fois de l’analyse et de la lucidité, pas des idées.
      Du côté des Idées, si l’histoire n’est faite que de guerres comme Messac, l’Utopien, le souligne dans Brève histoire des hommes, il y a pour lui une autre alternative que la guerre au progrès de l’humanité. Il y a par exemple « autre chose à faire que de léguer aux Chinois nos préjugés, nos défauts, notre impérialisme. Il faut civiliser les Chinois, et d’abord nous civiliser nous-mêmes. […] Aujourd’hui l’humanité se meurt de ne pas savoir renouveler assez vite ses concepts. Les intellectuels d’occident continuent à métaphysiquer autour d’idées mortes. Les conceptions qui ont fait la fortune des hordes conquérantes, aux époques d’expansion, les dominent toujours alors que l’ère d’expansion est close, et qu’il ne s’agit plus de s’épandre au hasard dans la biosphère, mais de s’y installer raisonnablement et méthodiquement. » (Brève histoire des hommes, au chapitre « Et demain… », Éd. ex nihilo, 2008, p. 185.)
      Une quinzaine de volumes ont été ou sont en cours de réédition. http://recherche.fnac.com/ia750383/Regis-Messac

    • 3 Juillet 2010 à 8h10

      L'Ours dit

      Jérôme Leroy,

      “On oublie trop souvent que rêver d’un avenir radieux, c’est d’abord constater l’existence d’un présent insupportable ou atroce. C’est dans cette mesure que le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance, à cette différence que pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux.”

      cette phrase est magnifique mais j’y mettrais un bémol léger.

      “On oublie trop souvent que rêver d’un avenir radieux, [...] à cette différence que pour le réactionnaire, l’avenir n’est pas radieux.”

      j’ajouterais : “… si on n’agit pas comme il faudrait au présent”.
      Car c’est devant le spectacle soit d’une inaction soit de choix qu’il considère désastreux que celui que vous appelez réactionnaire devient pessimiste.

      Du reste, la suite de votre présentation mettrait plutôt Messac dans cette catégorie.
      Un progressiste en 1935 jugeant que le présent allait faire venir la guerre, n’était-il pas un réac?

      Finalement être progressiste ou réac, ne serait-ce pas être des juges opposés sur ce que va donner le présent dans l’avenir.
      On voit que qualifier un homme de l’un ou de l’autre dans le présent n’a pas de sens.

    • 3 Juillet 2010 à 7h40

      Alpin dit

      @Jérome Leroy,

      Bonjour,

      Merci de nous avoir rappelé l’existence de ce texte.