“Le Hezbollah a deux ennemis: Daech et Israël” | Causeur

“Le Hezbollah a deux ennemis: Daech et Israël”

Entretien avec la polémologue Caroline Galacteros (1/2)

Publié le 11 juillet 2016 / Monde

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Marche du Hezbollah, Tefahta (sud Liban), 2014. Sipa. Numéro de reportage : AP21531852_000002 .

Propos recueillis par Charlotte Amadis et Daoud Boughezala.

On commémore aujourd’hui les dix ans du déclenchement de la « guerre de juillet » entre Israël et le Hezbollah. Dix mois après le retrait unilatéral de Gaza, le 25 juin 2006, un commando du Hamas enlevait le soldat franco-israélien Gilad Shalit dans la localité israélienne de Kerem Shalom, jouxtant la bande de Gaza. Quelques jours plus tard, à la frontière nord d’Israël, le Hezbollah libanais capture deux hommes de troupe israéliens afin de soulager la pression qu’exerce l’Etat hébreu sur le Hamas. En représailles, le 12 juillet 2006, Israël lance une opération militaire de grande envergure contre la milice chiite. Après trente-trois jours de conflit, malgré des pertes limitées dans ses rangs, l’Etat hébreu considère avoir subi une lourde défaite symbolique : le Hezbollah n’a pas été mis KO, tant s’en faut.

Le coût humain et matériel de cette guerre – un millier de civils tués, des milliards de dégâts – ainsi que l’inexpérience du Premier ministre Ehoud Olmert, de son ministre de la Défense Amir Peretz – tous deux civils – et du chef d’état-major des armées Dan Haloutz (un officier de l’armée de l’air étranger à la culture de l’armée de terre) ont été pointés du doigt en Israël. De l’autre côté du front, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a admis qu’il ne s’attendait pas à une telle riposte d’Israël en 2006, avouant à demi-mots que le jeu n’en valait pas la chandelle. Les mauvais calculs de l’un ont donc rencontré l’inexpérience des autres.

Une décennie après le cessez-le-feu permis par le vote de la résolution 1 701 de l’ONU, le nouvel équilibre dissuasif né de ces trente-trois jours d’affrontements a ouvert la plus longue période de non-violence sur le front israélo-libanais depuis 1968.

 

Causeur. Dix ans après la guerre de juillet 2006, les révoltes arabes et la guerre en Syrie étant passées par là, l’axe Hezbollah-Damas-Téhéran a-t-il perdu les dividendes politiques de sa « victoire divine » contre Israël ?
Caroline Galacteros1. Vous allez sans doute un peu vite en besogne. Le rôle militaire et politique d’importance pris par le Hezbollah en Syrie – contre l’offensive sunnite tous azimuts lancée pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad et mettre la main sur le pays à la faveur d’une révolte populaire – est aussi le résultat de cette « victoire divine ». Une victoire qui a renforcé considérablement l’influence du Parti de Dieu non seulement au Liban mais aussi dans les territoires occupés. Rappelons que Hassan Nasrallah a su nouer, dès les années 1980, des relations et une coopération sécuritaire étroite avec les mouvements palestiniens (sunnites) et est progressivement apparu comme le protecteur des Palestiniens libanais. La guerre de 2006, en renforçant cette identification, a atténué le clivage confessionnel local, le Hezbollah affirmant se battre pour les Palestiniens du Liban. Al-Qaïda puis l’Etat islamique quelques années plus tard, chercheront à réveiller et à durcir la fracture confessionnelle. On peut en revanche dire que le spectre d’évaluation du rapport de force entre puissances sunnites (monarchies pétrolières et Turquie), entrées de facto progressivement dans une convergence tactique avec Israël contre l’Iran, et l’axe chiite autour de Téhéran s’est sensiblement élargi depuis 2011. Le centre du conflit s’est déplacé et la question israélo-palestinienne ne peut plus, à elle seule, justifier les affrontements dans la région dont les motivations énergétiques et politiques sont plus larges.  

Aujourd’hui que le prestige islamo-nationaliste du Parti de Dieu est écorné, les djihadistes sunnites ont-ils supplanté l’Etat juif dans le rôle de l’ennemi principal du parti chiite ?
Je ne suis pas sûre qu’il soit vraiment écorné. Je dirais plutôt que la lutte d’influence fait rage, dans le sang, d’attentats en contre- attentats et qu’effectivement, le Hezbollah joue gros dans cette affaire. Mais il semble conserver quasi intacte sa capacité de nuisance et aussi, son rôle politique central, et même stabilisateur, qu’on le veuille ou non, au Liban, pays de plus en plus fragilisé par l’afflux de réfugiés syriens et instrumentalisé sans vergogne par les puissances régionales. Et puis, tactiquement parlant, avoir deux « ennemis » (Israël et l’Etat islamique) n’est-il pas préférable à n’en avoir qu’un ? Il faut juste éviter qu’ils ne conjuguent leurs efforts contre vous…

En Syrie, le Hezbollah collabore activement avec l’état-major russe pour appuyer l’armée de Bachar Al-Assad. La Russie évite-t-elle les écueils habituels de la guerre asymétrique ?
L’armée russe a des moyens limités (son budget de défense représente environ un neuvième de celui des Etats-Unis) et des ambitions en Syrie limitées aussi. Elle craint l’enlisement dans lequel certains voudraient l’entraîner. Son implication militaire, conjuguée au soutien iranien, a permis un retournement incontestable de la situation sur le terrain. On donnait le régime pour moribond, son président comme quasi déchu et désespéré, les « islamistes modérés » sunnites (catégorie parfaitement introuvable à mes yeux, étant donné leurs origines et leurs allégeances réelles) aux portes du pouvoir. Que l’on soit pro ou anti-russe, les faits sont là : quelques mois d’opérations militaires russes ont changé la donne et pris tout le monde de court. La Syrie ne sera probablement pas dépecée comme prévu. Il va falloir tenir compte des intérêts des minorités du pays, de ceux de la communauté alaouite et derrière elle, de l’Iran. L’affrontement Iran-Arabie saoudite (pour l’influence régionale mais surtout pour le soutien américain) se poursuit en Syrie, comme en Irak, au Yémen, ou en Libye. Mais à mon sens, la Syrie n’est que l’un des théâtres de la rivalité globale russo-américaine, qui est bien loin d’avoir disparu avec le Mur de Berlin comme ont voulu le croire les idéalistes naïfs. Il n’y aura pas de solution politique ou d’avancée diplomatique réelle en Syrie tant que Washington et Moscou ne se seront pas entendus de manière globale non seulement sur l’avenir du pays, mais sur celui de l’Ukraine, de l’élargissement de l’OTAN, et sur les sanctions qui gênent toujours Moscou. Les théâtres syrien et européen sont donc intimement liés, au grand dam d’ailleurs de Téhéran, qui a peur de faire les frais de cette relation surdéterminante. Celle-ci n’exclue évidemment pas la rivalité politique, bien au contraire. Tandis que les Russes sont parvenus à retourner partiellement l’atout kurde syrien, les Américains continuent de soutenir les islamistes forcenés issus des déclinaisons locales d’Al-Qaïda ; car c’est aussi le rapport de force militaire qui déterminera l’avenir politique. Pendant ce temps, le peuple syrien souffre.

Lorsqu’il fut question de bombarder Damas à la fin de l’été 2013, la France fut à l’avant-garde des Etats-Unis, de même que lors des négociations de l’accord nucléaire avec l’Iran, Paris se montra plus dure que Washington. Alors que les Etats-Unis délaissent leur allié saoudien, notre diplomatie a-t-elle ainsi voulu se rapprocher de Ryad ?
Les motivations de notre diplomatie sur le dossier iranien me demeurent mystérieuses. Démontrer notre docilité à Washington et adopter le rôle du « mauvais flic » qu’ils nous attribuaient ? « Nous faire pardonner l’Irak » (une des meilleures décisions de politique internationale prises depuis des décennies) ? Nous n’avons strictement rien gagné à cette posture jusqu’au boutiste. Dans aucun domaine. Nous sommes tombés dans un piège. La France n’est le serf de personne. Elle doit déterminer, en visant loin et haut, ses intérêts nationaux et caler son action diplomatique en fonction. Or, le monde étant ce qu’il est, il est à mes yeux évident que notre pays a vocation à penser et mener sa politique étrangère comme équilibrée et médiatrice. Et à ne surtout pas prendre parti dans des affrontements confessionnels auxquels il n’entend rien, et qui masquent des luttes d’influence et d’intérêt infiniment plus prosaïques dont il ne peut être que le jouet. La politique étrangère d’un Etat comme le nôtre ne se réduit ni à une politique humanitaire ni à de la « diplomatie économique ». Ce ne sont là que des lignes d’opération d’une stratégie globale.

>>> Lire ici la suite de cet entretien.

  1. Docteur en science politique, Caroline Galacteros est polémologue et dirige le cabinet d’intelligence stratégique Planeting. On peut lire ses chroniques sur le site du Point ainsi que sur son blog “Bouger les lignes”.

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    • 15 Juillet 2016 à 12h20

      AGF dit

      “Le Hezballah a deux ennemis : Daesch et Israël “. Par contre il a un allié de choix : La France . Cheysson lui, ou plutôt à son ancêtre) a livré les paras de l’opération Drakkar, Chirac lui a léché le derrière, les cliques de Sarkozi et de Hollande ont pris la relève en l’amplifiant.
      La France est payée en retour. On l’attaque,on la fait chanter.Elle se couche dès qu’un quelconque arabo-musulman, fût-il algérien, lui fait les gros-yeux. Il faut dire que la 5ème colonne de l’extrême gauche et des verts ne perd pas son temps.

    • 12 Juillet 2016 à 17h01

      i-diogene dit

      -”…Les motivations de notre diplomatie sur le dossier iranien me demeurent mystérieuses. ” (l’ auteure),

      Alors, là, je peux répondre clairement: avant que Sarkosi fasse allégeance à Obama (2003), l’ industrie française faisait énormément d’ affaires avec l’ Iran ET l’ URSS..

      A tel point que le constructeur automobile iranien Khodro équipait ses véhicules de moteurs PSA en quasi exclusivité (autos, camionnettes, utilitaires)..

      Depuis, vu le rapprochement avec les USA, il se fournit en Chine…!^^

      A mon avis, il sera difficile de reprendre des parts de marchés… Quoiqu’ avec la technologie française de production électrique nucléaire, il y a de réelles opportunités…

    • 12 Juillet 2016 à 7h56

      curnonsteen dit

      Il est certain que tout le monde a le droit de s’exprimer mais là avec ce veyrat (je m’interdis le mauvais jeu de mots), on atteint des sommets de sottise néfaste. Quant à la conclusion, mort ! mort! : je croyais bêtement que l’appel au meurtre était interdit sur les “réseaux sociaux”. Cependant l’expression “mort aux cons” (qui n’entre pas, bien sur, dans cette catégorie) prend ici toute sa raison d’exister.

      • 12 Juillet 2016 à 10h15

        NELEPHANT dit

        Il s’agit d’une buse en service commandé sur les bords du Litani, avez-vous remarqué qu’il écrit sans accents et avec des fôtes de syntaxe sur un clavier QWERTY…..

    • 12 Juillet 2016 à 2h07

      Pepe de la Luna dit

      Excellente analyste que cette Mme Galactéros, que je suis depuis quelques temps déjà. Si seulement les plateaux télé l’invitaient elle au lieu du clown BHL…

      En Syrie, Israël a incontestablement soutenu jusqu’à un certain point les mouvements djihadistes, notamment Al Qaeda (beaucoup moins sûr pour Daech), le fait a été reconnu par la presse israélienne. Le but : affaiblir le Hezbollah. Ce faisant, Israël joue un rôle bien dangereux. Instrumentaliser des djihadistes se termine toujours mal ; les USA en savent quelque chose avec Al Qaeda…

      • 12 Juillet 2016 à 12h28

        i-diogene dit

        Boh, l’ Israël, l’ Arabie Saoudite et le Qatar ont fourni du personnel militaire, du matériel et de la finance dans quasiment tout les conflits..: pour ramasser les miettes qui tombent..!^^

        • 12 Juillet 2016 à 18h35

          Pepe de la Luna dit

          Pas vraiment. Le soutien saoudien et qatari est idéologique, religieux, fanatique. Le soutien israélien est tactique. Mais gare à ne pas se brûler les doigts avec ces djihadistes incontrôlables…
          Comme presque toujours au Moyen-Orient, l’Occident est du mauvais côté de la barrière.

    • 11 Juillet 2016 à 19h46

      Franc tireur dit

      On dit que la politique étrangère est portée par une lourde tradition, ainsi on comprend le refus de la France à suivre les USA dans l’invasion de l’Irak, mais alors comment comprendre que la France était prête, voulait bombarder Damas ? Heureusement que le bombardement de Damas n’a pas eu lieu, et pour eux et pour nous.

      • 11 Juillet 2016 à 20h24

        i-diogene dit

        … Tout simplement parce que Bachar El-Assad agit contre les intérêts coloniaux de certains financiers français..!^^

      • 12 Juillet 2016 à 2h02

        Pepe de la Luna dit

        Parce qu’entre 2003 et 2013, le personnel politique a changé. On est passé de vieux dirigeants ayant gardé une certaine fibre gaulliste à de jeunes américanolâtres (Sarkozy, Hollande) sans cervelle, espionnés par la NSA qui connaît tous leurs secrets et peut les faire chanter, inféodés à l’UE noyautée par les Américains etc. etc.

        • 12 Juillet 2016 à 12h24

          i-diogene dit

          Oui, aussi: on a nettement senti le basculement vers l’ allégeance pro-américaine sous Sarkosi..
          Hollande n’ a fait que continuer cette connerie..
          Dan certains pays, les USA sont en compétition directe avec la France et l’ UE..
          … Et tout particulièrement sur l’ obtention de concessions pétrolières en Afrique (Côte d’ Ivoire, Libye, Syrie)..
          … De même que pour les métaux rares: uranium, manganèse, or, etc..).

          De plus la Russie et la Chine viennent compliquer la tambouille colonialiste occidentale..

          … Ce n’ est pas près de se calmer..!^^

    • 11 Juillet 2016 à 19h35

      steed59 dit

      le titre est d’une telle lapalissade que je me suis évité de lire l’article. TOut y est dit 

      • 11 Juillet 2016 à 20h30

        i-diogene dit

        Bin, non, il manque l’ anti-impérialisme américain…

        Donc, deux ennemis: l’ israël et Daesh…!

        En vertu de l’ adage : les ennemis de mes ennemis ont mes amis”, va-t-on assister à une alliance entre Daesh et l’ Israël…? Ptdr…

    • 11 Juillet 2016 à 17h54

      Letel dit

      > Celle-ci n’exclue évidemment pas la rivalité politique

      Je ne connaissais pas l’existence de ce verbe en français, ‘excluer’. Cela doit être une nouveauté de chez Causeur…

      • 12 Juillet 2016 à 15h50

        Flo dit

        :-D je me suis fait la même remarque 

    • 11 Juillet 2016 à 15h44

      QUIDAM II dit

      La situation au Proche-Orient est tellement confuse du fait de la multiplicité inextricable des antagonismes et de l’absence de compréhension politique des populations arabo-musulmanes qui ne se déterminent qu’en raison de la religion, de la tribu, de l’ethnie, d’intérêts locaux (différents trafics), etc… qu’aucune démarche politique utile ne semble pertinente, ni même concevable.
      La polémologie est l’étude scientifique de la guerre considérée comme phénomène psychologique et social. (Gaston Bouthoul a fondé la polémologie)

      • 11 Juillet 2016 à 19h43

        Franc tireur dit

        Je l’ai comme prof. Longtemps il a été considéré comme un homme favorable à la guerre vu sa discipline, et un type de droite, hors c’est bien le contraire.

      • 11 Juillet 2016 à 20h17

        i-diogene dit

        -” qui ne se déterminent qu’en raison de la religion, de la tribu, de l’ethnie, d’intérêts locaux (différents trafics), “..( QUidam),

        … Un peu comme en France… Et pour l’ UE, j’t'en cause même pas..!^^

    • 11 Juillet 2016 à 13h19

      malaimé dit

      C’est quoi polémologue ?
      C’est nouveau, ça vient de sortir.

    • 11 Juillet 2016 à 12h19

      montluc dit

      Que certains laissent tranquille mon vieux camarade PUGA qui fut un beau soldat courageux de la vieille Légion.
      KOLWEZY, BEYROUTH, TCHAD, CONGO BRAZZA en 1995, etc…
      Il a assez fait ses preuves au casse pipe pour que l’on puisse lui foutre la paix.
      Conseillers du Pdt, ne veut pas dire décideur. SARKOZY, comme HOLLANDE écoutent leurs conseils, mais font ce qu’ils veulent!…
      Quant à celui qui parle du RWANDA, qu’il se taise ou bien qu’il précise ce qu’il a fait au pays des 1000 collines, quand et quels risques prit-il?…Pour juger les soldats il faut y avoir été en même temps et y avoir pris les mêmes risques.
      Un ancien de TURQUOISE qui décolla le dernier après avoir démonté la Force le 30/09/1994!..

    • 11 Juillet 2016 à 12h00

      beornottobe dit

      “je vous aime…… moi non plus”
      le jour où nous y comprendrons quelque chose!…..
      et en plus ça ne nous regarde pas !……

    • 11 Juillet 2016 à 11h57

      bu2bu dit

      Polémologue ? C’est quoi ce truc ???