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Héros et Vilains

Quand des capitalistes sont les pires ennemis du capitalisme

Publié le 17 janvier 2012 à 9:28 dans Économie

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Xavier Niel. Photo : LeWEB11

Pour créer et exploiter un réseau de téléphones mobiles, il vous faut une gamme de fréquences du spectre électromagnétique qui se trouve être un bien public ; c’est-à-dire qu’il appartient à la communauté des citoyens français et que l’État le gère en notre nom. Lorsqu’il s’est agi, au début des années 2000, d’attribuer des licences d’exploitation1 à des opérateurs de téléphonie mobile, les États étaient confrontés à un problème économique assez classique : le nombre de licences possibles étant limité par la nature2, si les licences n’avaient pas été assez chères, il y aurait eu pléthore de candidats et l’on n’aurait pas su comment discriminer entre eux. En revanche, si elles avaient été trop chères, toutes les licences possibles n’auraient pas trouvé preneur et l’on aurait risqué de se retrouver avec un monopole ou un oligopole.

Dans la plupart des pays, on régla le problème en utilisant un mécanisme de marché vieux comme le monde : la mise aux enchères des licences. Les gouvernements britannique et allemand ont ainsi respectivement récupéré 38,5 et 50 milliards d’euros. Mais en France, on goûte peu aux mécanismes de marchés : des opérateurs étrangers risqueraient de venir mugir dans nos campagnes et il faut bien financer le fonds de réserve des retraites. On fixa donc un prix arbitraire pour permettre à notre bon gouvernement de récupérer 20 milliards et d’assortir l’attribution des licences à toute une série de conditions et de tracasseries administratives comme nous en avons le secret. Seuls SFR et Orange se portèrent acquéreurs avant d’être rejoints par Bouygues lorsqu’en 2002, l’État consentit une remise de l’ordre de 87 % sur son prix initial. Ces dix dernières années, le marché français de la téléphonie mobile était ainsi verrouillé par trois opérateurs bien français.

Or, contrairement à une idée courante, le fait que la production d’un bien ou d’un service ne soit assurée que par un ou peu de producteurs ne pose pas réellement de problème. Ce qui est important, c’est que ce monopole ou cet oligopole soit contestable ; c’est-à-dire que si le ou les producteurs dominants laissent le rapport qualité-prix de leurs produits se dégrader, ils créent un espace pour un futur concurrent. À quelques très rares exceptions près, les monopoles incontestables ne peuvent exister que si quelqu’un dispose d’un pouvoir suffisant pour empêcher l’émergence d’autres concurrents. Et dans la quasi-totalité des cas, ce quelqu’un c’est l’État.

Si SFR, Orange et Bouygues ont accepté de débourser des fortunes pour acquérir les licences de l’État, c’est qu’ils savaient qu’ils bénéficieraient d’une situation d’oligopole non-contestable. Par ce biais, ils se sont mis d’accord pour gonfler le prix de leurs services de façon à réaliser de confortables bénéfices. On a beau avoir créé une bureaucratie ad hoc chargée de vérifier que les dirigeants des trois sociétés ne discuteraient pas de leurs intérêt communs, nous payions, jusqu’il y a peu, les services de téléphonie mobile parmi les plus chers d’Europe.
Mais voilà qu’après d’âpres négociations, un quatrième larron se présente : Xavier Niel, le patron de Free, mesure très bien les marges colossales des opérateurs en place et s’empresse donc de contester leur oligopole. Après moult rebondissements, il finit par obtenir gain de cause et obtient la fameuse quatrième licence contre 210 millions d’euros et la promesse de verser 1 % de son chiffre d’affaire annuel à l’Etat.

Voici donc le loup dans la bergerie : Xavier Niel va diviser la facture téléphonique des Français par deux et les trois opérateurs historiques n’auront d’autre choix que d’abandonner leurs marges confortables et de s’aligner. La petite chasse gardée entre gens de bonne compagnie est donc finie et nous autres, citoyens du commun, allons enfin cesser de payer une taxe officieuse sur la téléphonie mobile.

L’histoire de Free Mobile est une véritable démonstration des effets de l’ouverture à la concurrence. Comme Arnaud Montebourg3 le twittait lui-même : “Xavier Niel vient de faire plus avec son forfait illimité pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans.”

Car si le capitalisme libéral a ses héros, il a aussi ses vilains4. Je ne m’étendrai pas sur le cas des politiciens et des militants qui vous expliqueront dédaigneusement que : “Niel ne fait ça que pour se faire plus de fric.” Bien sûr que Xavier Niel ne fait ça que pour gagner de l’argent : c’est le principe d’une économie de marché et c’est pour ça que ça fonctionne. Mais passons…

Les vrais vilains, les pires ennemis du capitalisme libéral ce sont ceux qui, pendant dix ans, ont artificiellement restreint la concurrence dans ce secteur pour nous taxer plus discrètement mais aussi ceux qui ont profité de ce système en faisant feu de tout bois pour que Xavier Niel reste à la porte. Comme le disait si élégamment Martin Bouygues : “Je me suis acheté un château, ce n’est pas pour laisser les romanichels venir sur les pelouses !” Bel exemple du capitalisme de connivence à la française : une résurgence d’Ancien Régime qui prétend poursuivre l’intérêt général mais n’a jamais servi que les princes et leurs courtisans…

Ndlr : Xavier Niel est actionnaire minoritaire de Causeur.

  1. Les fameuses licences UMTS (Universal Mobile Telecommunications System) qui succédaient aux licences GSM.
  2. Mettons de quoi faire vivre 5 ou 6 opérateurs (comme en Angleterre et en Allemagne respectivement).
  3. Ô douce ironie…
  4. Les méchants qui n’ont de cesse d’empêcher le héros de faire le bien autour de lui.
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  • 22 January 2012 à 11h09

    eclair dit

    @Kaplan
    Super le service de free non?
     http://www.liberation.fr/economie/01012384826-free-mobile-des-critiques-et-des-soupcons-a-l-appel
    http://www.europe1.fr/France/Free-l-heure-de-la-desillusion-913507/

     
     

  • 20 January 2012 à 1h51

    eclair dit

    Pour free il y a une polémique actuellement  l’ART semble s’être rendue compte que free ne respecte pas l’exigence de couverture de 25% du territoire. Cela serait plutot en réalité de l’ordre de 15%.

    Comme quoi facile  de proposer des prix bas s’il n’y a pas les investissements derrière.

  • 19 January 2012 à 16h14

    Dio Gêne dit

    Même à 1 euro le forfait de deux heures ils gagneraient encore de l’argent, vous en avez pas marre d’être pris pour des vaches à lait?

  • 18 January 2012 à 7h17

    L'Ours dit

    Free n’a fait que dévoilé ce qu’on savait déjà!
    Qui ne se sentait pas prisonnier de quelques opérateurs qui de plus, n’ont rien d’extraordinaires dans le service au client, et qui nous proposait systématiquement des contrats léonins?
    On le savait tous mais on ne pouvait rien faire.
    Je me sens pareillement prisonnier avec numéricable qui propose des bouquets disparates obligeant à en prendre plusieurs si on veut la totalité d’un thème. Et pas donné pour autant. A une épque où on devrait pouvoir choisir chaque chaîne, dont certaines pour lesquelles on est obligé de payer alors qu’on ne les veut pas, ils profitent de leur situation de seul opérateur du cable pour faire ce qu’ils veulent!
    Et on pourrait multiplier les exemples! 

    • 18 January 2012 à 10h13

      kacyj dit

      Je ne suis pas un grand amateur de TV mais je regarde de temps à autre. Pourtant, la prise numericable reste désespérément vide. Il existe une alternative au câble et c’est justement Free qui l’a introduite au début des années 2000. Je ne sais pas ensuite quelle est la nature des abonnements proposés.

  • 17 January 2012 à 19h58

    SPQR dit

    il y aura une entente a 4 peut-etre, mais a un niveau peut-etre plus honnete qu’aujourd’hui. Ensuite, c’est ce que defend Kaplan, il me semble, c’est qu’un 5eme puisse librement arriver au moment ou les 4 premiers se seront assis dans un confort excessif.

    Il me semble aussi que les pbs de la freebox n’ont pas refroidi tant que ca les utilisateurs cote FAI.

  • 17 January 2012 à 18h32

    kacyj dit

    Oh le gentil capitaliste que voilà, l’actionnaire minoritaire de Causeur. 

    Le seul bémol à votre analyse est que vous faîtes une fixette sur les prix. Il est vrai que Free a dépoussiéré le marché de la téléphonie fixe et d’Internet en France. Mais un peu trop souvent au détriment de la qualité client. 
    Attendons de voir comment les centaines de milliers qui ont résilié vont apprécier leur nouvel opérateur. Et si l’on pouvait nous fournir une analyse de prix qui prenne en compte tous les paramètres (qualité service client, fourniture du téléphone, etc), je serais un peu plus convaincu.
    Par ailleurs, attendant de voir également comment Free va interpréter la clause “bon père de famille” que l’entreprise a inclus dans les CGV, probablement pour ne pas se retrouver dans la situation de SFR quelques années auparavant.
    Enfin, le téléphone illimité a des limites et je suis davantage intéressé par le web illimité.
    Beaucoup d’inconnues dans cette histoire pour se précipiter comme un mouton.
     

    • 17 January 2012 à 18h39

      Saul dit

      et qui nous garantit qu’il n’y aura pas une entente à 4 désormais dans l’avenir ?

      • 18 January 2012 à 8h43

        isa dit

        Ben Saul, si ça devenait un monopole d’Etat, ce serait bien votre truc, non?

        P.S.: je voulais quand même vous dire que j’ai adoré la manif conduite par Méluche devant Standard pour ne pas être poor, alors là chapeau!

  • 17 January 2012 à 16h32

    ylx dit

    GK – Pour Renault vous finassez. La prime à la casse n’a concerné que la France, qui ne représente plus grand chose dans l’activité de Renault (20% d’après mes calculs ). Pour preuve :”En 2011, 2,72 millions de véhicules Renault ont été vendus dans le monde. Soit une hausse de 3,6% par rapport à 2010. Et ce malgré “les fortes contraintes d’approvisionnement et perturbations liées au tsunami japonais”, selon un communiqué du constructeur automobile.Et c’est grâce à une forte progression à l’international que Renault parvient à ce résultat. En dehors de l’Europe, les ventes ont ainsi augmenté de 19,2 %. Elles représentent désormais 43% du total, contre 37% en 2010. En tête des pays acheteurs : le Brésil, puis l’Allemagne, la Russie, et la Turquie. En Europe, par contre, la donne est bien différente. Les ventes ont chuté de 5,7%. En France, la baisse s’établit même à 7,5%, à 689.022 unités. En 2012, Renault souhaite poursuivre sa percée à l’international, en s’appuyant notamment sur ses nouveaux modèles, comme la dernière Clio, et trois véhicules Dacia.Quant au groupe Renault-Nissan il a vendu 8 millions de véhicules dans le monde !

  • 17 January 2012 à 16h09

    ylx dit

    @ Georges_Kaplan qui dit “J’émets une réserve pour Total, Renault et Peugeot…”
    - Total, le 3ème groupe pétrolier mondial dont le CA en France n’est que de 5%, et dont le patron issu des rangs de l’entreprise est ni énarque ni polytechnicien.C’est quand même un progrès. Son principal actionnaire est le belge Frère, fils de quincailler, qui doit surveiller de très près la boutique
    - Renault , après la mascarade triste de Schweitzer, apparatchik-type, Renault est dirigé par un libanais brésilien, polytechnicien de surcroît, qui connaît parfaitement le métier et qui a accompli un travail remarquable pour redresser Nissan. Il n’aura aucun mal pour se recaser le jour où il sera remplacé à la tête de Renault par un autre apparatchik;
    - Peugeot, je ne connais pas le pedigree de ses dirigeants.
    Dans les trois cas ce sont des entreprises lourdes qui n’ont été créées récemment par un génial entrepreneur, contrairement à Lvmh.

    • 17 January 2012 à 16h20

      Georges_Kaplan dit

      En quatre mots : « prime à la casse »

  • 17 January 2012 à 14h31

    red benjamin dit

    Je ne crois pas que les français soient contre ou détestent le capitalisme. Il y a en France un grand nombre de groupes industriels et de services, héritiers d’entreprises publiques qui se gavent et qui composent le CAC40 -symbole du capitalisme s’il en est.
    Ce qui dérange les français (à mon avis) c’est bien qu’ils se gavent en bénéficiant en premier lieu d’infrastructures ou de dispositions publiques : réseau terrestre de télécom, autoroutes, réseau électrique, réseaux d’hydrocarbures, réseau postal, réseau ferré et sncf, loi d’Estaing pour les banques, etc.
    Bref, les français à travers leurs impôts ont contribué à mettre en place tout un ensemble d’infrastructures considérées comme stratégiques et qui, une fois leur capital ouvert (contrainte européenne) ont fait payé cher aux clients-contribuables alors que tout était déjà bâti. Les franças ne blairent pas le CAC40 car en dehors des entreprises familiales (luxe surtout: L’Oréal, LVMH,…) c’est eux qui l’ont fait et pourtant se font empapaouter sur les tarifs aujourd’hui.

  • 17 January 2012 à 14h09

    Patrick dit

    Cet article, ainsi que celui d’Atlantico (SPQR – 17 January 2012 à 10h03) nous montrent bien les raisons pour lesquelles un grand nombre de Français détestent le capitalisme.
    Bravo à l’auteur.

  • 17 January 2012 à 14h07

    skardanelli dit

    Dire que je me suis fait eu par Bouygues pour deux ans ! Grrrr !

  • 17 January 2012 à 13h13

    eclair dit

    @kaplan
    Bigre  Vous vous contredisez.
    Le vilain état français qui a pas mis aux enchères les licenses alors que dans les autres pays cela a été mis en place.
    Vous pouvez me rappelez si dans les autres pays les prix sont pas elevés aussi malgré ces appels enchères?

    Et ne criez pas victoire trop vite. Niel a parler que les prix changeront à 3 millions d’abonnés.
    Et cela sera à la hausse. Et pourquoi donc parce qu’à partir d’un certain seuil d’abonnés les entreprises doivent reverser une partie de leurs bénefices pour permettre le développement des zones blanches.

    Et on en reparle aussi le prochain nouvel an si le réseau de free ne sature pas complètement.
    Si free lance ça après les fêtes c’est pas anodin. 

  • 17 January 2012 à 11h09

    ylx dit

    Capitalisme à la française …
    Il y a en France des capitalistes qui ont des résultats remarquables , essentiellement en dehors de nos frontières où ils sont confrontés à une concurrence mondiale impitoyable: Total, Essilor, l’Oréal, LVMH, Renault, Peugeot, Michelin, Danone etc Ils sont hélas mis dans la même charette par les idéologues que ces fausses entreprises capitalistes dont l’activité est principalement franco-français et sont dirigées par des “anciens grands serviteurs de l’Etat”. C’est le cas typique de France Telecom.

    • 17 January 2012 à 11h17

      Georges_Kaplan dit

      J’émets une réserve pour Total, Renault et Peugeot…

      • 17 January 2012 à 11h54

        Alpheratz51 dit

        Une réserve….d’essence ?

  • 17 January 2012 à 10h57

    L'Ours dit

    De l’excellent Kaplan, avec un plaisir qui m’a été quelque peu gâché par la suite, après l’écoute d’un mauvais Zemmour.
     

  • 17 January 2012 à 10h47

    Oliver dit

    Comprendre l’Homme pour les nuls : la rente de l’autre s’appelle salope tandis que la mienne s’appelle maman.

    Nous étions peu émus qu’un docker bien de chez nous gagne plus qu’un scientifique chinois de haut niveau grâce à notre emprise sur l’exploitation des ressources de la planète.
    Nous étions prem’s à avoir su organiser une offre et il était de ce fait juste et bon que les besoins de la planètes passent par le duopole de l’Europe et de l’Amérique.

    Bon alors ? Cela fait quel effet de nous retrouver dans la peau d’un Orange, d’un SFR ou d’un BouyguesTel ?
    ;-) 

    Note à la rédaction de Causeur : si vous souhaitez indigner vos lecteurs j’ai quelques suggestions articles :-D

  • 17 January 2012 à 10h36

    Alpheratz51 dit

    Rarement vu Zemmour autant à côté de la plaque. Vive le retour aux grandes sociétés d’état ! c’est d’un risible ! 

  • 17 January 2012 à 10h17

    Alpheratz51 dit

    Toujours aussi agréable à lire, M. Kaplan ! Bravo !
     

  • 17 January 2012 à 10h03

    SPQR dit

    Tout a fait d’accord et voici un article d’atlantico qui va dans ce sens!

    Et une intervention deplorable de Zemmour ici !

    • 17 January 2012 à 10h25

      Georges_Kaplan dit

      « intervention deplorable de Zemmour »: le deuxième terme est redondant :) 

      • 17 January 2012 à 15h31

        isa dit

        Toujours d’accord avec monsieur Kaplan.

        Cela vaut-il encore la peine de l’écrire?

        Vive la libre concurrence!

        @Skarda: vous pouvez, si vous voulez, vous bagarrer avec Bouygues en n’autorisant plus les prélèvements sur votre compte. Vous payez ce que vous devez et vous refusez le moindre forfait minimum, ils abandonnent les relances car c’est non conforme au Droit Européen, leur histoire d’engagement sur X mois.

        J’ai fait cela avec Canal+ (parce que cette chaîne me donne envie de vomir par sa boboïtude et sa flemmardise: prennent toutes les vacances scolaires, namého!), et j’ai eu finalement gain de cause.