Henri Raczymow: au coeur de la mémoire | Causeur

Henri Raczymow: au coeur de la mémoire

Hommage à des parents rescapés des rafles

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 25 février 2017 / Culture

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Henri Raczimow "Elle chantait Ramona" Yiddish

Henri Raczimow par Claude Truong-Ngoc (Wikipédia)

Une chose dont l’écrivain protéiforme Henri Raczymow semble n’avoir jamais douté, c’est que la mémoire fût un vaste pays. Dans Elle chantait Ramona, il met en pratique les techniques développées par les micro-historiens pour faire revivre ses parents, Anna et Étienne, ses grands-parents, ses voisins, ses amis, et tout le quartier de Belleville dans l’immédiat après-guerre. Le roman fourmille de couleurs, d’odeurs, de voix et de chants, de bruits familiers, de langues mélangées, de chagrins aussi.

La joie de ceux qui ont beaucoup perdu

Anna et Étienne, jeunes mariés, rescapés des rafles, partent en voyage de noces en Normandie, pas très loin de Paris et évoquent, entre romans et chansons populaires, mots d’amour balbutiants et souvenirs des disparus (« Tu crois qu’ils peuvent encore revenir ? » demande Anna), l’insoutenable légèreté de la persécution. « À toutes les époques, c’était mauvais pour nous », conclut Étienne.

Les cuisses de grenouilles, c’est casher ? Et comment dit-on « biscoteaux » en yiddish ? Anna et Étienne, leurs parents, les autres « Yid », les Ashkénazes qui ont atterri là par hasard, qui sont vivants sans même le croire, ne jouent pas la comédie du vivre-ensemble avec les Français, dont on se méfie encore, parfois. Mieux, ils s’intègrent, ils incorporent à leur culture les codes du pays où ils vivront et s’aimeront désormais.

Ainsi, le jour des noces, l’orchestre traditionnel yiddish se met de manière impromptue à jouer La Marseillaise, que les amis du marié recouvrent immédiatement et sans se concerter de L’Internationale. « Tiens, Anna, rien que d’y penser, ça lui mettait les larmes aux yeux, plus encore que les mazel tov des uns et des autres et notamment du rabbin. »

Henri Raczymow rend un vrai et sobre hommage à ses parents, il reconstitue les années où il n’était pas là pour les entendre, et celles où il ne les écoutait pas, à part sa mère, qui chantait « Ramona », Eddy Mitchell et Charles Trenet par-dessus le son de la «tessef ». Une époque disparue, ressuscitée par le soin du détail et des portraits. « Étienne, relevant le col de son trench, allumait une Gitane-filtre-papier-blanc. Prédominait alors en lui (…) son côté Humphrey Bogart, mais à la française. L’Huma plié en huit sous le bras. Le journal de classe ouvrière. Davaï tovaritch, en avant prolétaires ! »

Ces guirlandes de souvenirs bruts, vivants, populaires et gouailleurs, rappellent la verve célinienne de Mort à Crédit, mais baignée chez Raczymow d’une humanité lumineuse, d’une joie désabusée, de la richesse inestimable de ceux qui ont beaucoup perdu.

Henri Raczymow, Elle chantait Ramona – Gallimard – 136 pages.

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    • 26 Février 2017 à 12h07

      srul dit

      pour toi schlemazel,tu oublies que dans l’escalier on pouvait sentir le gefillt fish ou le bouillon mit lokchens,mais pas drôle de descendre les escaliers pour aller kaken,moi c’était le troisième avec son vrai carreau et ca jactait le yddisch mais mon père est resté là bas ma mère en est revenue nostalgie non fraternité oui,on avait plus peur des fachos maintenant on kake dans les h”osens quand on voit ce qui ce passe le plus tard possible à bagneux car j’aime la vie!

      • 26 Février 2017 à 14h58

        Schlemihl dit

        Le bon vieux temps n’a jamais existé 

        Se doucher une fois par semaine , dormir à trois dans une pièce , vivre sans réfrigérateur telephone ni même bagnole , aller chercher le charbon à la cave dans des seaux etc …

        Les ennemis de la bagnole , symbole de beaufitude , oublient qu’une voiture sert aussi à se déplacer d’ un endroit à un autre et que ça peut devenir un instrument de libération . M’est avis qu’ils n’aiment pas la liberté .

        Mais aussi il y avait plus de respect de soi même et des autres , moins de vols , un peu moins de vulgarité , plus d’ horreur devant le crime , et tout compte fait on était plus civilisé . C’ est ça qui m’ ennuie dans le monde moderne , il se brutalise et s’ abrutit , l’ intelligence régresse . Les dernières sottises ( qui s’en souviendra dans un an ? ) les affaires Théo Méklat , les emplois fictifs généralisés , des candidats comme M Hamon ( j’accorde l’ indulgence usuelle aux microturpitudes de M Fillon ) tout ça veut dire la même chose : la brutalité et l’ ensauvagement .

        Il y a partout des symptômes inquiétants . Ca pourrait très mal finir . 

        • 26 Février 2017 à 20h28

          dov kravi דוב קרבי dit

          Optimisme du dernier conditionnel…

    • 26 Février 2017 à 9h47

      Charles Lefranc dit

      Chez Raczymov, de la nostalgie et de l’ espoir , un rayon de lumière positive est toujours proche. Chez Céline, la délectation a la douleur d’ autrui , la cruauté , sans espoir ( schadenfreunde ) ni rémission ;Céline fut un agent de la propagande nazie. Le talent n’ excuse pas la traitrise.

    • 25 Février 2017 à 20h13

      Villaterne dit

      Pour ce qui est de vos deux premiers paragraphes, j’ai connu ce monde. L’horizon était ensoleillé et c’est une chance quand on est jeune d’avoir un horizon ensoleillé.
      Sur votre dernier paragraphe, je fais deux remarques qui vont dans votre sens.
      D’abord, la nostalgie rattrape tout le monde. Les moqueurs du présent sont les pleureurs de demain, mais ils ne le savent pas encore. Quant aux bâtisses d’aujourd’hui, c’est de la merde ! Vous avez raison, que les thuriféraires du présent prennent des photos car ça ne tiendra pas ! Rien ne vaut la pierre mais nous n’en avons plus les moyens. C’est ce que j’appelle le mauvais progrès !

      • 25 Février 2017 à 20h14

        Villaterne dit

        c’était pour Schlemihl !

      • 25 Février 2017 à 23h55

        Schlemihl dit

        Hélas , ce ne sont pas les malfaçons que je crains , mais la guerre 

        Saint Lo Dunkerque Varsovie Minsk Vitebsk …… Paris pourrait parfaitement allonger la liste . Et ça tomberait sur Notre Dame comme sur Beaubourg , sur la rue de Savye comme sur la Porte de Clichy , sur la Sainte Chapelle comme sur la Tour Zamanski . Ca m’embêterait , oui ça m’ embêterait , de voir disparaitre les merveilles cachées de la rue de Crimée et son Eglise de bois , et la cour de la rue Duranton avec ses escaliers que Lovecraft a vus en rêve , et les Buttes Chaumont et la rue des Cascades et même la moche Place Clichy , même le Sacré Coeur , même l’ Arc de Triomphe qui serait plus tolérable si on le peignait en rouge vif avec de la vigne vierge  partout .

        Les citoyens de Troie Ninive et Babylone pensaient probablement la même chose  

    • 25 Février 2017 à 19h02

      Schlemihl dit

      Ca faisait partie d’ une France ou le 18ème arrondissement était un quartier prolétarien , ou on pouvait croire au socialisme , ou il existait des communistes honnêtes , ou les enfants allaient en béret à l’ école et y apprenaient à lire écrire et compter , ou le guerre ce n’ était pas de l’ histoire mais du passé . Et il y avait encore des Yids ( moins qu’ avant ) .

      Et c’ était le temps des avortements , des salles d’ hôpital communes à trois rangs de lit , ou on mourait plus jeune et ou on ne connaissait ni le sida ni les digicodes et ou les banlieues n’ étaient pas dangereuses et ou on ne cambriolait que les riches . on espérait beaucoup en l’ automobile et il y avait des téessefs sans lampes , mais pas de douches dans les appartements .

      Regardez bien le monde étrange et merveilleux de 2017 , il s’ en ira lui aussi et il deviendra un objet de regrets et de nostalgie . Et ce n’ est pas sur du tout que les bâtisses restent debout . Prenez des photos et souvenez vous .

      • 25 Février 2017 à 20h21

        Bacara dit

        Trop vrai , très touchant. Merci.